Daniel Mercer choisit un café près de la gare.
Il arriva dix minutes en avance.
Je le reconnus immédiatement.
Pas parce que j’avais vu une photographie récente.
Parce qu’il avait les yeux de Nora.
Ou peut-être était-ce simplement parce que je cherchais déjà une ressemblance.
Il était grand, plus mince que je ne l’avais imaginé, avec des cheveux gris coupés court.
Lorsqu’il me vit entrer, il se leva si brusquement que sa chaise racla le sol.
« Ethan. »
Je hochai la tête.
« Daniel. »
Il me tendit la main.
J’hésitai une fraction de seconde avant de la prendre.
Sa poigne tremblait légèrement.
Nous nous assîmes.
Entre nous, il posa une enveloppe.
Pas ancienne.
Une enveloppe moderne contenant probablement l’original protégé à l’intérieur.
« Avant tout », dit-il, « je suis désolé. »
« Pour quoi exactement ? »
La question le surprit.
Je n’avais pas voulu être cruel.
Seulement précis.
Daniel regarda sa tasse vide.
« Pour avoir attendu. Pour ne pas t’avoir contacté lorsque j’ai eu une adresse possible. Pour beaucoup d’autres choses qui ne te concernent pas directement. »
« Claire vous avait demandé de ne pas me contacter. »
« Oui. »
« Vous auriez pu le faire quand même. »
Il hocha la tête.
« Oui. »
Cette réponse me plut davantage que toutes les justifications possibles.
Il poussa l’enveloppe.
« La lettre. »
Je l’ouvris.
À l’intérieur, une feuille protégée entre deux films transparents.
L’écriture de Nora.
Plus faible que dans les autres lettres.
Je lus.
ETHAN,
JE SAVAIS QUE TU PARTAIS.
Je m’arrêtai.
Daniel ne bougea pas.
Je continuai.
Nora expliquait qu’elle avait entendu ma mère parler du déménagement à la bibliothécaire.
Elle avait d’abord voulu m’en parler.
Puis elle avait décidé de ne pas le faire.
Elle écrivait qu’elle savait que j’allais être triste.
Et qu’elle l’aurait été aussi.
Alors elle avait préféré continuer à se disputer sur les livres.
Elle ajoutait :
C’ÉTAIT PEUT-ÊTRE MAL MAIS C’ÉTAIT UNE BONNE SEMAINE.
Je souris malgré moi.
La suite me serra davantage.
SI TU M’EN VEUX, C’EST D’ACCORD.
MAIS JE VOULAIS UNE SEMAINE NORMALE.
PAS UNE SEMAINE DE DERNIÈRE FOIS.
Je relus cette phrase.
Une semaine normale.
Pas une semaine de dernières fois.
Tout ce que Nora avait fait prenait un autre sens.
Elle savait peut-être déjà que sa santé empirait.
Elle savait que je partais.
Elle avait refusé de transformer chaque instant en adieu.
La lettre continuait.
TU ALLAIS PARTIR ET MOI AUSSI PEUT-ÊTRE.
MAIS ON ÉTAIT ENCORE LÀ.
DONC JE PRÉFÉRAIS ÇA.
Je posai la feuille.
Mes yeux brûlaient.
Daniel regardait ailleurs.
« Elle vous a donné ça quand ? »
« Peu avant son dernier séjour à l’hôpital. »
« Pourquoi à vous ? »
Il prit une longue respiration.
« Parce que ce jour-là, j’étais là. »
Je le regardai.
« Vous étiez revenu ? »
« Pour une visite. »
« Claire dit que vous étiez presque absent. »
« Elle a raison. »
Je m’attendais à une défense.
Elle ne vint pas.
Daniel frotta ses mains.
« J’aimerais te donner une version où j’ai fait de mon mieux. Ce serait plus facile. »
Je ne dis rien.
« Mais je suis parti parce que j’avais peur. »
La phrase était si simple qu’elle sembla presque brutale.
« De la maladie ? »
« De tout. »
Il regarda la vitre.
