
Le premier lundi, je suis parti à 6 h 30. Manon était dans la cuisine, en chaussettes, un bol de céréales entre les mains. Elle m’a dit « À ce soir » et elle m’a embrassé sur la joue.
Le soir, elle était déjà couchée. Je me suis dit que c’était la grossesse.
Vingt-trois jours plus tard, le plaid était par terre entre ma mère et moi. Personne ne le ramassait.
Ma mère a regardé la feuille. Puis elle m’a regardé, moi. Elle avait retrouvé son visage de tous les jours.
« Tu signes sans lire, Ludovic. Tu as toujours signé sans lire. »
« C’est pas ma signature, maman. »
« Bien sûr que si. Ce printemps, dans ma cuisine, je t’ai tendu des papiers. Tu as dit oui maman, donne. »
J’ai essayé de m’en souvenir. Il y avait eu des papiers, c’est vrai. Pour la CAF, pour l’APL. Je signe vite, toujours debout, toujours en retard pour le Lidl.
« Regarde le L, maman. »
« Un L, c’est un L. »
Elle ne cillait pas. Ma mère ne cille jamais quand elle a tort.
J’ai sorti mon téléphone. Mes doigts ne tenaient pas bien. L’appli de La Banque Postale a mis longtemps à s’ouvrir.
Je n’y allais jamais. Le 5 de chaque mois, 50 € partaient tout seuls et je n’y pensais plus.
J’ai cherché dans les paramètres. Alertes par SMS. Un numéro de portable, terminé par 47.
Je le connais par cœur. Je l’appelle tous les dimanches.
« C’est le numéro de maman. »
« Je l’ai vu aussi, le premier lundi », a dit Manon. « J’ai cru que c’était une erreur. »
Ma mère a levé les deux mains, paumes ouvertes.
« Tu perds ton portable. Tu oublies tes codes. Je me suis dit, au moins, si ça sonne chez moi, quelqu’un répond. Je t’ai rendu service. »
« Sept retraits, maman. »
« Je t’ai rendu service, Ludovic. »
Elle l’a dit avec sa voix du dimanche, celle qu’elle prend pour servir la viande. Cette voix-là, je l’ai toujours crue.
Je me suis retourné vers Manon. Le thermos était sur la table de nuit, bouchon bien fermé. Elle l’avait calé contre le mur pour qu’il ne tombe pas.
Elle ne le buvait plus. Mais elle y faisait attention.
« Les chevilles, Manon. Dis-moi. »
« Ludo… »
« S’il te plaît. »
Elle a regardé ma mère. Ma mère a regardé le plafond.
« J’ai menti, tout à l’heure. Je suis tombée. »
« Où ça ? »
« Dans l’escalier. Le premier lundi, après ton départ. Je lui ai demandé pour l’argent. Elle a pris son sac pour partir. Je l’ai suivie sur le palier et je l’ai attrapée par la manche. »
Elle parlait vite, sans me regarder. Comme quelqu’un qui a répété la phrase mille fois dans sa tête et qui a peur de la perdre.
« Elle a tiré son bras. J’ai lâché. J’ai glissé, Ludo. Jusqu’au demi-palier. »
Quatre étages sans ascenseur. Je les monte depuis trois ans avec les sacs de courses. Je les ai montés ce lundi-là aussi, le soir, sans rien voir.
« Et après ? »
« J’arrivais pas à me relever. J’ai entendu une porte, en bas. » Elle a pris une respiration qui tremblait. « Alors elle est descendue. Elle m’a attrapée par les chevilles. Les deux. Elle m’a remontée jusque chez nous, marche par marche, pour que personne me voie. »
Je me suis tourné vers ma mère.
« C’est vrai ? »
« Tu aurais préféré que je la laisse sur le carrelage ? Que tout l’immeuble défile ? » Elle a croisé les bras. « Je l’ai ramenée au chaud. Les voisins parlent, Ludovic. Tu le sais. »
« Elle avait vingt-huit semaines, maman. »
« Et elle est là, non ? Elle respire. »
Je n’ai pas crié. Je ne sais pas pourquoi. J’ai senti que si j’ouvrais la bouche, je ne pourrais plus la fermer.
