Partie 4: Le médecin des urgences a regardé mes cheveux,

Lundi, 9 h 10. Soixante-douze heures plus tard, la docteure Bernard m’attendait dans son bureau, un stylo à quatre couleurs entre les doigts.

Elle m’avait vue trois fois depuis vendredi. Elle n’avait pas dit grand-chose. Ce lundi-là, elle a fermé mon dossier devant moi.

« Madame Leroy, je vous ai écoutée trois fois. Je cherche des idées délirantes. Une peur sans objet, des voix, une conviction qui ne repose sur rien. Je n’en trouve pas. »

« Pourtant, j’ai dit à l’infirmière que… »

« Vous avez dit qu’on vous avait intoxiquée. Lille l’a confirmé mercredi. Une femme qui dit qu’on l’empoisonne, et qu’on vient de prouver qu’on l’a empoisonnée, ça ne s’appelle pas une idée délirante. Ça s’appelle un fait. »

Elle a retiré son stylo du dossier. Elle a regardé par la fenêtre, un parking, une rangée de voitures.

« J’ai signé vendredi sur la foi de deux certificats et d’une famille très présente. J’aurais dû lever le nez plus tôt. Je lève la mesure. »

À 9 h 40, l’infirmière m’a rendu mon sachet. Sweat de Ludovic, pantoufles, téléphone éteint. Dans le fond, les pièces. J’ai recompté, par habitude. Dix-sept euros quarante.

Garcia attendait dans le couloir avec une chemise cartonnée sous le bras. Elle avait l’air de ne pas avoir dormi depuis samedi. On s’est assises sur deux chaises en plastique, devant le distributeur de café.

« Lille m’a appelée à 8 h 40. J’ai amené moi-même la mèche de votre mère et le peigne, samedi soir. Ils ont fait vite. »

« Alors ? »

« Ludovic dort chez sa mère depuis jeudi, a-t-elle ajouté. Il respecte son contrôle judiciaire, pour l’instant. Maître de Villiers y veille. »

Elle a ouvert la chemise.

« Positif. La mèche de Nadine, sur toute sa longueur. Plusieurs mois, jusqu’à la racine. Elle l’a coupée le 19 décembre, et les valeurs étaient déjà hautes. »

Je n’ai pas bougé. Elle a continué, d’une voix plate, en tournant les pages.

« Le peigne de Daniel Petit. Même résultat. Des cheveux de 1989 à mars 1990, des valeurs fortes sur l’année. