PARTIE 3 – Quatre heures de route ramènent Walter devant Anna, et la vérité sur une vieille lettre commence à fissurer toute sa mémoire

Le samedi matin, je partis avant le lever du soleil. Je n’avais presque pas dormi. Chaque fois que je fermais les yeux, deux visages se superposaient : Carol dans son lit d’hôpital et Anna à vingt ans, debout devant la bibliothèque de l’université, les cheveux emportés par le vent.

Je glissai l’alliance de Carol dans la poche de ma veste avant de sortir. Je la portais encore habituellement, mais ce matin-là, elle me semblait trop lourde au doigt. Je ne voulais pas l’abandonner. Je ne voulais pas non plus entrer chez Anna en donnant l’impression que cette visite avait quelque chose d’un retour sentimental.

Elle ne l’était pas.

Du moins, c’était ce que je me répétai pendant quatre heures.

La route vers Pittsburgh traversait des paysages ordinaires : stations-service, champs, sorties d’autoroute, petites villes dont je n’aurais pas retenu le nom. Je m’arrêtai une fois pour acheter du café. Je n’en bus presque pas.

Ce qui m’obsédait n’était pas la rencontre elle-même.

C’était la phrase d’Anna.

Nous ne nous souvenons pas de la même histoire.

Pendant quarante ans, mon souvenir avait été simple.

Je voulais construire ma vie avec elle.

J’avais reçu une lettre.

Elle refusait de me suivre.

Je n’étais pas suffisant pour qu’elle choisisse notre avenir plutôt que sa peur du changement.

J’avais souffert, puis j’avais avancé.

Que pouvait-il y avoir à comprendre de plus ?

Lorsque j’arrivai dans sa rue, il était un peu plus de onze heures. Sa maison était modeste, avec une véranda étroite et un érable devant la fenêtre principale. Je me garai de l’autre côté de la rue.

Puis je restai dans la voiture.

Dix minutes.

Vingt.

Au bout d’une demi-heure, je me moquai de moi-même.

À soixante-quatre ans, après avoir accompagné ma femme jusqu’à sa mort, j’étais assis derrière un volant comme un garçon terrifié à l’idée de frapper à la porte de sa première petite amie.

Je sortis.

Je traversai la rue.

Je montai les trois marches.

Et je frappai.

Les pas derrière la porte furent lents.

Lorsque celle-ci s’ouvrit, quarante années disparurent pendant une fraction de seconde.

Anna avait les cheveux argentés. Des rides fines marquaient le contour de ses yeux et de sa bouche. Son visage était plus mince que dans mon souvenir.

Mais ses yeux n’avaient presque pas changé.

Verts.

Profonds.

Je les connaissais.

Étrangement, ils me rappelaient aussi quelqu’un d’autre.

L’impression me traversa trop vite pour que je puisse la saisir.

« Walter. »

« Anna. »

Nous restâmes devant la porte comme deux personnes obligées d’apprendre soudain comment se tenir.

Elle finit par reculer.

« Entre. »

Le salon était simple. Une bibliothèque remplissait un mur. Quelques photographies encadrées occupaient une étagère, mais je n’osai pas les regarder trop attentivement.

« Tu veux du café ? »

« Oui. Merci. »

Je la suivis jusqu’à la cuisine.

Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’elle remplit deux tasses.

Je me demandai si les miennes faisaient la même chose.

Nous nous assîmes face à face.

Aucun de nous ne toucha immédiatement au café.

« Je suis désolée pour Carol », dit-elle.

« Merci. »

« Trente-six ans, c’est ça ? »

Je relevai les yeux.

« Tu savais depuis combien de temps nous étions mariés ? »

Anna posa ses mains autour de sa tasse.

« Je savais certaines choses sur ta vie. »

« Comment ? »

« Les gens parlent. Les anciens camarades se retrouvent. Internet existe maintenant. »

La réponse était plausible.

Pourtant, quelque chose me disait qu’elle en savait davantage.

Je décidai de ne pas contourner la raison de ma présence.

« Carol m’a demandé de te retrouver. »

Anna acquiesça.

