Pendant plusieurs secondes, personne n’a parlé. La photographie d’Ethan Vale reposait au milieu du bureau de Thomas Reed comme une accusation silencieuse. L’homme avait les mêmes yeux que celui dont nous avions aperçu le reflet sur la porte métallique du coffre. Il avait donc été là. Il avait ouvert le compartiment laissé par notre père. Et il avait emporté ce que Robert avait jugé assez important pour cacher pendant douze ans.
Jason prit la photo et la rapprocha de la lumière. « Vous êtes certain que c’est lui ? »
Reed hocha la tête. « Je l’ai rencontré deux fois. La dernière fois, il avait trente-deux ans. Il a vieilli, évidemment, mais je ne confondrais pas ce visage. »
Daniel resta debout près de la fenêtre. Sa respiration était devenue lente, contrôlée. « S’il travaille pour Marcus, on vient de perdre la seule archive que Robert avait réussi à mettre hors de leur portée. »
« Et s’il ne travaille pas pour lui ? » demanda Emily.
Daniel la regarda. « Il a vidé le coffre quelques heures avant que nous y arrivions. »
« Peut-être parce qu’il savait que quelqu’un d’autre allait le faire. »
Jason posa la photographie. « C’est exactement ce que je veux savoir avant qu’on transforme un homme en ennemi uniquement parce qu’il est le fils de Marcus Vale. »
La phrase me surprit. Depuis l’hôpital, mon frère avait réagi à chaque découverte avec une méfiance croissante. Pourtant quelque chose dans le dossier de Reed l’avait ralenti. Peut-être parce qu’Ethan, comme Lily, semblait être le produit d’une histoire commencée avant sa naissance.
Reed ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe plus petite. « Robert avait prévu cette possibilité. »
Daniel se retourna brusquement. « Quelle possibilité ? »
« Qu’Ethan apparaisse avant vous. »
Même Daniel semblait découvrir jusqu’où notre père avait anticipé les événements. Reed sortit une feuille pliée en quatre. L’écriture de Robert recouvrait seulement la moitié de la page.
Jason la prit.
Notre père y expliquait qu’Ethan avait appris une partie de ses origines à vingt-neuf ans. Marcus lui avait toujours dit que sa mère biologique était morte pendant l’accouchement. Robert lui avait montré les dossiers prouvant que Claire Carter était la femme dont provenait réellement l’embryon ayant conduit à sa naissance.
Ethan avait d’abord refusé d’y croire.
Puis il avait effectué ses propres recherches.
Selon Robert, il était revenu trois mois plus tard avec une seule question : « Où est-elle ? »
Daniel s’assit.
Je vis son visage se fissurer pour la première fois.
« Il cherchait Claire ? »
Reed acquiesça.
« Pendant des années. »
La lettre précisait qu’Ethan avait découvert que Marcus connaissait beaucoup plus de choses qu’il ne l’admettait. Il avait commencé à copier discrètement des dossiers internes, puis à les transmettre à Robert.
« Donc une partie des documents du coffre venait d’Ethan », dit Jason.
« Oui. »
« Alors pourquoi les reprendre maintenant ? »
Reed montra la dernière ligne.
Si Ethan accède au coffre avant vous, ne le poursuivez pas. Trouvez le lieu où Anne refusait toujours d’entrer.
J’ai relu la phrase.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Jason fronça les sourcils.
Daniel, lui, resta immobile.
« Tu sais », dis-je.
Il secoua lentement la tête. « Je crois seulement. »
Lorsque nous étions enfants, notre mère nous emmenait parfois chez nos grands-parents paternels. À quelques rues de leur maison se trouvait une ancienne église transformée en centre communautaire. Anne changeait systématiquement de trottoir lorsqu’elle passait devant le bâtiment.
Je ne m’en souvenais pas.
Jason, oui.
« Elle disait que l’odeur lui donnait mal à la tête », murmura-t-il.
Daniel ferma les yeux. « Avant d’être une église, ce bâtiment appartenait à Halcyon. Ils l’utilisaient comme unité pédiatrique. »
Emily regarda Lily. « Anne y avait donc été suivie enfant. »
« Probablement. »
Reed sortit un plan datant de plus de trente ans. Une pièce du sous-sol était entourée au stylo rouge.
Salle B-6.
« Robert m’avait dit que si tout recommençait, quelqu’un finirait par retourner là-bas. Je ne savais pas qui. »
Jason se leva aussitôt.
« Nous y allons. »
Je regardai l’heure. La journée touchait à sa fin. Mon corps me rappelait à chaque mouvement que j’avais accouché la veille, mais je n’avais aucune intention de rester seule dans un motel pendant que les autres poursuivaient les réponses.
Emily fit pourtant preuve de plus de raison.
« Pas tous. Lily ne va pas dans un bâtiment abandonné. »
Jason protesta.
Elle secoua la tête. « Cette fois, c’est non. Sarah reste avec moi. Daniel et toi, allez voir. »
Je voulus répondre, mais Emily me fixa.
« Tu peux à peine marcher sans grimacer. Tu ne protégeras personne en t’effondrant dans un sous-sol. »
Elle avait raison, ce qui m’agaça davantage.
Daniel et Jason partirent avec le plan et le numéro de Reed. Nous avons regagné le motel avec Lily. Durant les deux heures suivantes, Emily et moi avons parlé très peu.
