PARTIE 5 : « Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. »

« Pose ta veste, Ludovic. Le rôti est prêt, et je n’ai pas prévu de part pour ta femme. »

Ma mère a dit ça dans l’embrasure de la cuisine, un torchon sur l’épaule, à 12 h 30. Le dimanche d’après, comme tous les dimanches. Comme si rien n’avait eu lieu.

Je suis venu seul. Manon était rentrée à l’appartement le mercredi, avec des piqûres à faire matin et soir et l’ordre de rester allongée. Deux ambulanciers l’avaient montée en chaise, les quatre étages. Ce dimanche, Nadine était assise près d’elle avec un jeu de cartes, la porte ouverte.

Garcia m’avait dit : « Je ne peux pas vous interdire de déjeuner chez votre mère. Ne la prévenez pas, ne la menacez pas. Le reste est votre dimanche. »

Mickaël était déjà à table, la capuche relevée. Il n’a pas levé la tête. Il m’avait rappelé le mardi, après la visite de Dylan chez lui. Il avait dit « J’viens dimanche. J’dirai pas tout. Mais je viens. »

« Assieds-toi. »

Je me suis assis. Elle a posé devant moi une assiette avec la bonne part du rôti, la plus tendre, le bout. Elle me servait toujours en premier.

« Tu as maigri. Normal, avec ce qu’on t’a fait. » Elle a pris la louche pour la purée. « Ton chef m’a dit que tu avais des ennuis. Il a été très correct avec moi. »

Je n’ai pas relevé. Mais j’ai compris qui était la dame qui connaissait ma famille.

J’ai sorti le relevé de ma poche. Le papier était mou, presque du tissu. Je l’ai posé sur la toile cirée, entre le plat et la salière.

« Range ça, Ludovic. On ne sort pas de papiers à table. »

« Sept retraits, maman. »

« On en a parlé. Je t’ai rendu service. »

J’ai posé à côté de lui la pièce de 1 € que Dylan n’avait pas voulue.

« Voilà ce qu’il me reste. Le reste, c’est toi. »

Elle a regardé la pièce. Elle n’a pas bougé le visage.

« Tu fais du théâtre. »

J’ai pris mon téléphone, j’ai posé le doigt sur lecture. Le grésillement. Les pas, trois coups sourds. Puis sa voix, très calme. « Tais-toi. Tu te tais ou tu perds la petite. »

Dix-sept secondes. Mickaël a fermé les yeux.

« Une voisine qui écoute aux portes, c’est ça ta preuve ? Nadine a toujours été jalouse. »

« Elle a onze ans de belote avec toi. » J’ai fait glisser l’écran. « Et ça, c’est La Poste. Le 14 h 07. Sept fois, toute seule. C’est ton L, maman. Celui de mes étiquettes. »

Elle a regardé la photo de l’écran. La main sur le stylo, le manteau beige. Ses doigts se sont resserrés autour de la louche.

« Je n’ai jamais dit que je n’y allais pas. »

« Tu les as vidés pour Dylan. »

« Je n’ai rien vidé pour personne. Je gérais. »

« Maman. » C’était Mickaël. Il avait baissé sa capuche. « Arrête. »

« Tais-toi, Mika. »

« Non. » Il s’est levé. La chaise a râpé le carrelage. « Elle m’a dit que c’était la prime de papa. Elle me le répétait à chaque fois, même quand je lui demandais pourquoi elle pleurait. J’ai pris l’argent. Je l’ai porté à Dylan. J’ai tout pris. »

« Mika… »

« Et c’est elle qui lui a donné ton adresse, Ludo. » Il avait les yeux rouges, il me regardait à moi, pas à elle. « Elle lui a dit où t’habitais, au quatrième, rue des Lilas. Pour que tu comprennes que c’était à toi de payer. »

Je me suis tourné vers ma mère.

