À 14 h, j’étais assise sur le clic-clac de ma mère, à Roubaix, avec un bébé qui tétait et une valise encore fermée devant la porte.
J’avais monté les quatre étages avec le siège-auto d’une main, la valise de l’autre et le sac Lidl sur l’épaule. Ma mère avait voulu m’aider. Je lui avais dit non. Sa hanche ne lui laisse pas dix marches de suite.
Elle m’avait fait des tartines avec le pain de la veille, grillé, du beurre dessus. Elle m’avait regardée manger la première sans rien dire.
Thibault m’avait laissée devant le Leclerc, à 9 h 40. Il avait ramené le carnet dans sa Golf, dans le coffre, sous le gilet de sécurité. Il ne voulait pas le laisser à la maison.
« Je vais à l’église, avait-il dit. Si je n’y suis pas, elle va me chercher. »
« Et après ? »
« Après, je sais pas. »
Voilà. Voilà l’homme qui m’avait dit « divorce » à 4 h 30.
Ma mère s’est assise en face de moi, sur la chaise pliante. Elle a mis sa main sur mon genou. Elle sentait le café et la lessive.
« Raconte-moi depuis le début, ma chérie. »
J’ai raconté. Le virement. Le SMS. L’acte. Page 12. Les huit jours.
Elle ne m’a pas interrompue. Quand j’ai dit le chiffre, elle a fermé les yeux.
« Trois cent douze mille quatre cents. »
« Oui, maman. »
« Le prix de la maison d’Odette. »
« Au centime. »
Elle s’est levée avec la main sur la hanche. Elle est allée à la fenêtre, elle a regardé en bas, vers le trottoir, les poubelles, le bar-tabac.
« J’ai renoncé à ma part chez le notaire, a-t-elle dit. Tu te rappelles ? Tu m’as dit de pas le faire. »
« Je me rappelle. »
« Je l’ai fait pour que t’aies un toit à toi. Un vrai. Pas une chambre chez les autres. »
Elle s’est retournée. Elle avait les yeux brillants, mais sa voix tenait.
« Je savais qu’il y avait un prêt. Tu m’avais dit un prêt. Je savais pas que c’était tout. »
« Je te l’ai pas dit, parce que j’avais honte. »
« De quoi ? »
« D’avoir tout donné. »
Elle est revenue s’asseoir. Elle a pris Augustin dans ses bras, doucement, avec son bon bras. Il a posé la tête contre son épaule.
Mon téléphone a vibré sur l’accoudoir. Puis une deuxième fois.
Le groupe WhatsApp de la famille. Celui qui s’appelle « Famille Lambert-Duval ». Il y a deux ans que j’y suis, et je n’y ai écrit que quatre fois, toujours pour souhaiter une fête.
Le message de Marie-Christine datait de 11 h 52. Pendant le baptême.
« Chers tous, Manon est partie ce matin avec le petit, sans prévenir personne. Elle est fragile depuis la naissance, elle dort mal, elle a beaucoup de choses en tête. J’ai prévenu la PMI par précaution. Priez pour eux. »
Dessous, trois cœurs. Deux pouces.
Apolline n’avait rien écrit. Thibault non plus.
J’ai tendu le téléphone à ma mère. Elle a lu à bout de bras, elle a remonté ses lunettes.
« Elle a prévenu qui ? »
« La PMI. La puéricultrice. Elle va venir voir si je m’occupe bien du petit. »
« Elle peut venir. Je lui ferai un café. »
« Maman… »
« Je lui ferai un café, Manon. Et elle verra le lit que t’as fait au petit avec le tiroir de la commode. »
Elle avait raison. Mais j’ai senti mes mains se serrer sur le coussin, très fort, pendant que le téléphone vibrait encore.
À 15 h 50, on a sonné.
Pas la sonnette. On a frappé à la porte, deux coups lents. Avant, il y avait eu des pas dans l’escalier. De grosses chaussures. Un souffle qui s’arrêtait à chaque palier.
Ma mère m’a regardée.
« Quelqu’un monte comme un vieux cheval. »
J’ai ouvert.
Hubert était sur le paillasson. Costume gris du baptême, cravate desserrée, les lunettes remontées sur le front. Il avait ses grandes mains de menuisier pendues le long du corps, un peu ouvertes, comme s’il ne savait pas où les mettre.
Il respirait par la bouche. Il s’est appuyé au mur.