Je me suis souvenu de l’autre soir. De la cheville que j’avais voulu prendre. De la jambe qu’elle avait retirée d’un coup, comme si je lui faisais mal.
Ce n’était pas moi qu’elle fuyait. C’était la main de quelqu’un d’autre, sur sa cheville, dans un escalier.
« Pourquoi t’as rien dit, Manon ? »
« Elle m’a dit que tu ne me croirais pas. Qu’elle était ta mère et que moi j’étais juste là depuis quatre ans. »
« C’est faux. »
« Je sais plus, Ludo. À force, je sais plus. »
Ma mère a ramassé son sac sur la commode. Elle l’a serré contre son ventre, la main sur le fermoir.
« Je vais finir le gratin », a-t-elle dit. « On parlera quand vous serez calmes. »
Elle n’a pas bougé. Elle voulait que je la laisse partir. Elle voulait que ce soit moi qui ouvre la porte.
Je ne l’ai pas fait.
Je me suis assis sur le lit. J’ai posé la main sur le mollet de Manon, là où la plaque rouge brillait. Je voulais seulement la toucher, comme je n’avais pas osé le faire depuis trois semaines.
Elle n’a pas retiré sa jambe.
Sous ma paume, ça brûlait. Pas chaud. Brûlant, comme un radiateur qu’on aurait laissé allumé. Et la plaque battait contre ma main, à petits coups réguliers.
« Allô, le 15 ? C’est pour ma femme. Elle est enceinte, trente et une semaines. Elle a la jambe qui brûle. »
Ma mère m’a arraché le téléphone des mains. Je l’ai repris avant qu’elle coupe.
« Ludovic, tu vas faire venir les pompiers pour une jambe ? Avec tout l’immeuble qui regarde ? »
« Tais-toi, maman. »
« Monsieur ? Je suis là », a dit la voix dans le téléphone. Une femme, calme. « Elle a mal à la poitrine ? Elle respire bien ? »
« Elle respire. C’est le mollet. Il est rouge, gonflé, chaud. »
« Ça dure depuis quand ? »
J’ai regardé Manon. Elle a levé la main, a ouvert les doigts, les a refermés. Elle n’avait pas assez de doigts.
« Vingt-trois jours. »
La femme n’a rien dit pendant une seconde. Cette seconde, je l’ai entendue.
« On vous envoie les pompiers. Ne la faites pas marcher, ne massez pas la jambe. Préparez sa carte Vitale et son carnet de santé. »
Ma gorge s’est serrée avant que je comprenne pourquoi.
Je suis allé au meuble de l’entrée, là où on range les papiers. Pas de carte Vitale. Dans le sac de Manon, sur la chaise. Pas de carte non plus, pas de carnet.
« Manon ? Où elle est, ta carte ? »
Elle a fermé les yeux.
« Elle me l’a prise le troisième jour. Avec le carnet. »
« Pourquoi ? »
« Elle a dit que comme ça, j’irais pas raconter n’importe quoi au docteur Benali. »
Ma mère était déjà dans la cuisine. J’ai entendu le bruit d’un fermoir. J’ai couru.
Son sac à main était sur la chaise, à côté du Tupperware vide. Elle avait une main dessus quand je suis arrivé. Je l’ai écartée.
Un paquet de mouchoirs. Un Doliprane. Son porte-monnaie. Et au fond, dans une pochette plastique transparente, la carte Vitale de Manon et le carnet de santé, avec le nom de ma femme écrit au stylo sur la couverture.
« C’est pour son bien, Ludovic. Une femme enceinte, ça perd tout. »
« Elle perd rien. C’est toi qui les as pris. »
« Je les ai rangés. »
« Le troisième jour. Sans carte, elle peut pas aller chez Benali. Sans carnet, personne sait où elle en est de sa grossesse. »
« Je l’ai jamais empêchée de sortir. »
« Elle pouvait plus marcher, maman ! »
Elle a serré les lèvres. Elle m’a regardé comme on regarde un enfant qui a renversé son verre.
« Tu vas le regretter. Tu parles à ta mère comme à une voleuse. »
Je n’ai pas répondu. Je suis retourné dans la chambre avec la pochette.
