PARTIE 2 : « Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. »

À 4 h 10, il y avait de la lumière dans la cuisine de ma mère. Le store était baissé, mais un trait jaune passait dessous.

Ma mère éteint tout à 22 h. Elle dit que l’électricité, ça ne pousse pas dans les arbres.

Je reprends dans l’ordre.

Au couloir des urgences, Céline m’a fait asseoir sur une chaise en plastique, loin de celle de ma mère.

« Je vais voir Madame Leroy seule, d’abord. C’est la procédure. Ce n’est pas contre vous. »

« Elle a besoin de moi. »

« Je sais. Quarante minutes. Je vous préviens quand c’est fini. »

« Ma mère vous a dit quoi ? »

« Que vous êtes un bon garçon qui perd ses moyens. Que vous avez la main lourde quand vous êtes fatigué. » Elle a ouvert sa pochette. « Je ne dis pas que je la crois. Je dis que je dois écouter tout le monde. »

Elle est entrée dans le box. La porte s’est refermée.

J’ai attendu. Il y avait un distributeur qui ronronnait et une télé sans le son. Un homme dormait la bouche ouverte, un sac Lidl entre les pieds. Le même que le mien.

J’ai dévissé le bouchon du thermos. La tisane était froide, trop sucrée. Je l’ai bue quand même.

C’était tout ce que j’avais de Manon dans ce couloir.

À 22 h 50, Céline m’a ouvert. Elle avait les yeux fatigués et le dossier fermé.

« Elle veut vous voir. Je reste dans la pièce. »

Manon était sur le dos, la jambe surélevée sur un coussin, un fil dans le bras. Sur l’écran à côté, une ligne qui montait et descendait. Je me suis forcé à ne pas la regarder trop longtemps.

« Ludo. »

« Je suis là. »

« Je dois te dire tout. Le reste. Avant qu’elle revienne. »

« Elle revient pas. »

« Elle revient toujours. »

Elle a pris ma main. Ses doigts étaient secs, un peu froids.

« Le premier lundi, sur le palier, elle m’a dit : si tu parles, j’appelle l’assistante sociale. Je dirai que tu es fragile. Que tu es dépressive. Que tu n’es pas capable. »

« Je sais. Tu me l’as dit. »

« Elle a dit autre chose. Que la petite ne te resterait pas. Et après, en me tenant par les chevilles… » Elle s’est arrêtée. Elle a avalé. « Elle a dit : tu seras la femme d’un homme comme son père. »

« Papa ? »

« Elle regardait mes chevilles quand elle l’a dit. J’ai pas compris, Ludo. J’ai pas compris ce que ça voulait dire. »

Je ne comprenais pas non plus. Mon père, c’était un homme qui ne parlait pas. Il regardait la télé, il mangeait, il est mort en 2021 dans son fauteuil. Il n’a jamais levé la voix.

« Elle est dingue », j’ai dit.

« Ça fait vingt-trois jours qu’elle me répète que tu me quitteras et qu’on viendra me prendre la petite. Je te jure. Dès que tu partais au Lidl, elle était là. »

Céline, près de la fenêtre, notait sans lever les yeux. Elle écrivait lentement, en pesant chaque mot.

« Tu me crois ? » a dit Manon.

« Oui. »

« Tout ? »

« Tout. »

Elle a fermé les yeux. Elle a respiré comme une femme qui pose un sac de courses après quatre étages.

À 1 h, la sage-femme m’a dit de rentrer. La petite allait bien, le rythme restait stable. Manon dormait. Elle m’a dit qu’elle m’appellerait si ça changeait.

Je suis rentré dans l’appartement vide. Le plaid gris était toujours par terre. Je l’ai ramassé et je l’ai plié, comme elle aime, en trois, sur le pied du lit.

Je n’ai pas dormi.

À 3 h 40, j’ai pris la voiture. Je ne sais pas ce que je cherchais à Liévin. Une explication, peut-être. Ma mère devait dormir. Elle aurait dû.

La maison de mon enfance. Le portillon qui grince. J’ai encore la clé dans mon trousseau, entre celle du Lidl et celle de la cave.

Je suis entré par la cuisine.

