« Mets-en plus sur les bords, chérie. Je veux que maman reste VRAIMENT collée », a dit mon fils, trois heures avant son mariage.

May be an image of candle holder and wedding

Ce matin, à sept heures, Martine a mis dix minutes à épingler sa broche. Ses doigts ne fermaient plus bien, depuis l’opération. Je me suis approché pour l’aider, elle m’a repoussé la main avec un sourire.

« Laisse. Si tu le fais, je saurai que je n’y arrive plus. »

Elle a fini toute seule. Elle a levé le menton vers le miroir de l’entrée, et je lui ai dit qu’elle était belle. « Tu mens mal, Gérard », a-t-elle répondu. C’était la dernière fois de la journée que je la voyais sourire.

À 13 h 49, dans la salle du château, je regardais un point rouge.

Le chrono du téléphone avançait toujours. 00:46:30, 00:46:31. J’ai fait le calcul comme on fait un métré. À 13 h 41, il affichait 38 minutes et 12 secondes. Donc l’enregistrement avait commencé à 13 h 03.

Moi, j’étais entré dans cette salle à 13 h 10.

Quelqu’un avait posé ce téléphone avant moi. Il m’avait vu arriver, seul, un mètre pliant à la main. Il avait vu les marque-places, et il m’avait vu les échanger.

J’ai senti la sueur me couler dans le col. Si Apolline regardait la vidéo avant ce soir, tout s’écroulait.

Mais je les connaissais, maintenant. Madame de Villiers voulait la vidéo « dès qu’elle essaie de se lever ». Pas avant. On ne regarde pas un film dont l’événement n’a pas encore eu lieu. C’était un pari. Les paris, dans mon métier, on les prend quand le sol est déjà coulé.

J’ai sorti mon vieux téléphone, celui à l’écran fendu que Martine voudrait remplacer depuis trois Noëls. Sans toucher à l’autre, j’ai pris l’écran en photo. Le point rouge, le chrono, la bannière. Trois fois, de trois angles différents.

Puis j’ai vu le câble.

Un fil blanc, fin, qui descendait derrière une orchidée et disparaissait dans une multiprise cachée sous la nappe. Le téléphone était branché. Il allait tourner jusqu’au soir, à fond, sans jamais s’éteindre.

« Pour les souvenirs », avait dit mon fils.

Je suis sorti par la porte de service, celle des traiteurs. Un jeune en tablier m’a dit bonjour avec un plateau de verres sur l’épaule. Je lui ai répondu que j’étais le père du marié. Il m’a félicité, avec le sourire qu’on garde pour les gens qui payent.

Dehors, il y avait du gravillon blanc, des buis taillés en boules, et ma Peugeot au bout du parking. J’ai ouvert la portière et je me suis assis sans mettre le contact.

« Lundi, 9 h, Les Glycines. »

Je connaissais le nom. Une plaquette dépliée, un jour de mars, dans la salle d’attente d’un cardiologue. Un EHPAD à Senlis, parc, tilleuls, « accompagnement personnalisé de la perte d’autonomie ». Je l’avais jetée sans la lire.

J’ai tapé le nom sur mon téléphone. Un site vert pastel, une photo de chambre avec un fauteuil fleuri. Un numéro. J’ai appuyé.

« Résidence Les Glycines, bonjour. »

« Bonjour, Madame. Gérard Dubois, le mari de Madame Martine Dubois. J’appelle pour confirmer l’arrivée de lundi. »

« Un instant, je regarde. »

Dans mon oreille, des claviers, une porte, une voix qui disait « non, la quatre, pas la sept ». Puis une autre femme, plus lente, plus sûre d’elle.

« Monsieur Dubois ? Nadine Moreau, la directrice. Je suis ravie de vous avoir enfin au téléphone. Votre fils nous disait que vous préfériez ne pas vous mêler du dépôt du dossier. »

« Mon fils vous a dit ça. »

« Il nous a dit que vous aviez donné votre accord, mais que c’était trop dur pour vous. Ça arrive, vous savez. Beaucoup de maris n’arrivent pas à franchir la porte. »

Je regardais le volant. Un petit morceau de gravillon était resté collé au caoutchouc.

