À 13 h 26, j’étais sur le parking, devant ma Clio, et on venait de m’interdire de revenir.
Je tenais l’insigne dans ma main gauche. Je n’avais pas fini mon cassoulet. C’est idiot, mais c’est à ça que j’ai pensé en premier, au bol que Jean-Pierre allait jeter.
Voilà comment on en était arrivés là.
Dans la salle, le colonel n’avait rien dit pendant presque une minute. Puis il a levé les yeux vers Moreau.
« Sergent-chef Moreau. Mon bureau, dans un quart d’heure. »
« Mon colonel, je… »
« Un quart d’heure. »
Garcia et Petit ont reculé encore d’un pas, comme si Moreau avait quelque chose d’attrapable. Le colonel s’est tourné vers moi. Il m’a proposé son bras. Je ne l’ai pas pris, mais je l’ai suivi.
Son bureau est au premier, au bout d’un couloir qui sent la cire. Drapeau dans un coin, carte d’état-major au mur, et sur un chevalet, une épreuve de la plaque en bronze avec le nom du capitaine Henri de Saint-Pierre. Le commandant Lambert-Duval se tenait près de la fenêtre, un bloc à la main. Il ne m’a pas saluée.
On m’a proposé un café. J’ai dit que j’avais mon thermos. J’ai gardé le cabas sur mes genoux pendant tout l’entretien.
Moreau est arrivé trois minutes plus tard, au garde-à-vous, gris comme un mur qu’on n’a pas lavé.
« Madame, a dit le colonel, je vais vous exposer ce que dit le dossier du régiment, et vous me direz ensuite ce que vous avez à y redire. »
Il a parlé sans papier. Il l’avait appris par cœur.
« Le 14 mars 1970, lors d’un exercice de nuit, un camion transportant onze appelés a été emporté par la crue au gué des Aulnes. Le rapport établit une imprudence du conducteur, le soldat Pierre Moreau. Le capitaine Henri de Saint-Pierre a dirigé les secours. Onze hommes ont été sauvés grâce à son sang-froid. »
Moreau n’a pas bougé. Mais j’ai vu sa mâchoire.
« Samedi, a continué le colonel, à 11 heures, nous inaugurons une plaque à sa mémoire, en présence de la préfète. C’est le cinquante-sixième anniversaire. Le mur du mess sera repeint demain, à sept heures. Un lieu propre, pour une cérémonie propre. »
« Pour que personne ne lise ce qu’il y a écrit dessus », ai-je dit.
« Pour que le mess soit présentable, madame. »
« Franchement, mon colonel. Ça fait cinquante-six ans que vous savez ce que dit ce mur. Vous le savez, et vous le blanchissez. »
Il n’a pas répondu à ça. Il a pris l’insigne que je tenais, l’a retourné, a lu la gravure. 14.03.1970. 11. Il me l’a rendu un peu trop vite.
« Où l’avez-vous eu ? »
« Mon mari me l’a donné. Gérard Leroy. Onzième ligne. »
« Je l’ai connu. Il venait le jeudi. »
« Alors vous savez qui il était. »
Le colonel s’est tourné vers Moreau.
« Sergent-chef, vous avez harcelé une visiteuse devant deux cents hommes, et vous avez réclamé des papiers qui ne sont pas de votre ressort. Vous êtes consigné dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre. Vos galons, vous allez les regarder de près. »
« Oui, mon colonel. »
« Disposez. »
Moreau est sorti. Sur le pas de la porte, il s’est retourné vers moi. Pas pour s’excuser. Il avait l’air d’un type qui voulait me poser une question et qui n’avait pas encore trouvé laquelle.
Quand la porte s’est refermée, je me suis redressée sur ma chaise.
« Vous voulez que je vous dise comment elle s’est passée, cette nuit-là ? Pas la version du rapport. »
« Madame… »
« Votre grand-père n’a pas touché l’eau. »
Je l’ai dit sans hausser la voix. Lambert-Duval a levé la tête de son bloc.
Le colonel, lui, n’a pas cillé. Pas un muscle de la figure. Je me suis dit que les chefs de corps apprennent peut-être ça à l’école, à rester de marbre quand on leur dit des choses pareilles. Je ne sais pas ce que j’attendais de lui. Des excuses, peut-être. Ou qu’il pâlisse, au moins.