« Quatre étages, a-t-il dit. Je… Quatre étages. »
« Entre, Hubert. »
« Je peux pas rester longtemps. J’ai quitté l’église avant le repas. Ils pensent que je suis aux toilettes. »
Il s’est assis sur la chaise pliante. Il a regardé ma mère, le bébé, le clic-clac, la valise toujours fermée. Il n’a rien dit sur le salon. Il n’a pas fait la grimace qu’avait Marie-Christine, la première fois.
« Madame Bernard. Bonjour. »
« Monsieur. »
Il s’est tourné vers moi. Il a plissé les yeux, penché la tête, l’oreille droite vers moi. C’est la seule qui entend encore.
« Je savais pas, Manon. »
« Quoi ? »
« Pour le prêt. Pour l’argent. Je l’ai appris ce matin, quand le commissaire de justice a sonné à huit heures. J’étais encore sur l’autoroute. Marie-Christine m’a rappelé trois fois. Elle disait rien, elle respirait. »
« Tu savais pas qu’elle avait signé ? »
« Je signe ce qu’on me met sous le nez. Pour la donation, le pavillon, j’ai signé, je me suis dit : elle s’occupe des papiers, c’est son rôle. »
Il a baissé les yeux sur ses mains.
« Tu me montres ce que t’as ? »
J’ai ouvert la chemise bleue sur la table pliante. Il n’a pas touché les feuilles. Il a sorti son téléphone, un vieux modèle à gros boutons, et il a photographié chacune, une par une, de très près, en tenant le téléphone à deux mains.
Le relevé. Le SMS tamponné. L’acte. La reconnaissance de dette. La page de la signature d’Apolline, longtemps.
Il n’a pas posé une seule question.
Je n’ai pas parlé du carnet. Je ne sais pas pourquoi.
« Merci, a-t-il dit. Je te rappelle. »
« Hubert. Tu vas faire quoi ? »
« Je vais réfléchir. »
Il s’est levé, il a salué ma mère d’un signe de tête, il est parti. Ses pas ont redescendu les quatre étages, plus vite que dans l’autre sens.
Je suis allée à la fenêtre de la cuisine.
Il était sur le trottoir, devant le bar-tabac. Il avait déjà son téléphone à l’oreille. Il parlait, avec l’autre main qui coupait l’air, la manche de son costume qui montait.
Il a levé la tête. Il a regardé ma fenêtre.
Puis il est monté dans sa voiture et il a démarré sans raccrocher.
« Je suis ta caution, Manon. Depuis deux ans. »
Elle l’a dit sur le palier du quatrième, avant même que je lui aie dit bonjour. Il était 7 h 02, le dimanche.
Je n’avais pas compris qui frappait. J’avais ouvert en tee-shirt, Augustin contre l’épaule, pensant que c’était la voisine du dessous qui venait se plaindre des pleurs.
Apolline était là. Manteau boutonné de travers, un sac de sport à la main, le visage défait. Du mascara jusqu’au menton.
« Je sais. Laisse-moi entrer. »
« Tu peux pas être là. »
« Si. Thibault m’a donné l’adresse hier soir. »
J’ai reculé d’un pas. Elle est entrée. Elle s’est arrêtée au milieu du salon, entre le clic-clac et la table pliante, sans savoir où poser son sac.
Ma mère est sortie de sa chambre en peignoir, la main sur la hanche.
« C’est qui, ça ? »
« C’est Apolline, maman. La sœur de Thibault. »
« Ah. »
Ma mère a regardé Apolline pleurer. Elle n’a rien dit. Elle est allée à la cuisine, elle a mis l’eau à chauffer, puis elle a posé trois tasses sur la table. Sans commentaire. Elle est comme ça.
Apolline s’est assise. J’ai pris la chaise en face. Augustin s’est endormi contre moi, d’un coup.
« J’ai vu ton appel, hier, a-t-elle dit. À 8 h 28. J’ai pas osé rappeler. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je savais pourquoi tu appelais. »
« Dis-moi. »
Elle a pris la tasse à deux mains, sans boire.
« Le papier. C’est moi qui l’ai tapé. Dans le bureau de Thibault, sur mon portable. Maman m’a dicté le montant. Elle a dit : “Fais ça propre, que ça fasse sérieux.” »
« Et le “à titre personnel” ? »
« Ça, c’est moi. J’ai écrit ça exprès. Pas “au nom de la société”. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’une société, ça fait faillite. Quand tu réclames à une société, on te dit qu’il y a plus rien. Elle, c’est elle, avec son nom, son compte, ses affaires. Elle peut pas se cacher derrière la menuiserie. »
Je la regardais. Elle était jeune. Vingt-six ans, des cernes de quarante.