« C’est vrai ? »

« Je ne pouvais plus, Ludovic. » Elle a posé la louche. Doucement. « Il avait cette dette sur le dos, ton frère. Tu n’avais pas à savoir. »

« Et moi, je devais payer sans savoir ? »

« Mickaël est fragile. Toi, tu as ta femme, ta place. Tu t’en sortirais. »

J’ai senti que ma main bougeait toute seule sur la nappe. Je l’ai arrêtée. Je l’ai remise sur mon genou.

« Tu as menacé Manon. »

« J’ai protégé ma famille. »

« Tu l’as remontée par les chevilles. »

« Tu n’étais pas là. »

« Elle a perdu vingt-trois jours. Elle aurait pu perdre Léa. »

Elle s’est levée. Elle a défait son torchon, l’a plié, très lentement, en trois. Elle s’est penchée vers moi, par-dessus le plat. Elle a baissé la voix, comme à l’église.

« Tu es le fils de ton père, Ludovic. Tout le monde le verra. Un jour, ta fille aura peur de tes mains. Et tu penseras à moi. »

J’ai senti le sang monter jusqu’aux oreilles.

« Papa n’a jamais levé la voix, maman. Jamais. »

Elle m’a regardé comme on regarde un enfant qui a dit une bêtise devant des invités. Puis elle a regardé Mickaël. Mickaël a détourné les yeux.

« Tu ne sais rien de ton père. »

« Dis-moi, alors. »

Elle a avancé de deux pas. Elle s’est arrêtée devant le buffet, le grand, en chêne, celui de ses parents. Elle a posé la main à plat sur le tiroir du milieu, celui qui ferme à clé.

Elle n’a pas dit ce qu’il y avait dedans.

Ce début, c’est Mickaël qui me l’a raconté plus tard. Je le redis avec ses mots.

« J’ai vu sa main sur le tiroir et j’ai su ce qu’il y avait dedans. J’avais douze ans. Je cherchais des piles pour ma console, la clé était dans le sucrier. J’ai ouvert, j’ai vu un gilet beige plié et une photo posée dessus, face contre le bois. J’ai refermé.

J’ai jamais rien demandé. Elle portait des manches longues en août, et je me disais qu’elle avait froid. Ludo n’était pas là, il rentrait tard à l’époque. J’étais seul avec ça. J’avais mal au ventre, sans savoir pourquoi. »

Moi, je ne voyais que sa main. Elle tremblait un peu, à plat sur le chêne.

« Maman. Ouvre. »

« Pourquoi ? »

« Parce que tu viens de dire que je ne sais rien de papa. »

Elle a sorti la clé de la poche de son tablier. Elle l’a tournée. Le tiroir est venu en grinçant, le même bruit que le portillon.

Un gilet de laine beige, plié en carré. Dessus, une photo en couleur, aux bords arrondis, un Polaroid. Elle l’a retournée sur la toile cirée, à côté de la pièce de 1 €.

Une cuisine. Cette cuisine. Ma mère à trente-deux ans, assise, les deux mains sur la table. Ses poignets. Des marques violettes autour des deux, régulières, comme des bracelets.

Au dos, de sa main, avec le L fermé : « 14 octobre 1996. Pour moi. »

Je n’ai rien dit. Je ne savais pas quelle phrase prendre.

« Ton père ne criait pas », a dit ma mère, assise maintenant, le visage vide. « Il ne parlait pas. Il serrait. Là, et là. Pendant trente ans. Tu avais neuf ans, tu mangeais ta soupe, tu ne voyais rien parce que je veillais à ce que tu ne voies rien. »

« Les étiquettes, le dimanche soir. »

« Avant le journal de 20 h. Après, je ne pouvais plus tenir un stylo droit. » Elle a touché le gilet. « Je gardais les manches longues. Même au mois d’août. »

« Et Manon ? »

Elle a levé les yeux. Elle ne s’est pas défendue tout de suite.

« Le soir où j’ai vu ta femme sous ce plaid gris, elle se cachait. Moi, j’ai fait ça trente ans. Je l’ai vue retirer sa jambe quand tu la touchais. Je me suis dit : c’est lui. Il serre, comme son père. »

« Je l’ai massée. Une fois. »

« Je sais maintenant. » Elle a dit ça très bas. « Mais ce soir-là, j’ai vu mon propre gilet. »

Je me suis levé. Elle n’a pas bougé.