« Madame Leroy, a-t-il dit d’une voix très calme, le rapport est daté, signé, archivé. Je ne peux pas laisser mettre en doute devant moi la conduite d’un officier qui a consacré sa vie au régiment. »
« Il est mort en 1994, mon colonel. Il n’a rien donné du tout. »
« Je ne peux pas non plus laisser quiconque troubler une cérémonie préparée de longue date. Je vous demande de ne pas revenir au quartier avant samedi. Le planton Martin recevra la consigne. Votre badge sera annulé. »
« Et si je reviens ? »
« Vous serez raccompagnée. Avec tous les égards qui vous sont dus. »
Il s’est levé. Lambert-Duval a ouvert la porte.
« Je vous remercie de votre visite, madame. »
C’était fini. Un quart d’heure avait suffi. Je suis descendue par l’escalier, parce que je ne voulais pas qu’on me voie attendre l’ascenseur.
Au poste de garde, Hubert avait déjà la consigne. Il m’a tenu la barrière sans me regarder, les yeux sur ses chaussures.
« Je suis désolé, madame Leroy. »
« C’est pas toi, Hubert. »
Je me suis assise au volant. J’ai posé l’insigne sur le tableau de bord, face à moi, côté chauffeur, là où le chauffage ne réchauffe rien.
Le mur serait blanc dans dix-sept heures et demie. À 7 heures, les peintres. À 11 heures samedi, une plaque en bronze pour un homme qui n’avait pas mouillé ses bottes.
Il était 13 h 30. J’ai tourné la clé de la Clio.
Le 14 mars 1970, à 15 h 10, j’ai planté un bâton dans l’eau du gué des Aulnes.
J’avais vingt-cinq ans et une trousse trop lourde. Sur la rive, il y avait deux piquets peints en blanc, un pour chaque seuil d’alerte. L’eau avait passé le deuxième.
« Mon capitaine, l’eau a dépassé le deuxième repère. »
« Et alors, mademoiselle ? »
« Alors j’écris que c’est déconseillé de passer. Je vous le donne signé. »
Il a ri. Il avait un très beau rire, le capitaine Henri de Saint-Pierre. Il a plié mon papier en quatre sans le lire, il l’a glissé dans sa poche de poitrine.
« Laissez la rivière aux hommes, mademoiselle l’infirmière. »
Voilà. Cinquante-six ans plus tard, j’ai encore la voix de ce rire dans l’oreille, plus nette que celle de ma voisine du dessus.
*
Mon F3 de Vierzon sent le café et le produit pour sols. Il est petit, mais il est à moi, avec une toile cirée jaune sur la table de la cuisine que Gérard voulait changer depuis 1991.
Je suis rentrée à 14 h 15. Je n’ai rien mangé. J’ai posé mon cabas sur une chaise, avec le thermos et le Doliprane dedans, et je me suis agenouillée devant le lit, avec la hanche qui protestait.
La boîte à gâteaux LU était là, tout au fond, derrière les pantoufles de Gérard. Je l’ai tirée par la poignée de ficelle. Une boîte ronde, rouge et jaune, qui a contenu des Petit-Beurre jusqu’en 1983. Depuis, elle contient des papiers.
Le livret de famille. La carte d’ancien de Gérard. Trois photos, dont une dans laquelle on est jeunes. Des factures d’avant l’euro. Et tout au fond, sous une écharpe de laine, un carnet à spirale à la couverture grise.
Je n’avais pas ouvert ce carnet depuis la mort de Gérard. Avant ça, je ne l’avais pas rouvert depuis 2004.
Première page. Mon écriture de gamine, au crayon, penchée à droite.
14 mars 1970. 15 h 10. Eau au-dessus du 2e repère. Avertis le capitaine. Refus. Écrit et remis.
Je n’ai pas lu la suite. Je l’ai refermé, je l’ai posé sur la toile cirée jaune, et je suis restée là, les mains à plat de chaque côté. Jusqu’à la nuit.
À 21 h 40, on a sonné. Deux coups, courts.
Je n’ouvre pas, le soir. Je suis allée au judas, sur la pointe des pieds. Un jeune homme, dans le couloir, en jean et en doudoune noire. Sans treillis, il paraissait dix ans de moins. Je lui ai donné vingt-trois ans.
« Madame Leroy ? C’est Théo Moreau. »
J’ai laissé la chaîne. J’ai entrouvert d’un doigt.