« Ludo ? »

Mickaël était assis à la table, en sweat, la capuche baissée. Mon petit frère. Il avait les yeux rouges et un Tupperware ouvert devant lui, le couvercle sur la toile cirée.

« T’es dingue, il est quatre heures. Qu’est-ce que tu fais là ? »

« Elle dort ? »

« Elle a pris un cachet à minuit. Elle était dans tous ses états. » Il a refermé le Tupperware d’un geste trop rapide. « Pourquoi t’es venu ? »

« Qu’est-ce que t’as dedans ? »

« Rien. »

« Mika. »

« C’est à moi. C’est… C’est pas tes affaires. »

J’ai posé ma main sur le couvercle. Il n’a pas lutté. Il m’a regardé, la bouche entrouverte, comme quelqu’un qui a attendu qu’on le surprenne.

J’ai soulevé le couvercle.

Des billets. De vingt, de cinquante, serrés par des élastiques de pâtissier. Une pile que je n’avais jamais vue dans un seul endroit, même au Lidl, même à la fermeture.

Sur le dessus, plié en deux, il y avait un ticket de caisse Leclerc. Deux baguettes, de la lessive, un paquet de sucre.

Je l’ai retourné.

Au dos, de l’écriture de ma mère, au stylo bleu, penchée vers la droite, que je connais depuis toujours :

Dylan — 14 200 — reste 9 400.

Je suis resté sur le l de Dylan. Fermé. Avec une petite boucle.

« Quatorze mille deux cents euros. Voilà ce que je dois. »

Mickaël l’a dit debout, le dos contre le frigo, les bras serrés autour de lui. Il avait l’air d’avoir douze ans.

« À qui ? »

« À un mec qui s’appelle Dylan. Un mec de Lens. Je l’ai connu sur une appli de poker. »

« Du poker ? »

« En ligne. Sur mon téléphone, la nuit. Au début, je gagnais. Il me prêtait pour les mises. » Il a haussé les épaules, sans me regarder. « Après, j’ai plus gagné. »

J’ai regardé le Tupperware. Les billets avec leurs élastiques. Le ticket de caisse retourné sur la toile cirée.

« Et ça ? »

« La prime de papa. »

« Quoi ? »

« Maman m’a dit que c’était un reste de l’assurance de papa. Qu’elle l’avait gardé pour les coups durs. Elle me donne du cash chaque fois que Dylan relance. Je lui apporte, il compte, il me laisse tranquille une semaine. »

« Papa est mort il y a cinq ans, Mika. Y’a plus de prime. »

« Je sais pas. Elle l’a dit comme ça. Je me suis pas posé de question. » Il a baissé la tête. « Je voulais pas me poser de question. »

Je me suis assis sur la chaise en face de lui. Mon badge du Lidl était encore accroché à ma veste. Ludovic, employé polyvalent. Je l’avais gardé toute la nuit sans m’en apercevoir.

« Elle paie depuis quand ? »

« Le printemps. »

« Avec quoi ? »

« Son assurance-vie à elle. Celle qu’elle avait mise de côté pour ses vieux jours. Elle est allée au guichet deux fois. » Il a avalé. « Un jour elle a pleuré dans la cuisine. Elle m’a dit de pas m’inquiéter. Que c’était entre elle et le bon Dieu. »

J’ai pris le ticket. Dylan, 14 200, reste 9 400. Quatorze mille deux cents moins neuf mille quatre cents, quatre mille huit cents déjà payés. J’ai fait la soustraction deux fois, comme à la caisse quand un client vous regarde.

« Et après l’assurance-vie ? »

« Après, y’avait toujours de l’argent. Je sais pas d’où. Je lui ai jamais demandé. »

« Moi, je sais. »

« Quoi ? »

« Notre Livret A. Il reste 12,40 €. Sept retraits en vingt-trois jours. Tous au guichet de Lens. Tous l’après-midi, avec ma signature. Que j’ai jamais faite. »

Il a fermé les yeux. Les pouces dans les poches du sweat. Il ne m’a pas dit que ce n’était pas vrai.

C’est ce que j’ai retenu de cette nuit-là. Il ne m’a pas dit que ce n’était pas vrai.