Manon avait relevé la tête de l’oreiller. Ses lèvres étaient sèches.
« Ludo, elle a bougé deux fois. »
« Quoi ? »
« La petite. Depuis avant-hier. Deux fois seulement. »
J’ai posé ma main sur son ventre. Elle est restée là, sans rien sentir, longtemps. Je ne sais pas combien de temps. J’ai attendu un coup de pied qui n’est pas venu.
« Elle dort peut-être », j’ai dit.
« Peut-être. »
On n’y croyait ni l’un ni l’autre.
J’ai ouvert le tiroir de la table de nuit pour trouver un mouchoir. Il y avait autre chose.
Des tickets de caisse. Pliés en quatre, serrés par un élastique de Lidl. Je les ai comptés sans le vouloir, un par un. Vingt-trois.
Celui du dessus, c’était mon écriture, au dos d’un ticket de la caisse 4. Deux baguettes, un lait, un paquet de sucre. Et de l’autre côté :
Bois ta tisane, ça aide pour les nuits. À ce soir. Ludo.
« Je les lisais plus, a dit Manon, tout bas. J’avais trop mal à la tête. Mais je les jetais pas. »
Je ne sais pas ce que j’ai répondu. Je crois que je n’ai rien répondu. J’ai remis l’élastique autour du paquet, bien serré, comme si ça pouvait tomber.
On a frappé à la porte d’entrée. Trois coups, forts.
« Pompiers ! »
Ma mère a ouvert avant moi. Elle avait déjà remis son visage de tous les jours, celui de l’aidante qui s’inquiète.
« Entrez, entrez, c’est ma belle-fille, elle fait un malaise, elle est très fragile. »
Deux pompiers avec un sac orange. Ils avaient monté les quatre étages à toute vitesse. L’un d’eux soufflait.
« C’est où, madame ? »
« Par là », j’ai dit en passant devant ma mère. « Dans la chambre. »
Le plus jeune s’est accroupi près du lit. Il a regardé le mollet sans le toucher. Il a levé les yeux vers son collègue. Ils n’ont pas eu besoin de parler.
« Madame, on vous emmène à Lens. Vous pouvez serrer ma main, d’accord ? »
Manon a hoché la tête. Elle ne me quittait pas des yeux.
« Je viens avec elle. »
« Vous montez devant, monsieur. »
Derrière les pompiers, quelqu’un s’est avancé sur le palier. Une femme en gilet gris, des pantoufles aux pieds, qui tenait la rampe d’une main.
Nadine, du troisième. Je lui disais bonjour tous les matins depuis trois ans. Je n’avais jamais su son nom de famille.
Elle ne regardait ni les pompiers ni moi. Elle regardait ma mère.
« Monsieur Leroy. Je voulais vous le dire depuis trois semaines. »
Elle a pris une respiration.
« J’ai tout entendu, le premier lundi. Et je l’ai vue, votre mère. »
Deux heures plus tard, je tenais un gobelet de café de distributeur à 1,20 €, dans le couloir des urgences de Lens. Je n’en avais pas bu une gorgée.
Dans mon sac, il y avait le thermos de Manon. Je l’avais pris en partant, sans réfléchir. Plein, froid, avec la tisane du matin.
Je regardais la porte du box. Elle ne s’ouvrait pas.
Ma mère était arrivée avant nous. Je l’avais compris à l’accueil, quand on m’avait demandé ma pièce d’identité. L’agente avait regardé mes mains. Pas mon visage. Mes mains.
Je n’avais pas compris pourquoi. Pas encore.
« Monsieur Leroy ? »
Une femme en blouse, la quarantaine, un stylo coincé dans les cheveux. Docteur Moreau, c’était écrit sur sa poche.
« On a fait le doppler. »
« Alors ? »
« C’est une thrombose veineuse profonde. Un caillot, dans une veine du mollet. Chez une femme enceinte, on ne laisse pas ça traîner. »
« Elle est restée comme ça trois semaines. »
« Vingt-trois jours, elle me l’a dit. » Elle m’a regardé sans méchanceté, mais sans détour. « Elle aurait dû venir le premier. On a commencé les injections d’anticoagulant. Elle reste hospitalisée, au moins plusieurs jours. »
« Et la petite ? »
« On a posé le monitoring, le rythme cardiaque est bon. Cent quarante-deux. Elle a bougé pendant l’examen. »
J’ai dû m’asseoir. Il y avait une chaise en plastique derrière moi et je ne l’ai pas vue arriver.