« Tu savais déjà qu’elle te rendrait pas. »
« Maman ne rembourse jamais, Manon. »
Elle a dit ça très bas.
« Tante Geneviève, au Vésinet. À Noël, il y a deux ans. Je l’ai vue pleurer dans le couloir de l’EHPAD. Maman lui devait de l’argent. Elle avait promis de le rendre. Elle a dit : “On en reparlera.” »
« Combien ? »
« Je sais pas. Je sais que ça faisait longtemps. »
Ma mère a posé un sucrier au milieu. Elle s’est assise au bout de la table, sans un mot.
« Et chez le notaire ? j’ai demandé. Tu étais là ? »
Apolline a fermé les yeux. Elle a hoché la tête.
« J’étais stagiaire chez Maître Beaumont, ce jour-là. Au bout de la table, avec la pile de copies. »
Je me suis rappelé. Une fille en tailleur, tout au bout, qui tenait un stylo. Je l’avais prise pour la secrétaire.
« C’était toi. »
« Oui. Je t’ai vue arriver, tu avais ton manteau gris. Maman a mis sa main sur la tienne. Elle a tourné la page, elle a dit : “Signe là, c’est pour l’assurance.” J’ai vu ta main. Elle tremblait pas. Tu lui faisais confiance. »
« T’as rien dit. »
« Non. »
« Pourquoi t’as rien dit ? »
« Parce que j’avais vingt-quatre ans et que je voulais finir mon stage. Parce que maman me regardait. Parce que j’avais honte déjà avant d’avoir honte. »
Elle a bu une gorgée enfin. Elle a fait une grimace, le café était trop chaud ou trop fort.
« Et il y a eu ce dimanche, la reconnaissance. Je savais que c’était toi qui allais te faire avoir. Alors j’ai ajouté ma mention. Je suis montée avec la page. Dix minutes. Je l’ai écrite à la main, bien en dessous, petit. »
« Pour que je la voie pas. »
« Pour que maman la voie pas. Elle signe sans lire, elle aussi. »
Elle a sorti de son sac un petit objet. Une clé. Elle l’a posée sur la table.
« C’est la clé de mon studio. Rue Oberkampf. Papy me l’a laissé. C’est tout ce que j’ai, Manon, et c’est ça que tu peux saisir. Je le sais. Je l’ai signé les yeux ouverts. »
Ma mère a levé la tête. C’était la première fois qu’elle regardait Apolline vraiment.
« Et maman me vire tous les mois ce qu’elle appelle mon loyer. Je lui dois tout, enfin je croyais. »
« Et si tu témoignais ? »
« Je peux le dire. Devant le commissaire, devant un juge, devant n’importe qui. J’ai dormi trois heures cette nuit pour te le dire en face. »
« Pourquoi maintenant ? »
« Parce que Thibault m’a appelée hier. Il m’a lu une ligne du carnet. Et que le carnet, Manon… il y a pas que toi dedans. Il y a… »
Elle s’est arrêtée. Elle a regardé son téléphone, posé à l’envers à côté de la clé.
« Si maman apprend que je t’ai dit que le carnet… »
Son écran s’est allumé.
Elle l’a retourné d’un geste. Je me suis penchée.
« Maman : Ton loyer de ce mois est annulé. »
Il manquait trois choux.
Je l’ai vu avant de voir qui tenait la boîte. Une grande boîte blanche de pâtissier, ficelle rouge et blanche, couvercle de travers. Un Post-it jaune collé dessus : « Pour le petit. »
Il était 21 h. J’avais ouvert en pensant que c’était Chloé, qui devait passer me déposer des couches.
C’était Marie-Christine.
Manteau beige, sac à main serré contre le ventre. Derrière elle, dans l’escalier, personne. Ni Thibault, ni Hubert.
« Bonsoir, Manon. »
Elle n’a pas dit « ma chérie ». Je l’ai remarqué tout de suite.
« T’as monté quatre étages, j’ai dit. T’aurais pu appeler. »
« Vous n’auriez pas décroché. »
Elle a dit « vous ». Je suis restée sur le seuil, la porte tirée derrière moi. Ma mère dormait. Augustin aussi, pour une fois, avec le tire-lait encore sur la table de la cuisine.
« Voilà ce qu’il reste de la pièce montée, a-t-elle dit en me tendant la boîte. Celle du baptême. Il y en avait pour quarante. »
« Y a pas eu de baptême. »
« Si. Onze heures, à l’église de Sarcelles. Le curé a béni un landau vide. »
Elle l’a dit doucement, les yeux dans les miens. Elle savait que ça allait rentrer.
