PARTIE 11 – L’exhumation

Clare signa le consentement sans relire la dernière page. Samuel avait essayé de lui expliquer que l’exhumation aurait probablement été ordonnée même sans son accord si le procureur obtenait l’autorisation judiciaire. Pourtant, on lui demanda quand même de signer. Peut-être par respect. Peut-être pour éviter un combat inutile. Elle ne savait plus.

Le mot lui-même lui faisait mal.

Exhumation.

Walter avait déjà été enterré une fois.

Elle avait déjà passé une matinée entière à accepter qu’on descende son cercueil sous la terre.

Maintenant, des inconnus allaient le remonter pour vérifier si son mari l’avait tué.

Clare posa le stylo.

— Quand ?

Alvarez répondit :

— Demain avant l’aube. Le cimetière demande que ce soit fait avant l’ouverture au public.

— Je dois être là ?

— Non.

— Est-ce que je peux ?

Le lieutenant hésita.

— Oui. Mais je ne vous le recommande pas.

Clare acquiesça.

Elle savait déjà qu’elle irait.

La veille au soir, elle ne retourna pas chez elle. Alvarez avait été très claire : Mark n’était pas arrêté, et rien ne l’empêchait légalement de rentrer au domicile conjugal. Samuel réserva une chambre d’hôtel sous le nom du cabinet. Clare emporta seulement quelques vêtements récupérés en présence d’un policier.

Mark n’était pas là.

Dans la chambre, son côté de l’armoire était ouvert.

Plusieurs costumes manquaient.

Un sac de voyage aussi.

— Vous pensez qu’il part ? demanda Clare à l’agent.

— Je n’en sais rien, madame.

Cette phrase devenait la bande-son de sa vie.

Elle prit une photographie de l’armoire avant de sortir.

À 5 h 40 le lendemain, Clare était garée devant le cimetière.

Le ciel était noir bleuté. Une brume basse glissait entre les pierres tombales. Plus loin, des projecteurs éclairaient la zone de Walter derrière des écrans temporaires dressés pour protéger l’opération des regards.

Samuel arriva quelques minutes plus tard.

— Je pensais vous avoir dit de ne pas venir.

— Vous ne m’avez rien dit de tel.

— J’y ai pensé très fort.

Clare esquissa presque un sourire.

Ils restèrent à distance.

Elle ne regarda pas lorsque les machines commencèrent.

Elle regarda plutôt le nom de sa mère sur la pierre voisine.

Margaret Hail.

Walter avait acheté les deux emplacements ensemble après sa mort, quinze ans auparavant.

Il disait qu’il n’aimait pas laisser les choses administratives aux autres.

Même pour mourir, il avait préparé le terrain.

Vers sept heures, Alvarez vint les rejoindre.

— C’est terminé.

Clare ne demanda pas de détails.

— Et maintenant ?

— Le médecin légiste prélève des échantillons. Sang résiduel, foie, contenu gastrique si possible, cheveux, tissus. Les médicaments peuvent parfois être identifiés longtemps après l’inhumation.

— Combien de temps ?

— Les tests préliminaires peuvent être rapides. Les confirmations prennent davantage.

Clare hocha la tête.

Elle ne demanda pas combien.

Elle ne voulait plus mesurer sa vie en attentes.

À neuf heures, Evan envoya un nouveau rapport.

L’ordinateur de Mark contenait davantage que les recherches.

Des feuilles de calcul.

Des échéanciers.

Des estimations.

Dans l’une d’elles, une ligne intitulée WALTER ESTATE apparaissait parmi les sources de financement prévues pour Briar Crest.

Montant estimé : 3 800 000 $.

Date probable : Q4.

Clare regarda Samuel.

— Il avait mis la mort de mon père dans un tableau financier.

Samuel resta silencieux.

Sous la ligne, une note :

Accès via C. après règlement.

Clare sentit quelque chose en elle se durcir.

« C. »

Pas Clare.

Une lettre.

Une source de liquidités.

Il y avait également un plan de remboursement pour les quatre cent cinquante mille dollars empruntés. Le premier paiement important devait être effectué dans les trente jours suivant la « distribution successorale ».

Samuel fit défiler.

— Voilà le motif financier.

Clare répondit :

— Il en avait plusieurs.

Rachel.

Noah.

Ses dettes.

Briar Crest.

La peur d’être exclu du trust.

La colère contre Walter.

Chaque pièce ajoutait du poids.

Alvarez les rejoignit plus tard au cabinet avec des nouvelles de la pharmacie.

Les caméras du magasin avaient conservé les images.

— Qui a acheté le médicament ? demanda Clare.

Le lieutenant posa une photographie sur la table.

Mark.

Il se tenait au comptoir, casquette sombre, manteau gris.

Clare le reconnut immédiatement.

— Ordonnance ?

— Pas à son nom.

— À qui ?

— Un ancien associé de Briar Crest, Gerald Pike.