« Je sais qui vous êtes. Comment vous avez mon adresse ? »
« Le registre du poste de garde. Hubert l’avait laissé ouvert sur le comptoir. J’ai regardé. J’suis pas fier. »
« Vous êtes consigné. »
« Oui. Je suis sorti. Faudra que je sois rentré avant le réveil. » Il a baissé la tête. « Je veux pas vous embêter, madame. Je veux juste savoir. Chez nous, on m’a raconté autre chose, vous avez entendu. »
« Ça ne peut pas attendre demain ? »
« Demain à sept heures, le mur est blanc. »
Je ne sais pas pourquoi je lui ai ouvert. Peut-être à cause de la doudoune. Gérard en avait une de la même couleur, avec le col usé pareil.
Il est entré sans rien toucher. Il n’a pas voulu s’asseoir. Il est resté debout dans la cuisine, les mains dans les poches, à regarder la table, le carnet, la toile cirée.
« C’est petit chez vous, a-t-il dit. Je veux dire, c’est… »
« C’est un F3, Théo. »
« Pardon, madame. »
« Assieds-toi. Je te fais un café. »
J’ai fait le café. Il l’a pris avec les deux mains, comme on prend un bol en hiver. Il regardait le carnet gris.
« C’est quoi ? »
« Le carnet de l’infirmerie. Celui de l’infirmière. »
Il a levé les yeux.
« L’infirmière du mur. C’est vous. »
« Oui. »
Il a ouvert la bouche, puis il l’a refermée. Ma tasse était encore trop chaude, je l’ai reposée.
« Je peux ? »
« Oui. »
Il a pris le carnet comme on prend un oiseau blessé. Il a tourné la première page. La deuxième. Mon écriture de 1970 défilait sous ses doigts, minute après minute. Les chiffres, les heures. 16 h 40. Niveau monte. 18 h 20. Pluie. 20 h 05.
« Vous avez tout écrit, a-t-il dit. Heure par heure. »
« C’est ce qu’on apprend. On note. Si on note pas, après, c’est la parole de l’un contre l’autre. »
Il a tourné une page de plus. Le carnet s’est ouvert tout seul, comme les livres qu’on a trop ouverts au même endroit.
Une feuille en est tombée. Pliée en quatre, jaunie, le papier un peu rêche, avec un tampon de régiment en bas qui avait pris la couleur du thé.
Elle a glissé sur la toile cirée jusqu’au bord de la table. Je l’ai reconnue avant qu’il la touche. Je ne l’avais pas dépliée depuis cinquante-six ans.
Moreau l’a ramassée. Il l’a dépliée avec deux doigts.
Ordre de mouvement. Un camion, onze hommes. Franchissement du gué des Aulnes. Départ : 21 h 55.
Tout en bas, une signature à l’encre noire, large, sûre d’elle. H. de S.-P.
Il l’a lue. Il l’a relue, du doigt, comme au mess.
À 22 h 51, il n’avait toujours pas dit un mot.
Il avait lu la signature, puis relu l’ordre en entier, puis lu le tampon. Onze minutes. Je les avais comptées sur la pendule du four.
Il a replié la feuille sur ses plis d’origine, avec deux doigts, comme si elle pouvait se casser. Il l’a reposée entre nous, sur la toile cirée jaune.
Ses baskets laissaient une flaque sur mon carrelage. Je me suis levée. J’ai pris les pantoufles de Gérard derrière la porte, les bleues à carreaux, et je les ai poussées sous la table avec le pied.
Théo les a regardées. Il a enlevé ses baskets. Il ne m’a pas demandé à qui elles étaient.
« Madame, a-t-il dit enfin. Hier, j’ai posé mes mains sur votre table. »
« Je m’en souviens. »
« J’ai claqué des doigts. Devant vous. Comme pour un chien. »
« Deux fois. »
Il a eu un petit rire qui n’avait rien de drôle. Puis il s’est pris la tête à deux mains.
« J’suis con. Franchement. J’ai mangé sous ce mur pendant trois ans, j’ai jamais compté les noms. »
« Tu n’es pas celui qui a signé ça, Théo. »
« Non. Mais j’ai ri avec les autres, hier. Ça, c’est moi. »
Je n’ai rien répondu. Je lui ai resservi du café, parce que c’est ce que je sais faire quand je n’ai rien à répondre.