« Racontez-moi où nous en sommes, Madame. Comme si je ne savais rien. »

« Eh bien, la chambre douze est réservée à partir de lundi, neuf heures. Rez-de-jardin, unité protégée. C’est le meilleur emplacement, vous verrez, très calme. Le contrat de séjour a été signé mardi. »

« Signé par qui ? »

« Par Monsieur votre fils, au nom de sa mère. Il a produit le mandat. Et Madame Dubois a signé elle-même la page d’admission, mardi, à son domicile. Une dame très digne. Elle n’a pas posé de question. »

Unité protégée. Je connaissais ces deux mots aussi. C’est l’étage où les portes se ferment par un code, parce que ceux qui habitent derrière ne reconnaissent plus la maison.

Ma femme avait ouvert ce matin, toute seule, la porte de la salle de bains, de la cuisine et de la voiture.

« Madame Moreau, quelqu’un est venu à la maison mardi ? »

« Votre fils, avec une collègue de la famille, je crois. Une dame très élégante, qui a tout expliqué. »

« Et le dossier médical ? »

J’entendais mes mots sortir de ma bouche, polis, posés. Un homme qui demande l’heure du train.

« Il est complet. Le docteur Lambert-Duval nous a adressé son certificat début septembre. Je l’ai sous les yeux. Il écrit que Madame Dubois ne reconnaît plus son mari, qu’elle l’appelle parfois par le prénom de… »

Un bruit de porte, dans le combiné. Une voix qui appelait la directrice.

« Monsieur Dubois, je dois vous laisser, on me réclame au… »

La ligne a coupé.

Le tapis antidérapant dormait dans le placard du couloir, plié en quatre, depuis quatre mois.

Je l’ai vu à 14 h 22, en cherchant mon mètre pliant que je n’avais pas oublié. C’était le prétexte que j’avais préparé pour rentrer à Gouvieux sans qu’on pose de question. Je n’avais jamais ouvert ce placard. Vingt ans dans cette maison, et je ne savais pas ce qu’il contenait. Des serviettes, un fer à repasser, et ça : un rectangle de caoutchouc vert, à ventouses, le genre qu’on colle au fond d’une baignoire pour que personne ne glisse.

Je l’ai déplié. Les ventouses étaient sèches, intactes. Quelqu’un l’avait décollé d’un coup, puis plié avec soin.

« Monsieur Dubois ? »

Léa, la kiné, se tenait en haut de l’escalier, son sac de sport sur l’épaule. Trente et un ans, des baskets blanches usées, une queue de cheval. Elle venait trois fois par semaine depuis juin et je ne connaissais même pas son nom de famille.

« Madame se change dans la chambre. Elle m’a dit que vous étiez au château. »

« J’ai oublié quelque chose. »

« Vous cherchez ça ? »

Elle regardait le tapis dans mes mains.

« Vous savez où il était, Léa ? »

« Oui. Je l’ai trouvé là, le lendemain de sa chute. »

Elle a descendu trois marches, puis s’est arrêtée. Elle parlait bas, comme une infirmière à un chevet.

« Votre femme de ménage m’a donné la clé. Je suis passée le lendemain matin, avant le retour de Madame de la clinique, pour préparer la salle de bains. J’ai ouvert la baignoire, il n’y avait rien au fond. Alors j’ai cherché. »

« Madame le met toujours. Elle me l’a dit cent fois : un tapis, un seul, elle ne se douche pas sans. »

« Je sais. »

« Alors pourquoi il n’y était pas ? »

Elle a sorti son téléphone de sa poche, a fait défiler. Une photo : le placard, ce même rectangle vert, plié sur une pile de serviettes. En haut à gauche, la date et l’heure. Un matin de fin juin, 9 h 12.

« J’ai pris l’habitude de tout photographier, pour mes comptes rendus. Les risques de chute, les tapis, les marches. Sur ma fiche de ce jour-là, j’ai écrit : tapis antidérapant retiré, cause inconnue. »

« Elle l’a enlevé pour le laver », ai-je dit.

Je l’ai dit sans y croire, comme on répète une phrase apprise.

« C’est ce que Madame m’a dit. »

« Et vous ne la croyez pas. »

« Je ne sais pas, Monsieur. Je sais qu’on ne lave pas un tapis le jour où on attend du monde. Et que ce jour-là, Madame avait de la visite. »

J’ai senti le sol se déplacer, comme sur un plancher mal étayé.