« Tu me l’as dit. »

« Elle m’a demandé de lui pardonner. »

Son regard descendit vers la table.

« Oui. »

« Tu sais pourquoi. »

Ce n’était plus une question.

Anna souffla lentement.

« Je pense le savoir. »

Je sentis mes épaules se contracter.

« Alors dis-le-moi. »

Elle resta silencieuse suffisamment longtemps pour que le bruit d’une voiture passant dehors devienne soudain très net.

Puis elle releva la tête.

« D’abord, il faut corriger quelque chose que tu crois depuis très longtemps. »

« Quoi ? »

« Je ne t’ai pas quitté parce que tu voulais partir de Millfield. »

Je la regardai sans comprendre.

« C’est exactement ce que disait ta lettre. »

« Je sais ce que disait ma lettre. C’est moi qui l’ai écrite. »

« Alors pourquoi me dis-tu le contraire ? »

Anna passa son pouce contre le bord de sa tasse.

« Parce que cette lettre ne contenait pas la raison pour laquelle je suis partie. »

Un froid me parcourut les bras.

« Quelle était la raison ? »

Ses yeux se posèrent sur les miens.

« Ta mère. »

Je crus sincèrement avoir mal compris.

« Ma mère ? »

« Ruth. Oui. »

Un rire bref, incrédule, m’échappa.

« Ma mère t’aimait bien. »

Anna ne réagit pas.

« Elle avait toujours été correcte avec toi », insistai-je.

« Devant toi. »

Ces deux mots suffirent à me faire taire.

Anna se leva, fit quelques pas jusqu’à l’évier, puis revint s’asseoir.

« C’était au printemps 1985. Tu étais déjà en train d’organiser ton départ. Tu m’avais demandé de réfléchir sérieusement à venir avec toi. »

Je me souvenais.

J’avais décroché un poste à plusieurs États de là.

Je voulais qu’elle m’accompagne.

Je prévoyais de lui demander officiellement de m’épouser dès que j’aurais reçu la confirmation définitive du travail.

« Ta mère est venue chez moi un après-midi », poursuivit Anna. « Elle avait ce manteau gris avec un col en fausse fourrure. »

Je la fixai.

Je connaissais ce manteau.

Ruth le portait chaque hiver depuis des années.

« Elle n’avait aucune raison d’aller chez toi seule. »

« Elle en avait une. Moi. »

Je ne dis rien.

Anna continua.

Ruth s’était assise dans son petit appartement étudiant. Elle avait refusé le café. Elle n’avait pas crié. Elle n’avait pas insulté ouvertement Anna.

Elle avait fait pire.

Elle avait parlé doucement.

« Elle m’a expliqué que nous venions de milieux différents. Que ta carrière commençait. Que ma famille te tirerait vers le bas. Que je n’avais pas les habitudes, l’éducation ou les relations nécessaires pour être ta femme. »

Je sentis ma mâchoire se crisper.

« Ça ne ressemble pas à ma mère. »

Anna eut un sourire sans joie.

« Je savais que tu dirais ça. »

« Elle aidait ta famille à l’église. »

« Précisément. Elle savait tout de nous. »

Cette réponse me fit lever les yeux.

Anna expliqua que son père travaillait pour une entreprise dont plusieurs responsables appartenaient au même cercle social que Ruth. Sa sœur venait de se fiancer. La famille traversait une période financièrement difficile.

« Ruth savait où appuyer. »

« Qu’est-ce qu’elle a fait ? »

« Elle m’a dit que si je persistais à partir avec toi, mon père pouvait se retrouver sans travail. »

Je secouai immédiatement la tête.

« Non. »

« Elle m’a dit aussi que certaines rumeurs pouvaient suffire à ruiner les projets de mariage de ma sœur. »

« Ma mère n’aurait jamais… »

Je m’arrêtai.

Anna ne haussa pas la voix.

« Walter, tu te souviens de ta mère comme de ta mère. Moi, je me souviens d’elle comme de la femme qui était assise dans mon salon et qui savait que j’avais vingt ans, que ma famille dépendait du salaire de mon père et que j’étais terrifiée. »

Je regardai mon café.