« Manon est tombée parce qu’elle t’a demandé de l’argent. Pas à cause de moi. »

« Je l’ai su en la remontant. »

« Tu l’as su. Et tu as pris sa carte Vitale. Tu lui as dit que la petite ne lui resterait pas. Tu as fait remplir un papier avec ton nom dessus pour garder Léa. »

« Pour qu’elle ne finisse pas comme moi. »

« Elle n’était pas toi, maman. Ni moi, papa. »

Elle a baissé la tête. Elle a gardé la photo contre sa poitrine, face contre le tissu.

Ce que j’ai pensé là, debout dans cette cuisine, je ne l’ai pas dit. J’ai pensé que j’avais pitié, et que ça ne changeait rien. Je n’ai pas honte de l’avoir pensé.

J’ai pris un ticket de caisse du Lidl dans la poche de ma veste. Un vieux, froissé, d’avant le mois de la mise à pied. J’ai demandé un stylo à Mickaël. J’ai écrit trois lignes au dos, comme j’écris à Manon. Il les a lues sans bouger les lèvres.

Demain, 9 h, je dépose plainte. Faux et usage de faux. Toi, tu rappelles Dylan, tu le paies petit à petit, tu dis tout à Garcia. Les clés, je les prends.

« J’ai pas de quoi payer Dylan, Ludo. »

« Pas avec les billets de maman. Avec toi. Par mensualités, à ton nom, et la police le sait. »

« Et elle ? »

« Elle a un avocat à prendre, si elle veut. Elle a plus le droit de venir chez nous. »

Mickaël a hoché la tête. Il a plié le ticket en quatre, comme je plie les miens, et il l’a mis dans la poche de son sweat.

« Ludo, prends pas les clés. » C’était ma mère. Elle s’était relevée, la photo toujours contre elle. « Prends pas les clés, elles sont là pour la petite. »

Je suis allé jusqu’à l’entrée. Sur le clou, à côté du manteau beige, il y avait un porte-clés Leclerc. Deux clés, le même modèle que les miennes. Dessous, une étiquette blanche, collée en spirale : « Ludo, 4e ».

J’ai décroché le trousseau. Il pesait presque rien.

« Ludo », a dit ma mère derrière moi, très vite. « Si tu fais ça, la petite… »

Six semaines plus tard, à 3 h 52, Léa a crié pour la première fois.

Quarante semaines et trois jours. Trois kilos deux cents. À la maternité de Lens, dans la salle où on m’a laissé entrer, cette fois, sans que personne me pousse dehors.

Manon a tenu ma main si fort que j’ai eu les doigts engourdis jusqu’au matin. Quand la sage-femme a posé Léa sur son ventre, elle a dit une seule chose.

« Elle a tes mains. »

« Elle a pas encore de mains, elle a des poings. »

« Alors elle a tes poings. »

Je n’ai rien répondu. J’ai regardé les ongles, tout petits, si fins qu’on les voyait à travers.

À 9 h, Nadine était dans le couloir, un bonnet tricoté à la main, bleu pâle, avec un pompon de travers. Elle l’a tendu sans dire un mot. Elle a perdu son club de belote, deux jeudis de suite. Elle me l’a dit comme on parle de la pluie.

« Tu vas pas le regretter ? »

« Non, monsieur Leroy. » Elle a ajouté : « Ludovic, plutôt. »

Derrière elle, Mickaël attendait, les mains dans les poches de son sweat. Il a sorti un papier plié.

« Le deuxième versement à Dylan. Garcia a la copie. » Il a regardé le sol. « Il m’a dit : bonne chance pour la petite. »

« T’as le droit de la voir, Mika. »

« Je sais pas si j’ai le droit. »

« Moi, je te le donne. »

Il est entré. Il est ressorti cinq minutes plus tard, les yeux rouges, sans avoir rien dit. Il a juste tapé sur mon épaule, deux fois, comme quand on était petits.