Samuel fronça les sourcils.

— Il lui a donné son ordonnance ?

— Pike affirme que non.

— Alors comment Mark l’a obtenue ?

— L’ordonnance avait été envoyée électroniquement par une clinique après une consultation. Pike dit qu’il n’est jamais allé chercher le médicament parce que son cardiologue a changé le traitement le même jour.

Clare comprit.

— Mark savait qu’elle existait.

— Il avait accès au portail administratif de Briar Crest qui contenait des documents d’assurance et certains remboursements médicaux des partenaires. Nous vérifions si c’est ainsi qu’il a obtenu les informations.

— Mais la pharmacie lui a donné le médicament.

— Il s’est présenté comme l’assistant de Pike et connaissait sa date de naissance ainsi que son adresse.

Samuel secoua la tête.

— Ce n’est pas censé suffire.

— La pharmacie reconnaît une erreur de procédure.

Clare se sentit malade.

Une erreur de procédure.

Une employée pressée.

Une vérification oubliée.

Peut-être un meurtre rendu possible par une simple négligence au comptoir.

— Le sac blanc ? demanda-t-elle.

Alvarez posa une autre image.

Mark quittant la pharmacie avec un petit sac blanc.

Même taille.

Même logo visible lorsque l’image était agrandie.

— À quelle heure ?

— 18 h 42.

— Et il est chez Walter à 21 h 07.

— Oui.

Personne n’eut besoin d’ajouter quoi que ce soit.

Clare passa le reste de la journée avec Samuel à protéger ses comptes. Pas parce qu’elle craignait seulement Mark, mais parce que les enquêteurs avaient découvert qu’il avait tenté d’obtenir une ligne de crédit commune deux mois plus tôt.

Encore une demande avec sa signature.

Encore un formulaire qu’elle n’avait jamais vu.

Ils gelèrent les comptes d’investissement non essentiels, modifièrent les autorisations, informèrent les banques de la contestation des signatures.

À seize heures, Diane arriva au cabinet sans rendez-vous.

La réceptionniste appela Samuel.

— Elle refuse de partir.

Clare aurait préféré éviter la confrontation.

Puis elle changea d’avis.

— Faites-la entrer.

Diane pénétra dans la salle de conférence avec un sac à main serré contre elle et le visage rougi par la colère.

— Tu es satisfaite ?

Clare resta assise.

— Bonjour, Diane.

— Ne me parle pas comme si on était dans une réunion d’affaires.

Samuel se leva.

— Madame Keller—

— Je parle à ma belle-fille.

— Vous êtes dans mon cabinet.

Diane ignora l’avertissement.

— Mark a perdu son travail, son nom est traîné dans la boue, la police fouille ses affaires, et tout ça parce que ton père n’a jamais supporté que tu sois mariée.

Clare la regarda.

— Mark n’a pas perdu son travail. Il l’a quitté.

Diane cligna des yeux.

— Parce qu’il pensait que vous aviez enfin de quoi vivre tranquillement.

— Avec l’argent de mon père.

— Ton argent est son argent.

Samuel ouvrit la bouche.

Clare leva la main.

Elle voulait entendre Diane.

— Et les deux cent mille dollars promis à Melissa ?

— Il voulait aider sa sœur.

— Avec mon argent.

— Vous êtes mariés.

— Et ta maison ?

Diane serra les lèvres.

— Il m’avait promis que je n’aurais plus à m’inquiéter.

Clare sentit une fatigue immense.

— Il promet beaucoup avec ce qui ne lui appartient pas.

Diane posa les mains sur la table.

— Tu ne sais pas ce qu’il traverse.

— Alors explique-moi.

— Il essaie de protéger sa famille.

Clare pensa à Noah.

— Laquelle ?

Diane se figea.

Le silence fut immédiat.

Trop immédiat.

Clare se redressa.

— Tu sais.

Diane détourna les yeux.

Samuel resta parfaitement immobile.

— Diane.

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

— Noah.

Le nom suffit.

Le visage de Diane changea.

Pas de surprise.

De la peur.

Clare sentit quelque chose s’effondrer qui, curieusement, lui faisait encore plus mal que les mensonges de Mark.

— Depuis combien de temps ?

— Clare…

— Depuis combien de temps tu sais que ton fils a un enfant avec Rachel Bennett ?

Diane regarda Samuel.

— Je ne vais pas discuter de ça devant un avocat.

— C’est pourtant lui qui m’empêche probablement de hurler.

Diane s’assit.

Ses épaules s’affaissèrent.

— Depuis qu’il a deux ans.

Clare resta sans voix.

Sept ans.

Sept années de déjeuners.

Sept anniversaires.

Sept Noëls.

Diane s’était assise à sa table, avait accepté ses cadeaux, mangé les tartes de Walter, parlé de famille.

Tout en sachant.

— Pourquoi ?

Diane commença à pleurer.