« Nora était malade depuis longtemps. Au début, j’étais présent. Puis son état est devenu plus compliqué. Chaque examen ressemblait à une menace. Marianne et moi nous disputions. Je dormais mal. Je travaillais trop. »
Il secoua la tête.
« Et un jour, j’ai commencé à croire que partir de la maison quelques heures me rendait plus capable de revenir. Ensuite c’est devenu une nuit. Puis plusieurs. »
« Vous êtes parti pour de bon. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Daniel me regarda.
« Parce que je n’étais pas aussi courageux que j’aurais voulu l’être. »
Je pensai aux règles de Nora.
Les gens qui partent.
Les gens qui reviennent.
Les gens qui restent trop longtemps parce qu’ils pensent que rester suffit à les rendre bons.
« Vous regrettiez ? »
Il eut un sourire triste.
« Tous les jours. »
« Pourtant vous n’êtes pas revenu vraiment. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« La honte peut ressembler à une porte verrouillée quand on la regarde assez longtemps. »
La phrase me rappela Claire.
Pas dans les actes.
Dans le mécanisme.
Une mauvaise décision.
Puis la honte.
Puis davantage de silence.
« Vous parliez à Nora ? »
« Parfois. »
« Elle vous en voulait ? »
« Oui. »
Il sourit faiblement.
« Et elle faisait semblant de ne pas. Ce qui était pire. »
Je regardai la lettre.
« Elle vous a quand même confié ça. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Je lui ai dit que je voulais réparer. »
« Et elle vous a cru ? »
Daniel secoua la tête.
« Nora n’était pas stupide. »
Je souris.
« Non. »
« Elle m’a donné la lettre et m’a dit que si je voulais réparer quelque chose, je pouvais commencer par faire une chose utile. »
Je laissai échapper un rire bref.
« Ça lui ressemble. »
« Oui. »
Daniel passa une main sur son visage.
« Je n’ai jamais réussi à retrouver ta famille. Après sa mort, j’ai essayé un peu. Puis j’ai arrêté. »
« Et neuf ans plus tard ? »
« J’ai trouvé une autre boîte. »
Il regarda l’enveloppe.
« Et j’ai compris que j’avais encore raté une promesse. Alors j’ai cherché sérieusement. »
« Vous avez trouvé mon profil professionnel. »
« Oui. »
« Pourquoi ne pas m’avoir écrit malgré Claire ? »
Il réfléchit longtemps.
« Parce qu’elle m’a dit que tu n’avais probablement aucun souvenir de Nora. »
Je fronçai les sourcils.
« Ce n’était pas une raison. »
« Non. »
« Alors quoi ? »
Daniel baissa les yeux.
« Parce que j’ai eu peur que tu me demandes pourquoi j’avais la lettre. »
Je compris.
« Et vous auriez dû parler de votre départ. »
« Oui. »
Je reculai dans ma chaise.
Encore une fois.
La peur d’une conversation entraînait des années de silence.
« C’est incroyable comme tout le monde dans cette histoire cache des choses pour éviter quinze minutes difficiles. »
Daniel éclata de rire malgré lui.
« Tu n’as pas tort. »
« Claire a fait pareil. »
Son sourire disparut.
« Je sais. »
Je le regardai.
« Elle vous a parlé de nous ? »
« Très peu. »
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
« Que tu l’avais découverte. »
Je fronçai les sourcils.
« Découverte quoi ? »
« Qu’elle savait qui tu étais. »
Je pris une respiration.
« Et vous lui avez dit quoi ? »
Daniel hésita.
« Que Nora aurait probablement trouvé ça stupide. »
Je ris.
« Enfin quelque chose sur quoi tout le monde est d’accord. »
Il sourit.
Puis je repris la lettre.
La dernière partie était courte.
Nora écrivait :
SI ON SE REVOIT PAS, C’EST PAS PARCE QUE JE VOULAIS PAS.
PARFOIS LES GENS NE PEUVENT JUSTE PAS.
Je relus.
Puis encore.
C’était presque la même idée que dans son message du phare.
Partir n’est pas toujours abandonner.
L’absence n’a pas toujours une intention.
