« Il y a très longtemps » n’était pas une réponse. Emily l’a compris en même temps que moi. Elle serrait le bébé contre elle, le visage encore marqué par les larmes de joie de quelques minutes plus tôt. « Combien de temps ? » a-t-elle demandé. Jason n’a pas répondu tout de suite. Il regardait la marque comme s’il craignait qu’elle disparaisse avant qu’il puisse être certain de ce qu’il voyait.
« Vingt-huit ans », a-t-il finalement dit.
Je l’ai dévisagé. Nous avions vingt-huit ans.
Emily a froncé les sourcils. « Tu étais un nouveau-né. »
« Pas exactement à ce moment-là. Je veux dire que… » Jason s’est interrompu et a posé une main sur son front. « La personne qui avait cette marque était déjà là quand nous sommes nés. »
Quelque chose de froid a traversé ma poitrine.
« Qui ? »
Il a relevé les yeux vers moi.
Cette fois, je savais la réponse avant qu’il la prononce.
« Maman. »
Pendant quelques secondes, la chambre a cessé d’exister. Le bruit discret des appareils, les pas dans le couloir, même le bébé dans les bras d’Emily sont devenus lointains. Notre mère était morte lorsque nous avions huit ans. Deux décennies s’étaient écoulées, pourtant certains souvenirs d’elle demeuraient si nets que je pouvais encore entendre le petit claquement de ses bracelets lorsqu’elle préparait le petit déjeuner.
« Tu racontes n’importe quoi », ai-je dit, mais ma voix n’avait aucune conviction.
Jason a secoué la tête. « Je me souviens de son dos. »
Et c’est à cet instant que l’image m’est revenue.
Pas toute entière. Seulement des fragments. La salle de bain de notre enfance. Une lumière jaune au-dessus du miroir. Notre mère debout devant le lavabo. J’étais entrée sans frapper. Elle portait un peignoir clair et me tournait le dos. Ses épaules tremblaient. Je pensais qu’elle pleurait à cause d’une dispute avec notre père.
Dans mon souvenir, elle m’avait vue dans le miroir. Elle avait refermé son vêtement brusquement. J’avais demandé : « Tu t’es fait mal ? » Elle avait répondu trop vite que non. Puis elle s’était agenouillée devant moi et avait posé ses mains sur mes épaules.
Une phrase est revenue avec une netteté effrayante.
Ne dis pas à ton père que tu as vu ça.
Je me suis redressée dans le lit. « La salle de bain. »
Jason m’a regardée.
« Quoi ? »
« Je me souviens de la salle de bain. Maman pleurait. Elle avait quelque chose dans le dos. »
Il a pâli davantage. « Tu l’as vue aussi ? »
« Je ne me souvenais pas de la marque. Pas vraiment. Seulement qu’elle m’avait demandé de ne rien dire à papa. »
Emily nous observait avec une incompréhension croissante. « Pourquoi votre mère vous aurait-elle demandé ça ? »
« Je n’en sais rien », ai-je répondu.
Jason, lui, n’a rien dit.
Je l’ai regardé plus attentivement. « Toi, tu sais autre chose. »
Il s’est levé. « Je sais seulement que papa était là ce soir-là. »
Un second souvenir semblait remonter en lui. Il parlait lentement, comme s’il avançait dans une pièce sombre. « J’étais dans le couloir. J’avais entendu maman pleurer. Papa m’a trouvé avant que j’entre. Il m’a ramené dans ma chambre. » Il a fermé les yeux. « Il m’a dit qu’elle était malade. Puis il m’a fait promettre de ne jamais lui poser de questions. »
« Pourquoi aucun de nous ne s’en est souvenu ? »
« Parce qu’on avait huit ans », a répondu Emily doucement.
Jason a secoué la tête. « Ce n’est pas seulement ça. Après sa mort, papa ne voulait jamais parler d’elle. Il a rangé toutes ses affaires en quelques jours. Les photos aussi. Tu te souviens ? »
Je m’en souvenais. Nous avions cru qu’il essayait simplement de survivre à son chagrin. Notre père avait continué à nous élever avec une rigidité silencieuse jusqu’à sa propre mort, douze ans plus tôt. Il n’avait jamais refait sa vie. Il parlait rarement de notre mère, mais personne n’avait jamais trouvé cela suspect.
J’ai regardé la petite fille. La forme rouge sur son dos paraissait soudain moins anodine.
L’infirmière, restée à proximité, nous a rappelé que le pédiatre devait examiner l’enfant. Jason a réagi immédiatement. « Pas encore. »
Emily a tourné la tête. « Quoi ? »
« J’ai besoin de comprendre certaines choses avant. »
L’infirmière a pris un ton ferme. « Monsieur, nous n’allons pas retarder les soins nécessaires à un nouveau-né pour une question familiale. »
« Elle va bien ? »
« Pour l’instant, oui. Mais cette marque mérite d’être examinée. »
Jason a fait deux pas vers elle, puis s’est arrêté. « Aucun prélèvement sans notre accord. Aucun échantillon. Rien envoyé à l’extérieur de l’hôpital. »
Emily s’est levée, cette fois malgré les protestations. « Pourquoi tu parles d’échantillons ? »
Jason l’a regardée. Toute possibilité de continuer à mentir semblait l’avoir quitté.
