Entendre William prononcer mon prénom me fit davantage trembler que si je l’avais trouvé furieux. Il ne demanda pas qui j’étais. Il ne fronça pas les sourcils en cherchant dans sa mémoire. Il me regarda simplement comme quelqu’un dont il avait espéré ne jamais revoir le visage. Puis ses yeux revinrent immédiatement sur Nora, et je vis quelque chose passer dans son expression avant qu’il ne le dissimule.
« Vous saviez que c’était moi », dis-je.
William ouvrit la porte de quelques centimètres supplémentaires sans pour autant m’inviter à entrer. Il portait une chemise claire aux manches retroussées. Ses cheveux, autrefois foncés d’après mes fragments de souvenirs, étaient presque entièrement gris. Il n’avait pas l’air du monstre que j’avais fabriqué dans ma tête sur la route. C’était peut-être ce qui me dérangeait le plus.
« Tu ressembles à ta mère », répondit-il.
Je serrai Nora contre moi.
« Ce n’était pas une réponse. »
Son regard s’attarda sur le bébé. « Je sais qui tu es. »
« Et vous savez qui elle est ? »
Cette fois, sa mâchoire se contracta.
« Je peux le deviner. »
Je pensai aux yeux de Nora. Il n’avait pas besoin de beaucoup d’imagination.
« Où est Caleb ? »
William eut un léger mouvement de tête, presque un soupir d’agacement. « Tu as fait toute cette route pour lui ? »
« Où est-il ? »
« Ce n’est pas une bonne idée. »
« Ce n’est toujours pas une réponse. »
Il me considéra quelques secondes. Je compris soudain comment ma mère avait dû se sentir face à lui. William avait une manière particulière de faire durer le silence jusqu’à ce que l’autre personne se sente obligée de le remplir. Je refusai.
Nora remua sous sa couverture.
William regarda son petit visage.
« Quel âge ? »
« Treize jours. »
Quelque chose changea dans ses yeux. Il fit rapidement le calcul.
« Elle vient de sortir de l’hôpital ? »
Je ne répondis pas.
Il eut un sourire sans chaleur. « Tu as toujours eu le caractère de Sarah. »
« Vous ne savez rien de mon caractère. »
« Je t’ai connue enfant. »
« Et vous avez détruit la vie professionnelle de ma mère lorsqu’elle vous a rejeté. Je suppose que nous pouvons éviter les souvenirs tendres. »
La couleur quitta légèrement son visage.
Il ouvrit davantage la porte, non pour me laisser entrer mais comme si l’espace lui manquait.
« Walter t’a raconté sa version. »
« Ma mère aussi. »
Ses yeux se fixèrent sur mon sac.
Je compris qu’il savait.
« Elle a gardé les lettres », dis-je.
William détourna le regard une fraction de seconde.
C’était peu. Suffisant.
« Vous saviez que Caleb lui écrivait. »
« Il était enfant. »
« Et plus tard ? »
« Il était obstiné. »
Le mot me mit en colère par sa petitesse.
« Il essayait de comprendre pourquoi deux personnes auxquelles il tenait avaient disparu. »
William croisa les bras. « Sarah travaillait ici. Elle a cessé de travailler ici. Les enfants vivent parfois mal les changements. »
Je restai figée.
« Voilà comment vous racontez ça ? »
« Je ne vois pas l’intérêt de rouvrir une histoire vieille de vingt ans. »
« Votre fils a disparu la nuit où je lui ai annoncé que j’étais enceinte. Je pense que l’histoire est assez ouverte. »
À la mention de Caleb, son expression se referma complètement.
« Alors tu connais déjà l’essentiel. »
« Je connais quoi ? »
« Il savait pour la grossesse. Il est parti quand même. »
Les mots me frappèrent avec une efficacité brutale, précisément parce qu’ils confirmaient ce que j’avais toujours craint.
Je sentis mon dos se raidir.
« Vous lui avez parlé cette nuit-là ? »
William eut une hésitation minuscule.
« Oui. »
Mon cœur cogna.
