PARTIE 3 – Walter attendait de tenir son arrière-petite-fille depuis des mois, mais un détail de son visage transforma sa joie en peur

Walter descendit les marches avec une vitesse que ses soixante-treize ans ne lui autorisaient normalement plus. Pendant une seconde, je retrouvai l’homme qui venait autrefois me chercher à l’école quand j’étais malade, celui qui pouvait oublier son mal de genou dès qu’il pensait que j’avais besoin de lui.

« Enfin ! » lança-t-il. « Vous voilà toutes les deux. »

Je coupai le moteur et restai assise quelques secondes. Le silence après les machines de l’hôpital me semblait immense. Aucun bip. Aucun chariot dans le couloir. Aucun médecin qui ouvrait une porte avec un visage impossible à lire.

Seulement le gravier, le vent dans les arbres et Walter qui attendait près de ma portière.

« Doucement », lui dis-je en sortant. « Elle n’a pas besoin d’être accueillie comme une célébrité. »

« C’est ma maison. J’accueille les célébrités comme je veux. »

Il regarda aussitôt vers le siège arrière.

Je détachai Nora avec des gestes devenus précis à force de répétition. Walter, qui d’habitude trouvait toujours quelque chose à faire de ses mains, resta immobile. Je compris qu’il était nerveux.

« Tu veux la prendre ? »

Il me lança un regard presque vexé. « Évidemment. »

Je soulevai Nora et la plaçai délicatement dans ses bras.

« Nora, voici l’homme qui a décidé que ton berceau devait survivre à trois générations supplémentaires. »

Walter baissa les yeux vers elle.

Son visage changea d’abord de la façon que j’avais imaginée. Toute la dureté de ses traits se relâcha. Sa bouche trembla. Il inspira par le nez comme s’il refusait déjà de pleurer.

« Bonjour, petite », murmura-t-il.

J’attendis la plaisanterie suivante.

Elle ne vint pas.

Walter ajusta Nora dans le creux de son bras, puis inclina légèrement son visage vers la lumière de l’après-midi. Son regard resta fixé dessus une seconde de trop.

« Quoi ? »

Il ne répondit pas.

Nora ouvrit les yeux.

Je vis exactement le moment où Walter les remarqua.

Son sourire disparut.

Il regarda l’œil bleu. Puis l’œil sombre. Ensuite la fossette du menton.

Ses doigts se resserrèrent imperceptiblement autour de la couverture.

« Papy ? »

Il leva la tête vers moi, et mon ventre se noua.

J’avais vu Walter fatigué. Je l’avais vu bouleversé à l’enterrement de mes parents. Je l’avais vu furieux lorsqu’un conducteur ivre avait presque renversé un enfant devant chez nous. Mais je ne l’avais jamais vu ainsi.

Il avait peur.

« Emily », dit-il.

Sa voix était devenue basse.

« Quoi ? »

Il regarda de nouveau Nora.

« Qui est son père ? »

Je crus d’abord à une plaisanterie particulièrement mauvaise.

« Tu connais son nom. »

« Dis-le-moi. »

La gravité de son ton effaça mon agacement.

« Caleb. »

Walter pâlit.

Il s’assit brutalement dans le fauteuil en osier, Nora toujours contre lui. Pendant une seconde, j’envisageai de la reprendre, craignant qu’il fasse un malaise.

« Caleb est son père ? »

« Oui. Depuis quand est-ce une nouvelle information ? »

Il ferma les yeux.

« Papy, tu me fais vraiment peur. »

Walter pressa ses lèvres contre le front de Nora. Quand il rouvrit les yeux, ils étaient humides.

« Sarah m’avait fait promettre. »

Le prénom de ma mère, prononcé ainsi, me coupa net.

« Promettre quoi ? »

Il détourna son regard vers l’allée, comme s’il espérait que les mots se trouvent quelque part au-delà des arbres.

« De ne jamais te parler d’eux. »

« D’eux qui ? »

Il resta silencieux.

Je m’accroupis devant lui malgré la douleur encore présente dans mon corps.

« Papy. Ma mère est morte depuis dix-sept ans. Caleb a disparu depuis des mois. Je viens de passer treize jours à me demander si ma fille allait sortir vivante d’un hôpital. Je n’ai plus d’énergie pour les demi-réponses. De qui parles-tu ? »

Walter regarda Nora.

« De la famille de Caleb. »

Le monde autour de moi sembla soudain perdre sa profondeur.

« Tu connaissais Caleb ? »

Il ne répondit pas assez vite.

« Tu le connaissais. »

« Pas comme tu l’entends. »

Je me relevai, puis dus saisir la rambarde parce que mes jambes tremblaient.

« Comment veux-tu que je l’entende ? Tu viens de regarder les yeux de ma fille comme si tu avais reconnu quelqu’un. »

Walter inspira profondément.

« Ta mère voulait que cette famille reste loin de toi. Elle me l’a demandé bien avant l’accident. Et après sa mort… j’ai continué. »

« Pourquoi ? »

Son expression se durcit.

« À cause de William. »

Le nom ne signifiait rien pour moi.

« Qui est William ? »

Walter me fixa.

« Le père de Caleb. »

Je reculai d’un pas.

Tout à coup, une possibilité monstrueuse traversa mon esprit. Je ne voulais même pas la formuler.

Walter vit mon visage.

« Non. »

« Quoi ? »

« Non, Emily. Toi et Caleb n’êtes pas parents. »

Je ne m’étais pas rendu compte que je retenais mon souffle avant de l’expulser d’un coup.