Il a bu. Il tenait la tasse à deux mains, les coudes sur la table. Dans la cuisine, on entendait le frigo et la voisine du dessus qui traînait une chaise.
« Chez nous, on dit que papy était le chauffeur qui a failli noyer dix gars, a-t-il repris. Qu’il a bu pour oublier. Qu’il a jamais parlé, parce qu’il avait honte. Moi, je me suis engagé pour qu’on arrête de prononcer le nom Moreau avec cette tête-là. »
« Je sais. »
« Mais pourquoi il a signé le rapport ? S’il a rien fait ? Pourquoi il a laissé dire ? »
Je me suis assise en face de lui. J’ai regardé la toile cirée, le petit trou de brûlure près du coin que Gérard avait fait en 1989 avec sa pipe.
« Je ne sais pas, Théo. J’ai cru autre chose. »
« Quoi ? »
« Qu’on l’avait payé. »
Il a relevé la tête d’un coup.
« En avril 1970, on ne m’a pas renouvelé mon contrat. Lui, il est resté au régiment. Plus tard, on l’a pris comme ouvrier d’État. J’ai fait le calcul toute seule, dans ma cuisine. Pendant cinquante-six ans. Je n’ai jamais osé le dire à Gérard. »
« Payé, a-t-il répété. Mon grand-père. »
« Mais un homme qui s’est vendu ne vient pas peindre mon nom sur un mur en 1998. Ça, je n’ai jamais réussi à le faire rentrer dans mon calcul. »
Il a regardé la pendule du four. Il était 22 h 58. Il a sorti son téléphone de sa poche. Dans le coin de l’écran, un petit chiffre rouge : 2 %.
« Mon père a la valise de papy. »
« Quelle valise ? »
« Une valise en carton, fermée au cadenas. Dans son garage, à Montluçon, sous une bâche. Depuis 2004, personne l’a ouverte. » Il a levé les yeux. « Je l’appelle. »
« À cette heure-ci ? »
« Il dort jamais avant minuit. »
Il a posé le téléphone sur la toile cirée, au milieu, et il a mis le haut-parleur. Trois sonneries.
« Théo ? Qu’est-ce qui se passe ? T’es où ? »
Une voix rauque, un peu sourde, de quelqu’un qui travaille de ses mains. Derrière, on devinait une télé allumée.
« Papa. La valise de papy, elle est toujours dans le garage ? »
Un temps.
« Pourquoi tu me parles de ça à onze heures du soir ? »
« Réponds, s’il te plaît. »
« Elle est là. Sous la bâche, avec les deux cadenas. Je l’ai jamais ouverte. Il m’avait dit : tant que personne vient la chercher, tu l’ouvres pas. »
« Papa, je suis chez madame Leroy. L’infirmière du mur. »
Plus rien. Même la télé s’est tue, comme si on avait attrapé la télécommande.
« Bonsoir, monsieur Moreau », ai-je dit.
« Madame… » Il a toussé. « Excusez-moi, je… Il est tard, je… »
« Papa. Pourquoi papy a signé le rapport ? »
« J’en sais rien, Théo. Je te jure. Il m’a dit une seule chose, un soir de 2004, un mois avant la fin. Il m’a pris le poignet, il serrait fort. Il a dit : J’ai pas été puni, Christophe. J’ai été payé. Après, il a plus rien dit. J’ai cru que c’était la fièvre. »
Théo m’a regardée. Je savais ce qu’il allait dire. Il n’a pas eu besoin de le dire : j’avais raison, il avait pris l’argent.
J’ai posé la main à plat sur la toile cirée. Elle ne tremblait pas. Le café, dans ma tasse, tremblait pour elle.
Cinquante-six ans que je me racontais cette histoire-là. Je venais de sentir, sous mon pouce, le trou qu’il y avait dedans.
« Payé avec quoi ? a demandé Théo. Papa, payé avec quoi ? »
« Écoute-moi bien. Ton grand-père, c’est pas ce que tu crois. Je… Il a pas été puni, Théo. Il a été… »
Un bip. L’écran est devenu noir.
PARTIE 3
« Alors, mamie, t’étais quoi comme grade à l’ÂGE DE PIERRE ? » m’a lancé un sergent-chef devant deux cents militaires.
Part 2 of 5