« Il est venu ici ? »
« Oui. »
Pendant des mois, je m’étais imaginé Caleb quittant mon appartement et roulant vers n’importe où. Un motel. Un aéroport. Une autre femme. Une nouvelle ville. Pas une seule fois je n’avais imaginé qu’il avait fait exactement ce que je venais de faire : prendre cette route jusqu’à la maison de son enfance.
« Pourquoi ? »
William regarda au-delà de moi, vers l’allée.
« Pour poser des questions. »
« Sur ma mère ? »
« Entre autres. »
Je fis un pas en avant.
Il ne bougea pas.
« Quelles questions ? »
« Demande-lui si tu le retrouves. »
La manière dont il avait prononcé la phrase me fit froid dans le dos.
« Vous ne savez pas où il est ? »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Alors il est ici ? »
William se raidit.
Je regardai derrière lui.
Le couloir était sombre après la lumière du dehors. Je distinguais un escalier, une console, plusieurs portes. Rien ne bougeait.
« Caleb ! »
William fit immédiatement un pas vers moi.
« Baisse la voix. »
Cette réaction était plus éloquente que toutes ses réponses.
« Il est là. »
« Emily. »
« Caleb ! »
Nora sursauta contre moi. Je baissai aussitôt les yeux, honteuse de l’avoir effrayée. Je la berçai doucement jusqu’à ce que ses traits se détendent.
William profita de ce moment pour reprendre le contrôle.
« Regarde-toi », dit-il à voix basse. « Tu viens de sortir d’un hôpital avec un nouveau-né. Tu devrais être chez toi, pas sur mon perron à poursuivre quelqu’un qui a déjà fait son choix. »
Je relevai la tête.
« Son choix ? »
« Il connaissait la grossesse. Il savait ce que cela signifiait. Il est parti. »
« Pourquoi êtes-vous si pressé que je le croie ? »
Ses lèvres se pincèrent.
« Parce que je n’ai aucune envie de voir une scène se dérouler devant ma maison. »
« Votre maison semble avoir accueilli beaucoup de scènes avant celle-ci. »
Il me lança un regard dur.
Cette fois, le souvenir arriva presque entier.
Une porte ouverte.
Ma mère devant moi.
William plus jeune, debout exactement au même endroit.
« Si tu franchis cette porte, ne reviens pas me demander de l’aide », disait-il.
Ma mère avait la main sur mon épaule.
« Je ne vous demande rien. »
« Sarah. Réfléchis. »
« J’ai réfléchi. »
Puis sa main à lui avait frappé le montant de la porte, assez fort pour me faire sursauter.
Je revins au présent avec une inspiration brusque.
William me regardait attentivement.
« Quoi ? »
« Je me souviens. »
Son visage devint immobile.
Je fis un pas en arrière pour voir davantage le perron.
« Vous étiez là. Maman aussi. Elle pleurait. Vous lui avez dit de ne pas revenir. »
« Les souvenirs d’un enfant de quatre ans ne sont pas des preuves. »
La rapidité de sa réponse m’indiqua que j’avais touché quelque chose.
« Vous lui avez crié dessus. »
« Sarah était bouleversée. »
« Parce que vous l’aviez licenciée. »
« Parce qu’elle avait pris une décision impulsive. »
« Elle vous avait repoussé. »
William détourna les yeux.
Je sentis alors un autre fragment remonter.
Une silhouette au sommet de l’escalier.
Un garçon qui descendait trop vite.
Des pieds nus.
« Sarah ! »
Le nom crié avec une voix d’enfant.
Je regardai l’escalier derrière William.
« Caleb nous a suivies. »
Sa mâchoire se serra.
Le souvenir devint plus précis. Le petit garçon avait couru jusqu’à l’entrée, les yeux remplis de larmes.
« Emily ! »
Ma mère m’avait tirée doucement vers l’extérieur.
« Viens, ma chérie. »
Caleb avait essayé de nous suivre.
William l’avait attrapé par l’épaule.
Je reculai d’un pas sur le perron.
« Vous l’avez empêché de sortir. »
« Ça suffit. »
« Il pleurait. »
« J’ai dit que ça suffisait. »
La dureté de sa voix fit gémir Nora.
Je caressai sa joue.