J’ai pris la boîte. Elle pesait presque rien. Trois trous dans le caramel, là où les choux manquaient. J’ai pas demandé.
« Je ne reste pas, a-t-elle repris. J’ai une proposition. »
Elle a ouvert son sac. Une chemise grise. Pas bleue. Elle l’a gardée contre elle, sans me la donner.
« Maître de Villiers a rédigé une transaction. Trente mille euros. Virement lundi. »
« Trente mille. »
« Vous retirez votre mise en demeure. Vous signez que l’affaire est close. Et vous ne parlez de rien à personne. Ni à la police, ni à Hubert, ni à votre avocate de Lille. »
« Ma mère a vendu la maison de mamie Odette trois cent douze mille quatre cents euros. »
« Je sais combien elle a été vendue. »
La minuterie du palier a cliqué. Lumière jaune, deux minutes. Un voisin a toussé derrière une porte, plus bas.
« C’est un prêt, Marie-Christine. T’as écrit : “Je te rembourse dès que la maison sera finie.” »
« Un SMS. »
« Tamponné par un commissaire de justice. »
Ses lèvres se sont serrées.
« Vous avez été bien conseillée. »
Elle a regardé la boîte dans mes mains. Puis elle a sorti une feuille de la chemise grise et l’a lue, comme à la banque.
« Maître Leroy a laissé une copie du dossier sur le guéridon, samedi. Je l’ai lue hier soir. La dernière page. »
J’ai rien dit.
« Une petite écriture penchée vers la gauche. J’ai reconnu la mention tout de suite. Ma fille s’est portée caution de moi. »
« Elle me l’a dit. »
« Évidemment qu’elle vous l’a dit. »
Elle a fait un pas. Je suis pas reculée, mais j’ai senti la rampe dans mon dos.
« Alors vous savez ce que vous réclamez, Manon. Apolline a vingt-six ans. Elle a un studio rue Oberkampf, et c’est tout. Chaque euro que vous exigez de moi, c’est elle qui le paiera. Maître de Villiers a déjà chiffré la vente. »
« C’est pas moi qui l’ai fait signer. »
« Non. Mais c’est vous qui allez la mettre à la rue. »
J’ai regardé la boîte. Le Post-it. L’écriture ronde de quelqu’un qui a appris à écrire proprement.
« Tu m’as dit que j’étais de la famille, j’ai dit. Deux ans. À chaque repas du dimanche. »
Elle a refermé le fermoir de son sac. Clac.
« Vous n’avez jamais été de la famille, Manon. Vous avez été un virement. »
Je me suis rendu compte que mon pouce était enfoncé dans un chou. La crème coulait sur mon poignet. Je l’ai pas essuyée.
« Du coup, trente mille euros, a-t-elle dit. C’est généreux. C’est même plus que ce que vous auriez eu devant un juge, vu la page 12. »
Page 12. J’avais pas encore vu cette page. Thibault m’avait parlé de photos, rien de plus.
« C’est quoi, la page 12 ? »
« Demandez à votre avocate. Elle vous expliquera mieux que moi. »
« Je vais en parler à mon avocate. »
« Faites. »
« Et à Hubert. »
« Hubert est fatigué. Il a soixante et un ans. Ne le mêlez pas à ça. »
Il y a eu un temps. J’entendais ma mère ronfler derrière la porte. Le néon bourdonnait.
« Elle va faire quoi, Apolline ? »
Marie-Christine m’a regardée. Longtemps. Elle avait l’air de savoir déjà ce qui allait se passer, et de me laisser le découvrir.
« Demandez-lui pourquoi elle ne vous a pas rappelée. »
« Elle me l’a dit, pourquoi. Elle a pas osé. »
Elle n’a rien répondu.
Elle a remis la chemise grise dans son sac, et elle a descendu. Une marche. Une autre. Son talon sur le carrelage, régulier, jusqu’au premier. Puis la porte de l’immeuble.
J’sais pas pourquoi j’ai pas claqué la porte avant. J’sais pas pourquoi j’ai attendu.
La minuterie a cliqué une dernière fois.
Le palier s’est éteint. Je suis restée là, debout dans le noir, la boîte contre le ventre, le Post-it collé au bout de mes doigts.
PARTIE 3
À 4 h 30 du matin, mon mari est entré dans la cuisine et a dit un seul mot : « Divorce. »
Part 2 of 5