« Le Livret A, c’est pas tout, Ludo. C’est que les trois dernières semaines. »

« Tu le savais ? »

« Non ! Je te jure. Je savais pas d’où ça venait. » Sa voix a monté, cassée. « Je savais que c’était pas la prime de papa. Mais je voulais que ce soit la prime de papa. »

« Tu voulais. »

« Ouais. Et pis tu vois, c’était pratique. »

J’ai posé le ticket. J’avais envie de renverser la table, le Tupperware, la toile cirée de ma mère avec ses cerises vertes. Je n’ai rien renversé. J’avais mal aux mains, comme si j’avais porté des sacs pendant des heures.

« Manon est aux urgences. »

« Quoi ? »

« Depuis ce soir. Une thrombose. Un caillot dans la jambe. Elle est restée vingt-trois jours sans voir un médecin parce que maman lui avait pris sa carte Vitale. »

Mickaël a blêmi. Il s’est assis, d’un coup, comme si on lui avait coupé les genoux.

« Elle m’a dit que Manon faisait sa chochotte. Que c’était la grossesse. Qu’elle voulait se faire plaindre. »

« Elle t’a dit ça quand ? »

« Dimanche dernier. À table. »

J’ai pensé au dimanche d’avant. Au rôti. À ma mère qui me servait en premier, la bonne part, avec un sourire. Elle me tendait déjà l’assiette, ce jour-là, avec déjà des retraits dans son sac.

« Mika. Elle m’a pris l’argent de la poussette. Elle a remonté Manon par les chevilles dans l’escalier. Elle l’a menacée de lui prendre la petite. Et toi, tu la protèges depuis le printemps. »

« Je protège pas maman, Ludo. Je me protège, moi. » Il a ri, un rire qui n’avait pas de souffle. « Dylan, il passe chez moi. Il sait où je dors. »

« Et maman le sait ? »

« C’est pour ça qu’elle paie. Elle veut pas que ça se sache. Elle dit que si les gens apprennent que son fils… » Il a secoué la tête. « Qu’on ferait de nous la honte de Liévin. »

Au-dessus de nous, une latte du plancher a craqué. Une seule. On a levé les yeux tous les deux vers le plafond.

Rien n’a bougé. Ma mère dort mal, depuis que papa est mort. Elle se retourne, elle soupire.

J’ai attendu trente secondes. Je les ai comptées.

Mickaël s’est penché vers moi, très bas. Il avait les yeux de quelqu’un qui a gardé quelque chose trop longtemps et qui ne veut plus le porter tout seul.

« Ludo. Et le crédit à ton nom, elle t’en a… »

À 8 h 52, je devais 6 400 € à une société dont je n’avais jamais entendu le nom. Je ne les avais jamais empruntés.

Je l’ai appris dans ma boîte aux lettres, entre un prospectus de pizzeria et la facture d’électricité.

Mais d’abord, il y a eu la cuisine de Liévin.

Mickaël n’a pas fini sa phrase. Au-dessus de nous, le plancher a craqué une deuxième fois. Puis une troisième. Puis l’escalier.

Il s’est levé d’un bond. Il a attrapé le Tupperware et l’a poussé sous l’évier, derrière le seau.

« Va-t’en, Ludo. »

« Le crédit, Mika. Elle t’en a dit quoi ? »

« J’sais pas. Va-t’en, elle descend. »

« Juste ça. »

« J’ai entendu un truc au téléphone, un jour. Un chiffre. J’sais pas plus. » Il me poussait vers la porte, les deux mains sur ma veste. « Si elle te trouve là, elle me le fera payer. »

Je suis sorti par le portillon qui grince. Je suis resté dix minutes dans la voiture, phares éteints. Le trait jaune sous le store s’est éteint à 4 h 31.

Je n’ai pas su si c’était elle ou lui.

À 7 h 40, je suis passé par l’immeuble pour me changer. Je n’avais pas ouvert la boîte aux lettres depuis des semaines. Ma mère s’en occupait. Elle disait que ça lui coûtait rien de monter le courrier.

La boîte débordait. Des prospectus, la CAF, un recommandé qui n’était pas pour nous. Et une enveloppe bleue à fenêtre, glissée au fond.

J’ai monté les quatre étages en la lisant. Je me suis assis sur la dernière marche, celle d’avant notre palier.