« Quelle visite ? »

« Mademoiselle de Villiers. Celle qui épouse votre fils. Madame m’a dit, la semaine d’après, qu’elle était passée essayer avec elle la robe de belle-maman, au premier étage, et qu’elles avaient pris le thé. Quarante minutes, peut-être. Elle est repartie vers 16 h 40. »

« Et ma femme est tombée à… »

« 17 h 05, d’après le Samu. »

Vingt-cinq minutes. J’ai calculé ça aussi, debout dans le couloir, le tapis serré contre ma chemise, avec l’odeur de lessive que Martine aime. Le temps de sortir de chez nous, de s’engager sur l’allée, de ne pas avoir de témoin.

« Léa. Madame le sait ? »

Elle a baissé les yeux.

« Elle m’a demandé de ne rien vous dire. Elle m’a dit : “Ça ne sert à rien de vous faire de la peine, Gérard a déjà assez à porter.” Et moi, j’ai pensé que j’avais tort de m’en mêler. Mais aujourd’hui, c’est le mariage, et vous êtes là, avec ce tapis, alors… »

Elle s’est tue. Je ne lui ai pas demandé de continuer.

La porte de la chambre s’est ouverte.

Martine apparaissait, dans la robe bleu ciel, appuyée sur sa canne. Les manches longues, le col montant. Elle avait mis du rouge à lèvres, un peu trop, comme les femmes qui ont perdu l’habitude de se voir. Sur sa poitrine, la broche de douze euros accrochait la lumière du couloir comme une vraie.

« Tu étais dans le placard, Gérard ? »

Elle avait vu le tapis. Je le voyais dans sa manière de regarder un point à côté de mon visage.

« Je cherchais mon mètre. »

« Il est sur la commode, dans l’entrée. Là où il est depuis hier. »

Elle a avancé de deux pas, sans la canne. Un seul pas de plus et je l’aurais retenue. Je suis resté planté.

« Ma broche penche, regarde. »

Elle penchait, oui. Je l’ai redressée, du bout des doigts, pour la première fois depuis ce matin, et elle m’a laissé faire. Je sentais sous le tissu son cœur qui allait vite, trop vite pour quelqu’un qui descend des marches.

« Tu es pâle, Gérard. »

« C’est la cravate. »

« Tu mens mal. »

Elle l’avait déjà dit à sept heures. Cette fois, elle ne souriait pas.

Elle a regardé Léa, puis le tapis plié entre nous, puis elle a posé la main sur la rampe, très droite, très calme, comme sur la rambarde d’un navire.

« Je ne veux pas qu’on parle de ça aujourd’hui. D’accord ? Ni d’hier, ni du mois de juin. »

« Martine… »

En bas, une voiture a crissé sur le gravier. Une portière a claqué. J’ai reconnu le pas, avant même d’entendre la clé tourner dans la serrure : un pas léger, pressé, un pas de gamin à qui on a toujours ouvert.

« Maman ? C’est moi ! »

Augustin entrait dans la maison, un dossier bleu sous le bras.

Le stylo d’Augustin n’était pas à lui.

Un stylo-plume noir, lourd, avec un anneau doré, le genre qu’on offre à un notaire pour ses trente ans de carrière. Mon fils l’a posé sur la console de l’entrée en déposant son dossier bleu, comme un homme qui fait semblant d’avoir l’habitude. Moi, j’avais vu ce stylo une seule fois : au dîner de fiançailles, dans la main de Madame de Villiers.

« Papa ? Je te croyais au château. »

« Et moi, je te croyais à ta coiffeuse. »

Il a ri trop vite. Il portait déjà son costume de marié, le gilet croisé, la pochette en soie. Il sentait le parfum de quelqu’un d’autre.

Il est passé devant moi comme devant un meuble et il est allé droit à sa mère. Il a pris son visage entre ses mains, il l’a embrassée sur le front, longtemps. Trop longtemps. Un baiser qui demande pardon d’avance.

« Maman, tu es magnifique. »

« C’est la robe, mon grand. »

« Non. C’est toi. »

Martine a souri, d’un sourire de réception, celui qu’elle gardait pour les clients de l’entreprise. Elle tenait la rampe de l’escalier à deux mains.

« Bon, une toute petite chose et je vous laisse », a dit Augustin. « Il manque une signature sur le dossier de la mutuelle. Une page, la quinzième. Je l’avais oubliée mardi. »

Il a ouvert le dossier bleu. Il a tourné les pages avec une aisance de croupier, jusqu’à un feuillet avec un trait en bas et une croix au crayon.

« Je peux voir ? » ai-je demandé.

« Papa, c’est juste une… »

« Je peux voir. »

Je lui ai pris les feuilles. Il n’a pas lâché tout de suite. Une seconde, deux, assez pour que je mesure sa force. Puis il a ouvert la main.