Je compris soudain combien de choses je mélangeais depuis le début.
Mon déménagement.
Sa mort.
Le départ de Daniel.
Le silence de Claire.
Tout cela formait une seule masse émotionnelle dans mon esprit.
Mais Nora, à huit ans, les avait déjà séparés.
Il y avait ceux qui partaient parce qu’ils devaient.
Ceux qui partaient parce qu’ils avaient peur.
Ceux qui revenaient.
Ceux qui voulaient revenir et ne savaient pas comment.
Et ceux qui restaient mais cachaient trop de choses.
Je remis la lettre dans sa protection.
« Je veux la garder. »
Daniel hocha la tête.
« Elle est à toi. »
Je le regardai.
« Vous avez autre chose ? »
« Une photo. »
Il sortit son portefeuille.
Une vieille image.
Nora dans un lit d’hôpital.
Elle tenait un livre ouvert.
Sur la couverture, le bateau sous le ciel rouge.
Je restai figé.
« C’était son exemplaire ? »
« Oui. »
« Celui du casier ? »
« Probablement. »
Je pris la photo.
Nora souriait à peine.
Mais ses doigts pointaient vers une page.
« Elle écrivait sa fin là ? »
Daniel hocha la tête.
« Je crois. »
Je regardai longtemps l’image.
« Je peux avoir une copie ? »
« Bien sûr. »
Je lui rendis la photo.
Puis je posai enfin la question que je repoussais.
« Vous êtes retourné la voir avant sa mort ? »
Daniel ferma les yeux.
« Oui. »
« Quand ? »
« Trois jours avant. »
« Elle vous a parlé ? »
« Oui. »
« Elle vous a pardonné ? »
Il réfléchit.
« Non. »
Je ne m’attendais pas à cette réponse.
« Non ? »
« Elle m’a dit qu’elle m’aimait. Ce n’est pas la même chose. »
Je restai silencieux.
Daniel sourit tristement.
« J’ai mis longtemps à comprendre que l’amour n’annule pas les conséquences. »
Je pensai immédiatement à Claire.
« Oui. »
« Elle m’a aussi dit que si je voulais être meilleur, je devais l’être pour les gens qui seraient encore là après elle. »
Sa voix se brisa légèrement.
« Je n’ai pas très bien réussi au début. »
Je regardai l’homme devant moi.
Je ne pouvais pas décider s’il avait expié quoi que ce soit.
Ce n’était pas mon rôle.
Je pouvais seulement voir qu’il ne cherchait pas à rendre son départ beau.
« Pourquoi vous vouliez me retrouver vraiment ? »
« Parce qu’elle avait dit ton nom. »
« Seulement pour la lettre ? »
« Au début. »
« Et ensuite ? »
Daniel sourit.
« Ensuite j’ai lu des choses sur toi. Ton travail. Un article. Un vieux profil. »
Je fronçai les sourcils.
« C’est inquiétant. »
« Un peu. »
Il rit.
« Mais je voulais savoir si tu étais devenu quelqu’un qu’elle aurait aimé connaître. »
Je haussai un sourcil.
« Et ? »
« Je ne peux pas savoir ça. »
Bonne réponse.
Je souris.
« Nora aurait peut-être dit que vous aviez appris quelque chose. »
Il baissa la tête.
Lorsque nous quittâmes le café, Daniel me demanda si je voulais rester en contact.
Je ne répondis pas immédiatement.
« Peut-être. »
Il hocha la tête.
« C’est assez. »
Je marchai seul jusqu’à la gare.
Claire m’avait envoyé un seul message.
« Je suis là. Pas besoin de répondre tout de suite. »
Je m’arrêtai.
Puis je l’appelai.
Elle décrocha à la première sonnerie.
« Salut. »
« Salut. »
« Ça va ? »
Je regardai les rails.
« Oui. Et non. »
Elle ne demanda pas de détails.
« Je peux venir ? »
Je pris une respiration.
« Oui. »
Une heure plus tard, elle était chez moi.
Je lui donnai la lettre de Nora.
Claire la lut lentement.
À la phrase sur la semaine normale, elle ferma les yeux.
« Elle avait vraiment fait la même chose que moi. »
Je m’assis en face d’elle.
« Pas exactement. »
« Non. »
« Elle avait huit ans. Et elle n’était pas en relation avec moi. »
« Je sais. »
« Mais oui, le mécanisme se ressemble. »
Claire replia la lettre.
« Ça ne me rassure pas autant que je pensais. »
« Moi non plus. »
Elle leva les yeux.
« Daniel ? »
« Il ne s’est pas excusé avec de grandes explications. »
« C’est nouveau. »
« Tu es dure. »
« J’ai des raisons. »
Je hochai la tête.
« Oui. »
Je lui racontai la conversation.
Pas tout immédiatement.
Mais suffisamment.
À la fin, Claire resta longtemps silencieuse.
« Il a dit qu’elle ne lui avait pas pardonné ? »
« Oui. »
Elle regarda la lettre.
« Ça me plaît. »
Je fronçai les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Parce que ça veut dire qu’elle n’a pas dû transformer ce qu’il avait fait en quelque chose d’acceptable juste pour continuer à l’aimer. »
Je compris.
Claire me regarda.
« Tu peux faire pareil avec moi. »
« Quoi ? »
« M’aimer et continuer à penser que ce que j’ai fait était mauvais. »
Je ne répondis pas immédiatement.
Puis je me levai.
Je m’approchai.
Je posai la lettre sur la table.
« C’est exactement ce que je fais. »
Claire inspira profondément.
Je pris son visage entre mes mains.
« Mais je veux aussi arrêter de te punir pour une vérité que tu as enfin dite. »
« Je ne veux pas que tu te forces. »
« Je ne me force pas. »
Je l’embrassai.
Cette fois, elle répondit immédiatement.
Quand nous nous séparâmes, elle resta près de moi.
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
Je regardai la lettre.
Puis la photographie dans mon portefeuille.
Puis Claire.
« Maintenant ? »
« Oui. »
« On arrête de suivre le plan de Nora. »
Elle eut un sourire surpris.
« Tu es sûr ? »
« Absolument. »
« Pourquoi ? »
Je pris le papier du phare, encore plié sur ma table.
« Parce qu’elle nous a littéralement écrit de faire ce qu’on veut vraiment. »
Claire sourit.
« Et qu’est-ce que tu veux vraiment ? »
Je regardai son visage.
La question ne me faisait plus peur.
« Je veux continuer avec toi. »
Elle ferma les yeux une seconde.
Puis je poursuivis.
« Mais pas comme avant. »
« Je sais. »
« Plus lentement. »
Un sourire apparut.
« Très Ethan. »
« Et complètement honnête. »
« Oui. »
Je pris sa main.
« Et toi ? »
Claire me regarda.
« Je veux la même chose. »
Cette réponse n’était pas spectaculaire.
Elle n’avait rien d’un grand final.
Mais je savais désormais que les conclusions trop nettes étaient précisément ce que Nora détestait.
Notre histoire n’avait pas besoin d’être réparée en une soirée.
Elle avait besoin d’être vécue autrement.
Et pourtant, alors que Claire rangeait la lettre, son téléphone vibra.
Elle regarda l’écran.
Puis moi.
« C’est ma mère. »
« Quoi encore ? »
Claire ouvrit le message.
Son visage changea.
« Elle a retrouvé la page arrachée du carnet rouge. »
Je me figeai.
« Où ? »
Claire lut.
« Collée derrière une vieille photo de Nora. »
Je soupirai.
« Bien sûr. »
Puis je vis que Claire ne souriait pas.
« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
Elle leva les yeux vers moi.
« Elle parle de son anniversaire. »
« Lequel ? »
« Le dernier. »
Claire avala difficilement.
« Et elle parle de toi. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : La page arrachée du carnet de Nora révéla pourquoi son dernier anniversaire avait toujours été lié à mon nom
Le soir de son anniversaire, une vieille photographie cachée sous le canapé a brusquement changé tout ce que je croyais savoir
Part 12 of 15
