Après l’enterrement de Carol, je découvris qu’une maison pouvait devenir silencieuse sans être réellement calme. Celle de Maple Street grinçait comme avant. Le réfrigérateur se mettait en marche au milieu de la nuit. Les tuyaux cognaient dans les murs lorsque je prenais une douche. Les branches du vieux chêne frottaient contre la gouttière. Pourtant, chaque son soulignait une absence.
Les lunettes de Carol reposaient encore sur l’accoudoir de son fauteuil. J’avais essayé de les ranger une fois, puis je les avais replacées exactement au même endroit. Dans la cuisine, un mot croisé à moitié rempli attendait sur la table, son stylo posé en travers du journal. Il restait un paquet de sa tisane préférée dans le placard.
Rebecca voulait venir dormir quelques jours chez moi.
Je lui avais dit non.
« Papa, tu ne devrais pas rester seul tout de suite. »
« Je ne suis pas incapable de faire cuire des œufs. »
« Ce n’est pas ce que je veux dire. »
Je le savais.
Elle venait d’enterrer sa mère. Elle avait deux garçons, un mari et sa propre douleur. Je n’avais pas besoin qu’elle transforme son chagrin en surveillance de son père.
« Va chez toi, Becky. Embrasse les garçons. Je t’appellerai demain. »
Elle m’avait regardé avec cette expression précise qui me troublait parfois sans que je sache pourquoi.
Puis elle avait accepté.
Les deux semaines suivantes passèrent dans une sorte de brouillard pratique. Je signai des papiers. Je répondis à des cartes de condoléances. Je remerciai des voisins. Je rapportai des médicaments non utilisés à la pharmacie. J’appelai la compagnie d’assurance et entendis une employée inconnue prononcer le nom de ma femme au passé.
Chaque soir, pourtant, une phrase revenait.
Retrouve Anna.
Et juste derrière elle :
Pardonne-moi.
Au début, j’essayai de donner à cette demande une explication raisonnable. Carol avait reçu de fortes doses d’antalgiques. Peut-être avait-elle entendu parler d’Anna autrefois et mélangé des souvenirs. Peut-être sa conscience, affaiblie par la maladie, avait-elle inventé un lien qui n’existait pas.
Mais une chose m’empêchait de croire cette version.
Lorsqu’elle avait prononcé le nom d’Anna, elle n’avait pas paru confuse.
Elle avait paru coupable.
Un soir, je descendis au sous-sol chercher une boîte contenant de vieux dossiers. Je ne savais même pas exactement ce que j’espérais y trouver. Des relevés bancaires. Des papiers de l’adoption de Rebecca. Des lettres conservées par Carol.
Je passai deux heures à ouvrir des cartons.
Rien concernant Anna.
Vers minuit, je remontai avec de la poussière sur les manches et une douleur dans les genoux.
Je préparai du café malgré l’heure et m’assis devant mon ordinateur.
Anna et moi nous étions rencontrés à l’université. À l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas, et nos anciens camarades s’étaient dispersés depuis longtemps. Certains noms me revenaient encore. D’autres apparurent en feuilletant un vieil annuaire retrouvé au fond d’un tiroir.
Je commençai par chercher Anna.
Son nom de famille n’était pas rare.
Je trouvai des dizaines de personnes.
Aucune photographie ne me permettait d’être certain.
Je cherchai ensuite d’anciens groupes universitaires, des associations d’anciens élèves, des avis de mariage, des listes publiques. Deux heures plus tard, je n’avais rien de solide.
Puis un nom me revint.
Diane Porter.
Diane avait partagé un appartement avec Anna pendant une année. Elle avait aussi été l’une des rares personnes présentes le soir où je lui avais demandé si elle pensait qu’Anna accepterait un jour de m’épouser.
À l’époque, Diane avait éclaté de rire.
« Si elle ne dit pas oui, c’est qu’elle a été remplacée par une extraterrestre. »
Quelques mois plus tard, Anna m’avait envoyé sa lettre de rupture.
Je retrouvai finalement un homme ayant étudié avec nous et lui demandai s’il avait gardé contact avec Diane.