« Tu es sûr ? »

« Absolument. Pas de lien de sang. Rien de ce genre. »

Je m’assis sur la marche, le corps soudain trop lourd.

« Alors explique-moi pourquoi tu as eu cette réaction. »

Nora remua contre lui. Walter la berça instinctivement jusqu’à ce qu’elle se calme.

Ce simple geste me rendit encore plus impatiente. Il savait comment rassurer ma fille tout en détruisant, phrase après phrase, ce que je croyais connaître de mon enfance.

« Ta mère travaillait pour eux », dit-il enfin.

Je fronçai les sourcils. « Maman travaillait pour plusieurs familles. Elle faisait ce qu’elle pouvait. »

« Celle-là était différente. »

« Comment ? »

« Elle vivait chez eux. »

Je le regardai sans comprendre.

« Quand ? »

« Quand tu étais petite. Tu devais avoir quatre ou cinq ans. »

Je secouai la tête. « Non. Je me souviendrais d’avoir vécu chez des gens. »

Walter ne discuta pas.

« La mère de Caleb était morte. Sarah s’occupait de lui. Elle était sa nounou. »

Je fixai les planches du porche.

Quelque chose remua dans un coin très ancien de ma mémoire.

Pas une image entière. Une couleur.

Rouge.

« Il y avait… »

Walter attendit.

Je fermai les yeux.

Un jardin apparut par fragments. De l’herbe humide sous mes pieds. Une allée plus large que celle de Walter. Une clôture blanche. Le guidon d’un vélo rouge.

« J’avais un vélo. »

Le visage de Walter se décomposa légèrement.

« Oui. »

« Rouge. »

« Oui. »

Une seconde image suivit. Un garçon plus grand que moi courant à côté du vélo. Des cheveux bruns. Un rire que je ne pouvais pas entendre mais dont je me souvenais presque.

J’ouvris les yeux.

« Il y avait un garçon. »

Walter ne bougea plus.

« Un garçon qui jouait avec moi », poursuivis-je. « Il courait dans le jardin. Il… »

Une douleur étrange me traversa la poitrine. Pas un souvenir, mais l’ombre d’un attachement oublié.

« C’était Caleb », dit Walter.

Je me levai si rapidement que la marche grinça sous mon talon.

« Non. »

« Emily… »

« J’ai rencontré Caleb il y a deux ans. »

« Tu l’as retrouvé il y a deux ans. Ce n’est pas la même chose. »

Je portai une main à ma bouche.

La librairie.

Je revis Caleb debout entre deux rangées de chaises pendant une lecture à laquelle j’assistais. Je me souvenais de sa façon de se retourner lorsque quelqu’un avait prononcé mon prénom. De l’expression qu’il avait eue lorsqu’il m’avait vue.

À l’époque, j’avais cru à une simple curiosité.

« Il m’a demandé mon nom deux fois », murmurai-je.

Walter me regardait sans rien dire.

« Il connaissait peut-être déjà mon nom. »

Nora fit un petit bruit, et je tendis immédiatement les bras. Walter me la rendit. La chaleur de son corps contre ma poitrine me ramena assez dans le présent pour ne pas perdre pied.

« Pourquoi maman est-elle partie ? »

La mâchoire de Walter se contracta.

« Parce que William n’acceptait pas qu’on lui dise non. »

Je sentis ma peau se refroidir.

« Explique. »

« Pas avec le bébé dehors. »

« Papy. »

« Emily, rentrons au moins. »

« Maintenant. »

Walter ferma les yeux une seconde.

Quand il parla, sa voix avait cette dureté que je connaissais lorsqu’il racontait quelque chose qu’il avait passé des années à essayer d’oublier.

« Après la mort de la mère de Caleb, William a commencé à s’intéresser à Sarah autrement que comme employée. Ta mère n’en voulait pas. Elle l’a repoussé. »

Je serrai Nora contre moi.

« Et lui ? »

« Il l’a licenciée. Ensuite, il a utilisé son nom, son argent et ses relations pour rendre très difficile le fait qu’elle trouve un autre emploi dans le coin. »

Un goût métallique monta dans ma bouche.

Un souvenir éclata alors, si net que je dus fermer les yeux.

Ma mère pleurait.

Nous étions devant une grande porte.

Un homme criait.

Sa main à elle serrait la mienne beaucoup trop fort.

Je me revis lever la tête vers elle, incapable de comprendre pourquoi elle ne répondait pas.

« Je me souviens de lui », soufflai-je.

Walter baissa la tête.

« Je suis allé le voir une fois. Je lui ai dit de laisser Sarah tranquille. Caleb était là. Il nous regardait depuis l’escalier. »

Je regardai les yeux de Nora.

Un bleu.

Un presque noir.

Et soudain, le garçon du jardin eut un visage.

« Caleb », murmurai-je.

Walter hocha lentement la tête.

L’homme qui m’avait aimée pendant presque deux ans, qui m’avait interrogée sur mon enfance, qui avait disparu la nuit de l’annonce de ma grossesse, n’était pas entré dans ma vie par hasard.

Il y avait été bien avant que je puisse m’en souvenir.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Les souvenirs que ma mère avait enterrés revenaient par fragments, mais les preuves cachées dans une boîte racontaient une histoire encore différente

Story Parts

Après treize jours à craindre de perdre ma fille, je croyais enfin rentrer chez moi loin des secrets et des disparitions

Part 3 of 15

Previous: Part 2
Next: Part 4