« Parce que la marque n’est pas la seule chose que je vous ai cachée. »
Emily a fermé les yeux une seconde. Lorsqu’elle les a rouverts, son expression avait changé. « Montre-moi le papier. »
Il a porté la main à son manteau.
Je l’ai vu hésiter une dernière fois avant de sortir plusieurs feuilles pliées. Elles avaient été ouvertes et refermées assez souvent pour que les plis commencent à blanchir. Il ne les a pas données à Emily. Il me les a tendues.
« Lis la partie surlignée. »
J’ai déplié la première page. Il s’agissait d’un rapport médical provenant de la clinique. Il contenait des numéros, des références à des échantillons et des termes techniques dont je ne comprenais pas la moitié. Une phrase était surlignée.
Je l’ai lue une première fois.
Puis une deuxième.
Mon esprit refusait d’en accepter le sens.
« Qu’est-ce que ça dit ? » a demandé Emily.
Je n’ai pas répondu.
Jason s’est assis.
Emily a haussé la voix. « Qu’est-ce que ça dit ? »
J’ai finalement lu la phrase en la reformulant lentement. « Le profil génétique de l’embryon ne correspondrait pas aux échantillons enregistrés comme étant ceux des parents. »
Emily n’a pas bougé.
« Quels parents ? »
Jason s’est frotté le visage. « Nous. »
« Non. »
« Emily… »
« Non. »
Elle regardait le bébé comme si quelqu’un venait de lui dire que la gravité avait cessé d’exister.
« La clinique affirme que cet embryon n’est pas issu de nos échantillons ? »
Jason a hoché la tête.
« Depuis quand tu sais ça ? »
« Deux semaines. »
La douleur dans la voix d’Emily était presque plus difficile à entendre qu’un cri. « Deux semaines ? »
« J’ai trouvé le rapport quand ils m’ont demandé de passer pour les documents administratifs. Il était dans une partie du dossier qui n’aurait probablement pas dû m’être remise. J’ai cru que c’était une erreur. »
« Alors tu as demandé ? »
« Oui. »
« Et ? »
« On m’a dit que tout était normal. Quand j’ai voulu parler au responsable du laboratoire, il n’était pas disponible. Le lendemain, ils m’ont appelé pour me dire que cette page avait été ajoutée par erreur à notre dossier. »
« Et tu les as crus ? »
Jason a regardé la marque sur le bébé. « Je voulais les croire. »
Je continuais à examiner les pages. « Pourquoi ne pas avoir fait un test indépendant ? »
« Parce que l’enfant n’était pas encore née et que personne ne voulait prendre de risque avec des prélèvements inutiles. J’avais décidé d’attendre l’accouchement. »
Emily semblait à la fois furieuse et trop épuisée pour utiliser cette colère. « Tu aurais dû me le dire. »
« Je sais. »
« Tu aurais dû me laisser décider si je voulais attendre. »
« Je sais. »
« Arrête de dire que tu sais. »
Le bébé s’est mis à pleurer. Emily l’a aussitôt bercée, malgré ses propres larmes. Jason a fait un mouvement vers elles, puis s’est arrêté quand sa femme a tourné légèrement l’épaule.
Je suis restée concentrée sur le dossier parce qu’il était plus facile de lire que de regarder leur mariage vaciller quelques minutes après une naissance. La première feuille contenait le rapport. La seconde semblait être une copie numérisée d’un document plus ancien. Il y avait des annotations dans la marge.
Je me suis figée.
L’écriture avait quelque chose de familier.
Une façon particulière de former les majuscules. Le trait lourd sous certains mots. Le chiffre sept barré d’une petite ligne horizontale.
J’avais vu cette écriture sur des cartes d’anniversaire, des listes de courses, les mots que notre père laissait sur le réfrigérateur lorsque Jason et moi rentrions de l’école.
« Jason… »
Il a levé la tête.
Je lui ai montré le bas de la page. « Tu as vu ça ? »
Il n’a pas répondu.
Son silence a suffi.
Emily s’est approchée. « Vu quoi ? »
J’ai retourné le document vers elle.
Au bas de la photocopie figurait une note manuscrite.
Notre père était mort depuis presque douze ans.
Pourtant son écriture apparaissait au milieu d’un dossier concernant un embryon transféré bien après sa mort.
Et pour la première fois, la peur de Jason m’a semblé parfaitement raisonnable.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Le rapport génétique devait rassurer Jason, mais l’écriture de notre père mort depuis douze ans a transformé la peur en certitude
Le jour où j’ai accepté de porter l’enfant de mon frère, personne ne m’a dit ce que cachait le dernier embryon
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