Il mit deux jours à répondre.
Oui.
Il avait un numéro.
Je le composai immédiatement.
Une femme décrocha après quatre sonneries.
« Allô ? »
« Diane ? »
« Oui ? »
« Je m’appelle Walter Bennett. Nous étions à l’université ensemble. »
Un silence.
« Walter ? »
« Ça fait longtemps. »
« C’est peu dire. »
Sa voix avait changé, bien sûr, mais son ton sec restait reconnaissable.
Je posai quelques questions banales. Où elle vivait. Comment elle allait. Nous échangeâmes des noms d’anciens étudiants morts, divorcés ou déménagés.
Puis je prononçai celui que j’avais attendu tout l’appel.
« Je cherche Anna. »
Diane cessa de parler.
Je crus d’abord que la communication avait été coupée.
« Diane ? »
« Pourquoi ? »
La froideur soudaine de sa voix m’obligea à me redresser.
« Ma femme est morte récemment. »
« Je suis désolée. »
« Avant de mourir, elle m’a demandé de retrouver Anna. »
Encore un silence.
« Pourquoi Carol ferait-elle ça ? »
Je sentis mon estomac se contracter.
« Tu connais le prénom de ma femme. »
« Tout le monde savait que tu avais épousé quelqu’un. »
« J’ai dit seulement “ma femme”. »
Diane expira lentement.
« Walter, je ne veux pas entrer là-dedans. »
« Entrer dans quoi ? »
« Je n’ai rien à te dire. »
« Attends. Diane, est-ce qu’Anna va bien ? »
« Au revoir, Walter. »
Elle raccrocha.
Je restai longtemps avec le téléphone dans la main.
Ce n’était plus une demande incohérente faite par une mourante sous médicaments.
Quelque chose existait.
Diane le savait.
Carol l’avait su.
Et, apparemment, j’étais l’un des seuls à l’ignorer.
Je rappelai immédiatement.
Messagerie.
Je laissai un message.
« Diane, je ne cherche pas à déranger Anna. J’ai seulement besoin de comprendre pourquoi Carol m’a demandé de la retrouver. Si tu sais quelque chose, rappelle-moi. S’il te plaît. »
Elle ne répondit pas.
Les jours suivants, mon deuil changea de forme.
Je continuais à penser à Carol au réveil. À tendre la main vers son côté du lit. À m’attendre à entendre ses pas dans le couloir.
Mais une seconde douleur s’installait désormais à côté de la première.
Le doute.
Je repensais à chaque conversation où Anna avait été évoquée.
Elles étaient rares.
Au début de notre relation, Carol m’avait demandé une fois si j’avais déjà voulu épouser quelqu’un d’autre.
J’avais répondu oui.
Elle n’avait pas demandé le nom.
Du moins, c’était ainsi que je me souvenais de la scène.
Maintenant, je n’étais plus certain de rien.
Une semaine après notre premier appel, Diane me rappela à neuf heures du soir.
Je décrochai avant la deuxième sonnerie.
« Diane ? »
« Je ne devrais probablement pas faire ça. »
« Faire quoi ? »
« Te donner une piste. »
Je me levai de ma chaise.
« Tu sais où elle est ? »
« Pas exactement. »
Elle parla vite, comme si elle craignait de changer d’avis.
La sœur d’Anna s’était mariée des décennies auparavant. Son mari venait de Pittsburgh. Diane se souvenait de son nom d’épouse.
Je notai chaque information.
« Est-ce qu’Anna s’est mariée ? »
« Je ne sais pas. »
« Vous êtes restées en contact ? »
« Pas suffisamment. »
« Diane, pourquoi as-tu refusé de me parler la première fois ? »
Un long soupir passa dans le téléphone.
« Parce que certaines histoires ne m’appartiennent pas. »
« Mais tu sais quelque chose. »
« Je sais qu’Anna a beaucoup souffert. Et je sais que tu as peut-être souffert aussi. Le reste, demande-le-lui. »
« Est-ce que ça concerne Carol ? »
Diane resta silencieuse.
Ce silence me donna davantage de réponse qu’un oui.
« Merci », dis-je finalement.