Clare ne ressentit aucune satisfaction.

— Mark disait que c’était compliqué.

— Il avait une maîtresse et un fils.

— Rachel n’était plus sa maîtresse.

— Ce détail est censé aider ?

— Il ne voulait pas te perdre.

Clare la fixa.

— Alors il m’a menti pendant neuf ans.

— Il t’aimait.

— Ne fais pas ça.

Diane se tut.

Clare se pencha légèrement.

— Est-ce que tu savais pour l’argent ?

— Pas tout.

— Pour Briar Crest ?

— Il disait qu’il avait un investissement en difficulté.

— Pour la dette de quatre cent cinquante mille ?

Diane pâlit.

— Non.

— Pour le dossier pris chez mon père ?

— Non.

— Pour sa visite la veille de la mort de Walter ?

Diane recula.

— Quoi ?

Cette réaction-là sembla authentique.

Clare l’observa.

— Il était chez mon père.

— Non.

— La caméra le montre.

— Il m’a dit qu’il était chez Gerald.

Samuel prit une note.

Clare le vit.

— Gerald Pike ?

Diane regarda Samuel.

— Je crois. Oui.

— Pourquoi il vous a dit où il était ? demanda Samuel.

— Parce que je l’ai appelé ce soir-là.

Diane fouilla dans son sac, en sortit son téléphone.

— J’avais un problème avec ma chaudière. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas venir parce qu’il était chez Gerald à propos du projet.

Clare sentit une nouvelle pièce se placer.

— À quelle heure ?

— Vers neuf heures.

Samuel regarda Clare.

Mark était déjà chez Walter.

— Vous avez encore le journal d’appels ? demanda-t-il.

Diane hocha la tête.

Elle retrouva l’appel.

21 h 13.

Pendant les dix-sept minutes.

Samuel photographia l’écran.

Diane semblait soudain plus petite.

— Pourquoi est-ce important ?

Clare ne répondit pas.

Son téléphone sonna.

Alvarez.

Elle sortit dans le couloir.

— Clare, dit le lieutenant, nous avons les premiers résultats toxicologiques.

Clare posa une main contre le mur.

— Dites-moi.

— Nous avons retrouvé le médicament acheté par Mark dans les tissus de votre père.

Elle ferma les yeux.

— Il aurait pu lui être prescrit ?

— Non.

— Dose ?

Alvarez marqua une pause.

— Très supérieure à une exposition accidentelle.

Le couloir devint silencieux.

— Est-ce que c’est ce qui l’a tué ?

— Le médecin légiste pense que l’effet combiné avec le traitement habituel de Walter a provoqué une bradycardie sévère, puis un arrêt cardiaque.

Clare sentit ses jambes faiblir.

— Donc—

— La cause de décès va être modifiée.

Elle glissa contre le mur jusqu’à s’asseoir presque sur le bord d’une chaise.

— En quoi ?

La voix d’Alvarez resta basse.

— Homicide.

Clare ne pleura pas immédiatement.

Elle regarda simplement la porte de la salle où Diane attendait.

Puis elle pensa à Walter seul dans sa chambre.

À ses médicaments.

À sa note sur le réfrigérateur.

Appeler Sam.

Vérifier pharmacie.

Il avait compris que quelque chose n’allait pas.

Mais trop tard.

Alvarez poursuivit.

— Nous demandons un mandat d’arrêt.

Clare murmura :

— Pour Mark ?

— Oui.

— Où est-il ?

Un silence.

— C’est le problème.

Clare se redressa.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Les agents chargés de le surveiller l’ont perdu pendant environ vingt minutes après son rendez-vous avec son avocat.

Le froid remonta le long de sa colonne.

— Il s’est enfui ?

— Nous ne savons pas encore.

— Son téléphone ?

— Éteint.

Clare regarda à travers la vitre du bureau.

Diane était toujours assise.

Puis elle se souvint du sac de voyage manquant.

— Il avait préparé une valise.

La voix d’Alvarez se durcit.

— Quand ?

— Hier.

— Vous êtes certaine ?

— Oui.

Un mouvement attira alors l’attention de Clare.

Diane regardait son propre téléphone.

Son visage venait de perdre toute couleur.

Clare entra dans la salle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Diane serra l’appareil contre elle.

— Rien.

— Montre-moi.

— Clare—

— Montre-moi.

Samuel s’approcha.

Diane finit par tendre le téléphone.

Un message de Mark.

MAMAN, J’AI BESOIN QUE TU FASSES EXACTEMENT CE QUE JE TE DIS. NE RÉPONDS À PERSONNE.

Envoyé deux minutes plus tôt.

Clare leva les yeux.

— Alvarez veut savoir où il est.

Diane se mit à trembler.

Un second message arriva.

JE VIENS TE CHERCHER.


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La neige étouffait mes cris tandis que mon mari disparaissait au-dessus de la falaise, persuadé d’avoir laissé mourir deux vies

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