« Elle a bougé ? »
« Deux fois. La sage-femme va passer toutes les deux heures. Si ça ralentit, on le saura tout de suite. »
Deux fois. Manon avait dit : deux fois en deux jours. Elle l’avait comptée, la petite, comme moi je comptais les tickets de caisse.
Je n’ai pas pleuré. J’ai serré le gobelet jusqu’à ce que le café déborde sur mon pantalon.
« Je peux la voir ? »
« Dans dix minutes. » Le docteur Moreau a hésité. « Il y a quelqu’un de l’hôpital qui voudra vous parler, après. C’est la procédure. »
« Quelle procédure ? »
Elle n’a pas répondu. Elle a ouvert la porte du box et elle est partie.
J’ai essuyé mon pantalon avec la manche. Quand j’ai relevé la tête, ma mère était au bout du couloir, assise sur une chaise, son sac sur les genoux.
Elle ne m’avait pas attendu. Elle m’avait précédé.
Je me suis approché. Elle a levé les yeux. Elle avait l’air d’une mère qui a eu peur.
« Maman, qu’est-ce que tu as dit à l’accueil ? »
« La vérité, Ludovic. Ce que je vois depuis un mois. »
« C’est quoi, ce que tu vois ? »
Elle a baissé la voix. Elle sait baisser la voix pour qu’on se penche.
« Que Manon n’ose plus rien dire devant toi. Qu’elle retire sa jambe quand tu la touches. Que tu lui attrapes les poignets quand tu es énervé. »
« Je l’ai jamais fait. »
« Je l’ai vu, moi. »
« Tu l’as pas vu, maman. C’est pas arrivé. »
« Ludovic. » Elle a posé sa main sur mon bras. Chaude, douce, comme les dimanches. « Je ne dis pas que tu es méchant. Je dis que tu serres. Tu ne te rends pas compte. »
J’ai retiré mon bras.
Je me suis revu, le soir de la cheville. Une seule fois, pour la masser. Elle avait retiré sa jambe comme si je lui faisais mal. Ma mère n’était pas là ce soir-là. Elle ne pouvait pas l’avoir vu.
Pourtant elle savait pour la jambe. Et elle s’en servait.
« Qui te l’a dit ? » j’ai demandé. « La cheville. »
« Quelle cheville ? »
Elle a souri. Un petit sourire sec, de caissière qui rend la monnaie.
« Tu vois. Tu te souviens d’une cheville. »
Je n’ai pas su quoi répondre. C’est ça que je n’arrive pas à pardonner à ma mère : à ce moment-là, elle m’a fait douter de moi, dans un couloir où ma femme se faisait piquer pour sauver notre fille.
J’ai pris le thermos dans mon sac. Je l’ai tenu entre mes deux mains, comme on tient un truc qui chauffe, alors qu’il était froid.
« Je vais voir Manon. »
« Je viens. »
« Non. »
Je lui ai dit non pour la deuxième fois de ma vie. La première, c’était deux heures plus tôt, dans la chambre. Elle a gardé son sac sur les genoux, la main sur le fermoir.
À 21 h 50, la porte du box s’est ouverte. J’ai vu une infirmière sortir, une seringue vide dans la main. J’ai vu le pied de Manon au bout du lit, nu, avec la marque violette autour de la cheville.
Je me suis levé. Une femme est apparue devant moi avant que j’entre. Quarante-cinq ans peut-être, un badge au revers, une pochette cartonnée sous le bras.
« Monsieur Leroy ? Céline, assistante sociale de l’hôpital. »
Elle ne m’a pas tendu la main. Elle a regardé ma mère, au bout du couloir. Puis elle a regardé la mienne, de main, celle qui tenait le thermos.
« Madame votre mère m’a déjà tout raconté. Sur vous. »
PARTIE 2 : « Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. »
« Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. » Ma mère tenait déjà le coin du plaid, et ma femme enceinte de sept mois tremblait dessous.
Part 1 of 5