« Walter ? »
« Oui ? »
« Si tu la retrouves, ne commence pas par lui demander pourquoi elle t’a quitté. »
Je serrai mon stylo.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu risques de découvrir que ce n’est pas la bonne question. »
Elle raccrocha.
Les recherches suivantes furent presque mécaniques. Un annuaire public. Un ancien avis de mariage. Un numéro trouvé après plusieurs appels maladroits à des personnes qui n’avaient aucune idée de qui j’étais.
À la troisième tentative, une femme répondit.
« Allô ? »
Mon cœur se mit à battre si fort que je n’entendis presque plus le reste.
Quarante ans.
Quarante ans depuis la dernière fois que j’avais entendu cette voix.
Elle était plus grave, plus lente.
Mais c’était elle.
Je fermai les yeux.
« Anna ? »
Un léger silence.
« Oui ? »
Ma gorge se serra.
« C’est Walter. Walter Bennett. »
Je n’entendis plus rien.
Puis une respiration.
Une deuxième.
« Walter… »
Elle prononça mon prénom comme si elle venait d’ouvrir une boîte qu’elle avait juré de ne plus jamais toucher.
« Mon Dieu. »
Je m’appuyai contre le comptoir de la cuisine.
« Je suis désolé de t’appeler comme ça. »
« Comment as-tu eu ce numéro ? »
« Diane m’a aidé. Indirectement. »
« Bien sûr. »
Je ne savais pas quoi dire ensuite. J’avais imaginé cette conversation plusieurs fois depuis que j’avais commencé mes recherches. Dans aucune version je n’avais prévu de trembler.
« Ma femme est morte », dis-je.
« Carol ? »
Mon souffle se bloqua.
Deuxième personne.
Deuxième fois que quelqu’un connaissait son nom sans que je l’aie prononcé.
« Oui. Carol. »
Anna ne parla pas pendant plusieurs secondes.
« Je suis désolée, Walter. »
« Avant de mourir, elle m’a demandé quelque chose. »
La respiration d’Anna changea.
Je l’entendis clairement.
« Elle m’a demandé de te retrouver. »
Silence.
« Anna ? »
« Je suis là. »
« Elle m’a dit que je comprendrais lorsque je t’aurais retrouvée. »
Toujours rien.
« Et elle m’a demandé de lui pardonner. »
Cette fois, j’entendis Anna inspirer brusquement.
Je me redressai.
« Tu sais de quoi elle parlait. »
« Walter… »
« Dis-le-moi. »
« Pas au téléphone. »
Les mots me glacèrent.
« Donc il y a vraiment quelque chose. »
« Oui. »
Je regardai la pièce où Carol et moi avions pris notre petit-déjeuner pendant trente-six ans.
« Est-ce que je peux venir te voir ? »
Anna hésita.
« Après tout ce temps ? »
« Je ne serais pas revenu dans ta vie sans cette promesse. Mais je l’ai faite. Et maintenant, j’ai besoin de comprendre. »
Un autre silence.
Puis elle dit :
« Samedi. »
« Samedi ? »
« Si tu veux vraiment savoir, viens samedi. »
Elle me donna son adresse.
Pittsburgh.
Environ quatre heures de route.
Avant de raccrocher, je posai la question que j’avais gardée pendant quarante ans.
« Anna… est-ce que tu regrettes parfois ce qui s’est passé entre nous ? »
Elle resta si longtemps silencieuse que je crus qu’elle ne répondrait pas.
Puis sa voix devint presque un murmure.
« Walter, samedi, tu vas découvrir que nous ne nous souvenons pas de la même histoire. »
La communication s’interrompit.
Je restai seul dans la cuisine.
Sur la table, mon alliance reflétait la lumière.
Et pour la première fois depuis la mort de Carol, j’eus peur non pas de ce que j’avais perdu, mais de ce que j’étais sur le point d’apprendre.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Quatre heures de route ramènent Walter devant Anna, et la vérité sur une vieille lettre commence à fissurer toute sa mémoire
Au chevet de Carol, une promesse prononcée trop vite ouvre soudain une porte que Walter croyait murée depuis quarante ans
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