À 11 h, Garcia a appelé.

« Je vous dis l’essentiel. Le délégué du procureur a reçu votre mère mardi. Rappel à la loi, pour faux et usage de faux. Elle n’a pas de casier, elle a plus de soixante ans, et elle a signé un échéancier pour rembourser le Livret A. »

« Et le crédit ? »

« L’organisme l’a suspendu. Il est contesté pour fraude. La mise en demeure est annulée. » Il a laissé passer une seconde. « La Poste a rendu les bordereaux. Josiane a reçu un avertissement. »

« Et l’information préoccupante ? »

« Classée. Céline a rendu son évaluation la semaine dernière. Elle y a mis l’enregistrement de Madame Nadine. Je n’ai pas le droit de vous en dire plus. »

« Et ma mère ? Elle a demandé quelque chose ? »

« Elle a demandé à voir l’enfant. » Il a toussé. « Je ne suis pas là pour répondre à ça, monsieur Leroy. Ça se règle chez vous. »

Je me suis assis sur le banc, à côté du distributeur.

Chez nous, il y avait une clé neuve entre celle du Lidl et celle de la cave. J’avais fait changer la serrure le lendemain du dimanche. Au clou de Liévin, le porte-clés Leclerc avait disparu. Josiane m’avait glissé un mot sous la vitre du guichet 2, sur un ticket de la machine : « Je regarde les signatures, maintenant. » Je l’ai gardé dans mon portefeuille.

Le chef du Lidl m’avait rappelé le lundi, sans excuse. Il avait dit : « Tu reprends mardi. » J’avais repris mardi.

À 14 h, Manon m’a montré sa jambe. Elle l’avait posée sur le drap, à côté de Léa.

Le mollet était normal. Pas de rouge, pas de chaleur. Une tache jaune, large comme une pièce de deux euros, qui s’effaçait.

« Le docteur Moreau a dit que le caillot était parti aux trois quarts. Je continue les piqûres six semaines. »

« Tu les fais toute seule ? »

« Je les fais. Toi, tu regardes. Tu fais pas la tête. »

« Je fais pas la tête. »

Elle a souri. Un vrai sourire, avec les dents. Je ne l’avais pas vu depuis des mois.

Elle a sorti de sa table de nuit une lettre. L’enveloppe était blanche, l’écriture penchée vers la droite.

« Elle est arrivée hier. Par le facteur. »

« Tu l’as lue ? »

« Non. » Elle l’a retournée sur son ventre. « Je l’ai pas jetée non plus. »

« On la range ? »

« Dans le tiroir. Avec les tickets. »

C’était le tiroir de notre chambre, celui des vingt-trois tickets de caisse serrés par l’élastique du Lidl. Je l’ai ouvert, j’ai posé la lettre dessus, sans l’ouvrir. J’ai refermé.

Je n’ai pas pardonné. Je ne sais pas si je le ferai. Le téléphone a sonné dans ma poche. C’était Mickaël. Je n’ai pas décroché tout de suite.

À 5 h 40, le lendemain matin, Manon dormait et Léa aussi, la bouche entrouverte. La lumière du couloir passait sous la porte. J’étais dans le fauteuil, avec le thermos gris sur les genoux, rempli moi-même, la veille.

Elle avait bu deux gorgées. La première depuis la nuit des urgences.

J’ai fouillé mes poches. Un ticket de la caisse 4, avec deux baguettes, un lait, un paquet de sucre. Le stylo du commissariat, que je n’ai jamais rendu.

Je me suis levé sans bruit. J’ai écrit au dos, sur mon genou.

Léa dort. Toi aussi. Je suis dans le fauteuil. Je bouge pas. Ludo.

Je ne l’ai pas plié en quatre. Je l’ai posé ouvert sur la table de nuit, contre le thermos, côté écriture.

Story Parts

« Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. » Ma mère tenait déjà le coin du plaid, et ma femme enceinte de sept mois tremblait dessous.

Part 5 of 5

Previous: Part 4