« Mise en demeure. »

Ça commençait comme ça. Dessous, mon nom, mon adresse. Un crédit renouvelable ouvert le 14 mai. Capital utilisé : 6 400 €. Trois échéances impayées.

Je n’ai jamais eu de crédit. Je n’ai jamais eu de carte autre que celle du Livret A. Je me suis dit que c’était une erreur, parce que c’est ce qu’on se dit.

Il y avait une copie du contrat, agrafée au dos. En bas de la dernière page, la signature.

Ludovic Leroy.

Le L était fermé. Avec la petite boucle.

Je suis resté assis un long moment. L’escalier sentait la javel, comme tous les vendredis. Au troisième, une porte s’est ouverte, puis refermée. Je n’ai pas levé la tête.

Le 5 du mois, dans trois jours, 50 € partiraient encore tout seuls vers un compte à 12,40 €. J’y pensais, à ça. Pas à autre chose.

À 8 h 45, j’étais devant La Poste de Lens, avec le relevé dans une poche et la mise en demeure dans l’autre. Les portes ont ouvert à 9 h. J’ai pris un ticket à la machine. B 31.

Je l’ai retourné. Je n’ai pas de papier sur moi, jamais. J’ai écrit au dos avec le stylo du Lidl :

Je suis allé à La Poste. Je t’appelle à midi. Ludo.

Puis je l’ai plié en quatre, comme les autres.

Josiane était au guichet 2. Une femme de mon âge ou un peu plus, des cheveux courts, un badge de travers. Je l’avais déjà croisée en venant chercher des colis. Elle m’a dit « Bonjour, monsieur Leroy » avant que j’ouvre la bouche.

« Vous me connaissez ? »

« Votre maman vient souvent. Sept fois, ce mois-ci. » Elle a regardé la file derrière moi. « Je peux vous aider ? »

J’ai posé le relevé sur le comptoir. Elle l’a lu. J’ai vu son visage changer, très peu, au bord des yeux.

« Je n’ai jamais signé ça, madame. »

« Elle avait une procuration, monsieur Leroy. »

« Quelle procuration ? »

« Celle de 2021. Au décès de votre papa. Vous êtes venu avec elle, vous avez signé ici, avec moi, pour qu’elle puisse gérer les comptes. »

Je ne m’en souvenais pas. Et puis si. Un stylo attaché par une ficelle, une salle trop chaude, le jour de l’enterrement de mon père. J’aurais signé n’importe quoi ce jour-là. Elle me tenait le coude.

« Elle avait le droit de retirer ? »

« Avec la procuration, oui. » Josiane a baissé la voix. « Mais en son nom à elle. Pas avec votre signature. Sur les bordereaux, c’est la vôtre qui est écrite. »

« Vous avez regardé ? »

Elle n’a pas répondu tout de suite.

« J’ai regardé la procuration. J’ai pas regardé les signatures. Elle pleurait, une fois. Elle m’a dit que c’était pour vous aider. » Elle a pris son souffle. « Je vous dis pas ça pour me couvrir. Je vous le dis parce que maintenant, je suis obligée de faire attention à chaque mot. »

« Je peux voir les bordereaux ? »

« Pas sans une demande officielle. Ma responsable viendra vous voir. » Elle a posé sa main à plat sur le relevé, sans le pousser. « Monsieur Leroy, faut que vous alliez voir la police. »

Dans la file, un homme a toussé. J’ai reculé d’un pas.

Dehors, j’ai appelé l’hôpital. La petite allait bien. Manon avait dormi. J’ai raccroché sans dire merci.

À 10 h 15, j’ai écrit à Mickaël. Un seul message, tapé à deux pouces.

« Viens avec moi. Juste dire pour le Tupperware. Je te demande rien d’autre. »

Il a mis vingt minutes à répondre. Pendant ce temps, j’ai regardé les points de suspension apparaître, disparaître, apparaître.

Puis ça s’est affiché.

« Je peux pas. Maman pleure. Oublie. »

PARTIE 3 : « Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. »

Story Parts

« Montre-lui ce que tu CACHES, Manon. » Ma mère tenait déjà le coin du plaid, et ma femme enceinte de sept mois tremblait dessous.

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