Il était intact.

« Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? »

« Elle m’a dit que si je te racontais notre conversation, tout ce qu’elle avait promis de faire arriverait. »

« Tu aurais dû me faire confiance. »

À peine les mots prononcés, je regrettai leur dureté.

Anna baissa les yeux.

« Peut-être. »

Cette réponse me blessa davantage qu’une dispute.

« Alors tu as écrit la lettre. »

« Oui. »

« Celle où tu disais que tu ne pouvais pas me suivre. »

« Oui. »

« Que je devais respecter ta décision. »

Elle acquiesça.

Je me revis à vingt-quatre ans, seul dans ma chambre, relisant ces lignes jusqu’à connaître chaque phrase.

J’avais été furieux.

Puis humilié.

Puis dévasté.

Je m’étais convaincu qu’Anna m’aimait moins que je ne l’aimais.

Cette conviction avait modelé les mois qui avaient suivi.

Peut-être même les années.

« Tu as écrit tout ça sous la menace de ma mère ? »

« J’ai essayé d’écrire une lettre qui te ferait renoncer sans te donner envie de venir me chercher. »

Je passai une main sur mon visage.

« Elle a réussi. »

Anna ne répondit pas.

Je pensai à Ruth donnant des gâteaux aux enfants du voisinage. Ruth organisant des repas après les enterrements. Ruth tenant Rebecca sur ses genoux.

Deux versions de ma mère tentaient maintenant d’occuper le même souvenir.

Je ne savais pas laquelle croire.

« Est-ce que Diane savait ? »

« Une partie. Pas tout. »

« Pourquoi personne ne m’a rien dit pendant quarante ans ? »

Anna eut un regard fatigué.

« Parce qu’après suffisamment de temps, le silence devient une structure. Chacun suppose qu’il est trop tard pour la faire tomber. »

Je me levai et marchai jusqu’à la fenêtre.

« Tu t’es mariée ? »

Je ne sais pas pourquoi je posai cette question à cet instant.

Peut-être parce que j’avais besoin de quelque chose de concret.

« Non. »

Je me retournai.

« Jamais ? »

« Jamais. »

« Tu as rencontré quelqu’un ? »

« Oui, bien sûr. »

Elle eut un sourire bref.

« Je ne me suis pas enfermée dans une tour pendant quarante ans, Walter. J’ai eu une vie. Du travail. Des amis. Des relations. »

« Mais pas de mariage. »

« Non. »

« Des enfants ? »

Cette fois, son visage changea.

À peine.

Mais je le vis.

« Anna ? »

Ses mains se refermèrent.

Je revins vers la table.

« Tu as eu des enfants ? »

Elle ne répondit pas immédiatement.

Puis elle murmura :

« Il y a quelque chose que tu dois savoir avant de continuer à parler de Carol. »

Mon cœur accéléra.

« Quoi ? »

Anna releva les yeux vers moi.

Je reconnus cette expression.

La même qu’avait eue Carol dans son lit d’hôpital.

La peur de prononcer une vérité capable de modifier tout ce qui venait avant elle.

« Trois semaines après t’avoir envoyé cette lettre », dit Anna, « j’ai découvert que j’étais enceinte. »

Je ne compris pas tout de suite.

Les mots arrivèrent séparément.

Trois semaines.

Enceinte.

Puis ils s’assemblèrent.

Je restai debout, une main sur le dossier de ma chaise.

« De qui ? »

La question était absurde.

Je le savais en la prononçant.

Anna me regarda.

« De toi, Walter. »

Le sol ne bougea pas réellement.

Pourtant, mes jambes cessèrent soudain de me sembler fiables.

Pendant quarante ans, j’avais cru avoir perdu une femme.

Assis dans cette cuisine, je venais d’apprendre que j’avais peut-être perdu bien davantage.


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Story Parts

Au chevet de Carol, une promesse prononcée trop vite ouvre soudain une porte que Walter croyait murée depuis quarante ans

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