Elle nourrissait sa fille avec une concentration presque solennelle.
« Tu regrettes ? » lui ai-je finalement demandé.
Elle releva les yeux.
« Quoi ? »
« Tout ça. La grossesse. Moi. La clinique. »
Elle regarda Lily.
« Je regrette qu’on m’ait menti. Je regrette qu’on nous ait volé notre choix. » Sa voix trembla légèrement. « Mais je ne regrette pas qu’elle existe. Ce n’est pas la même chose. »
Je n’ai rien trouvé à ajouter.
Peu avant vingt-deux heures, Jason appela.
Il parlait vite.
« On a trouvé la salle. »
Emily activa le haut-parleur.
Le bâtiment était officiellement fermé pour rénovation. Daniel connaissait une ancienne entrée de service. Au sous-sol, la plupart des pièces étaient vides.
Pas B-6.
Quelqu’un y avait installé récemment une table, deux lampes sur batterie et plusieurs boîtes d’archives.
« Ethan ? » demanda Emily.
« Il n’est pas là. Mais il a laissé quelque chose. »
« Quoi ? »
Jason se tut.
Puis il dit : « Une vidéo. »
Ils avaient trouvé un ordinateur portable branché à une batterie externe. Lorsqu’ils l’avaient ouvert, un fichier portant les noms de Jason et Sarah s’était lancé automatiquement.
Ethan apparaissait à l’écran.
Il regardait directement la caméra.
« Il dit qu’il savait que Marcus surveillait le coffre », expliqua Jason. « Il a récupéré les archives avant eux. »
« Où sont-elles maintenant ? »
« Il ne le dit pas. »
Daniel prit le téléphone.
« Il dit autre chose. »
Sa voix avait changé.
« Ethan affirme que Margaret est vivante. »
Emily et moi nous sommes regardées.
« Où ? »
« Il ne sait pas. Mais il pense que Marcus l’a prise parce qu’elle possède encore une copie d’un registre qu’il cherche depuis trente ans. »
« Quel registre ? »
Un silence.
« Celui des naissances réelles. »
Ethan expliquait dans la vidéo que les dossiers d’Halcyon avaient été falsifiés à plusieurs niveaux. Des enfants déclarés morts avaient été replacés dans d’autres familles. Des ovocytes et embryons avaient été enregistrés sous de faux numéros. Certaines grossesses expérimentales avaient même été présentées comme des conceptions ordinaires.
Mais Margaret avait conservé une liste manuscrite reliant les codes aux identités.
« Et Lily ? »
Jason inspira.
« Ethan pense qu’elle peut être identifiée grâce à cette liste. Mais il dit qu’on ne doit faire confiance à aucun test provenant d’un laboratoire lié à Meridian ou à la clinique. »
« Ça, on l’avait compris. »
« Il donne le nom d’un laboratoire universitaire indépendant. Reed le connaît. »
Je me penchai vers le téléphone.
« Jason, est-ce qu’Ethan dit pourquoi il a attendu jusqu’à maintenant ? »
Mon frère ne répondit pas immédiatement.
« Oui. »
« Et ? »
« Parce qu’il n’a appris l’existence de l’embryon qu’il y a six semaines. »
Emily se figea.
« Avant le transfert ? »
« Non. Le transfert avait déjà eu lieu depuis des mois. Marcus aurait gardé son existence secrète même à Ethan. »
Ethan avait découvert par hasard une demande récente d’analyse concernant un ancien code de conservation. Quand il avait reconnu la référence d’Anne Carter et son propre identifiant, il avait compris que quelqu’un avait réactivé un embryon créé des décennies plus tôt.
Il avait alors cherché Jason.
Mais Marcus suivait les mêmes traces.
« Donc Ethan n’a pas créé Lily », dit Emily.
« D’après lui, non. »
« Et il savait que son matériel avait été utilisé ? »
« Il affirme qu’un échantillon avait été prélevé sur lui quand il était enfant et conservé par Halcyon. »
Je ressentis une colère froide.
Des personnes mortes depuis longtemps, des enfants privés de leur identité, des échantillons conservés pendant des décennies : tout semblait avoir été transformé en matière première au service d’un projet auquel personne n’avait véritablement consenti.
« Il donne un rendez-vous ? » demandai-je.
« Non. Il dit seulement de faire le test indépendant et d’attendre son prochain message. »
Daniel reprit la parole.
« Mais il a oublié quelque chose dans la pièce. »
Jason protesta derrière lui. « On ne sait pas s’il l’a oublié. »
« Quoi ? »
Daniel décrivit un carnet très fin coincé derrière une boîte.
À l’intérieur, trois adresses avaient été écrites.
La première était celle de Margaret.
La deuxième celle de l’ancienne clinique Halcyon.
La troisième appartenait à une propriété située au bord d’un lac, à deux heures au nord.
À côté de cette dernière, Ethan avait écrit un seul mot.
CLAIRE.
Daniel ne parla plus.
Je compris avant qu’il l’explique.
« Il pense qu’elle est vivante. »
Au bout du téléphone, mon oncle murmura : « Oui. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Le premier test indépendant a bouleversé Emily, tandis que l’adresse marquée « Claire » nous conduisait vers une femme censée être morte depuis trente ans
Le jour où j’ai accepté de porter l’enfant de mon frère, personne ne m’a dit ce que cachait le dernier embryon
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