En haut de la première page, imprimé en gras : MANDAT DE PROTECTION FUTURE.

En dessous, deux noms. Mandante : Martine Dubois. Mandataire : Augustin Dubois.

J’ai lu la phrase suivante deux fois. « Le présent mandat prendra effet dès que l’incapacité de la mandante aura été constatée par certificat médical établi par un médecin inscrit sur la liste du procureur de la République. »

« Ça, c’est la mutuelle ? »

« C’est tout un paquet de formalités, papa. Tout le monde en fait. Ça permet que je puisse m’occuper des papiers de maman, si un jour elle n’arrive plus à… »

« Si un jour elle n’arrive plus à quoi ? »

Il a regardé sa mère, puis le sol, puis moi.

« À faire face. Elle est si fatiguée. Tu le vois bien. »

Dans ma main, quatorze feuilles. Je les ai feuilletées vite, avec le pouce, comme on cherche un plan perdu. Le même nom en bas de chaque page : Martine Dubois. La même écriture penchée, appliquée, un peu tremblante depuis l’opération.

« Elle a signé tout ça mardi ? »

« Elle a lu, évidemment. »

« Martine ? »

Ma femme n’avait pas bougé de la rampe. Elle regardait la pochette bleue, pas les papiers.

« Il m’a dit que c’était pour la mutuelle, Gérard. Il m’a dit : “Fais-moi confiance, maman.” J’ai signé là où il y avait des croix. »

Elle s’est tue un instant.

« D’habitude, je lis tout. J’ai lu la moindre facture de ta société pendant trente ans. Mais mardi, c’était mon fils, et j’avais mal à la hanche. Je n’ai pas eu envie de lire. »

Je l’ai entendue sans la regarder. La seule phrase qui est sortie de ma bouche était pour Augustin.

« Qu’est-ce qui est déjà parti ? »

« Papa, ne te mets pas dans… »

« Qu’est-ce qui est déjà parti, Augustin ? »

« Le dossier est au greffe de Senlis depuis vendredi. Le visa, c’est lundi matin. Un tampon. C’est un tampon, papa. »

Un tampon. Lundi, neuf heures. Les Glycines. J’ai vu le tampon : un petit carré rouge sur une porte qui se referme.

« Et la page quinze ? »

« Un accusé de remise. Ça n’engage à rien. Juste pour que le greffe soit tranquille. »

Il tendait le stylo noir à sa mère. Martine l’a regardé comme on regarde une cuillère de sirop.

« Je signerai ce soir, mon grand. Après le toast. Laisse-moi cette page, je la lirai dans la voiture. »

« Maman, le greffe ferme à… »

« Le greffe est fermé le samedi, Augustin. »

Il a eu le temps de comprendre qu’elle venait de lui répondre, et qu’elle l’avait fait doucement. Quelque chose a passé sur son visage. Pas de la honte, non. De l’agacement.

« Très bien. Ce soir. »

Il a repris le dossier, ses papiers, son stylo noir. Il a embrassé sa mère de nouveau, sur la joue. Il m’a tapé sur l’épaule, comme au château.

« Allez, à tout à l’heure à la mairie. Soyez beaux. »

La porte s’est refermée. J’ai attendu le bruit du moteur, l’allée de gravier, la grille.

Martine a lâché la rampe et s’est assise sur la deuxième marche, lentement, comme on s’assoit dans une salle d’attente.

« Gérard. »

« Oui. »

« Pas de scandale ce soir. C’est son jour. »

Je me suis agenouillé devant elle, sur le carrelage de l’entrée. Mon genou droit a craqué. Je n’ai rien répondu. Elle a tapoté la broche du bout de l’index, trois fois, comme on frappe à une porte.

C’est en me relevant que j’ai vu le papier rose.

Il avait glissé de la pochette de mon fils pendant qu’il rangeait ses feuilles. Un feuillet carbone, plié en deux, coincé sous le sous-main de la console. J’ai tiré dessus avec deux doigts. En haut, un en-tête : cabinet du docteur Hubert Lambert-Duval, médecin expert.

En dessous, une date : 2 septembre.

Et un nom, tapé à la machine, que je n’ai pas eu besoin de relire.

PARTIE 2 : « Mets-en plus sur les bords, chérie.

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« Mets-en plus sur les bords, chérie. Je veux que maman reste VRAIMENT collée », a dit mon fils, trois heures avant son mariage.

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