William s’obligea à baisser le ton.
« Cette histoire n’a rien à voir avec ton bébé. »
Je levai vers lui les yeux de Nora.
« Vous êtes sérieux ? »
Il ne répondit pas.
« Elle a les yeux de Caleb. Elle est votre petite-fille. Et vous êtes en train de m’expliquer qu’une histoire qui a décidé comment son père a grandi, comment ma mère a vécu et pourquoi nous nous sommes retrouvés n’a rien à voir avec elle ? »
William resta silencieux.
Je repris : « Caleb savait qui j’étais à la librairie. »
Cette fois, aucune surprise sur son visage.
« Vous le saviez aussi. »
« Il m’en a parlé plus tard. »
« Quand ? »
« Ça n’a pas d’importance. »
« Pour moi, si. »
William passa une main sur son menton, impatient. « Il t’a reconnue. Il a choisi de ne pas te dire la vérité. Ce n’est pas moi qui l’ai obligé à faire ça. »
Pour la première fois, il disait quelque chose que je ne pouvais pas rejeter.
Caleb avait menti par omission pendant deux ans.
Cette blessure lui appartenait.
Je baissai les yeux vers Nora.
« Et quand je lui ai annoncé la grossesse ? »
William inspira lentement.
« Il est venu ici. Il était furieux. Il voulait savoir ce que j’avais fait à Sarah. Je lui ai dit la vérité. »
« Votre vérité ? »
« La vérité suffisante. »
« Puis quoi ? »
Son regard se refroidit.
« Puis il a pris une décision. »
« Laquelle ? »
William s’appuya contre le cadre de la porte.
« Celle de rester loin de toi. »
J’eus l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds.
Je savais qu’il pouvait mentir. Walter me l’avait dit. Ma mère avait écrit sur lui. Chaque instinct me criait de ne pas lui accorder le moindre crédit.
Mais il y avait un problème.
Caleb avait effectivement disparu.
« Il savait que j’allais avoir sa fille. »
« Oui. »
« Et il vous a dit qu’il ne voulait pas de nous ? »
William eut une légère pause.
« Il a accepté de partir. »
Ce n’était pas la même phrase.
Je le remarquai immédiatement.
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé. »
« Les nuances ne changent rien au résultat. »
« Pour moi, elles changent tout. »
Il sembla perdre patience.
« Très bien. Tu veux une réponse simple ? Caleb a appris pour la grossesse. Il est venu ici. Et ensuite il n’est pas retourné chez toi. Pendant des mois. Voilà ta réponse. »
Je sentis mes yeux me brûler, mais refusai de pleurer devant lui.
« Je ne vous crois pas. »
« Ça m’est égal. »
« Non. Si ça vous était égal, vous ne passeriez pas autant d’énergie à m’empêcher de parler avec lui. »
Une ombre traversa son regard.
J’avançai d’un demi-pas.
« Il est dans cette maison. »
William tendit la main vers la porte.
« Pars. »
« Pas sans le voir. »
« Tu n’as aucun droit d’entrer ici. »
« Je n’essaie pas d’entrer. Je lui demande de sortir. »
« Il ne veut pas te voir. »
La phrase me coupa.
Cette fois, je dus lutter pour garder ma voix stable.
« Alors qu’il me le dise. »
William secoua la tête.
« Prends ta fille et rentre chez toi. »
« Qu’il me regarde et me dise qu’il ne veut pas d’elle. »
« Emily. »
« Je ne partirai pas tant qu’il ne le fera pas lui-même. »
William eut un rire bref, sans amusement.
« Tu fais une crise sur mon perron. »
« Non. Je suis parfaitement claire. »
Il ouvrit la bouche.
Une voix s’éleva derrière lui.
Fatiguée. Rauque. Impossible à confondre.
« Papa, bouge. »
William se figea.
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Puis Caleb apparut derrière lui.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Caleb était vivant derrière la porte de son père, mais ses premiers mots confirmèrent un mensonge bien plus ancien que sa disparition
Après treize jours à craindre de perdre ma fille, je croyais enfin rentrer chez moi loin des secrets et des disparitions
Part 6 of 15
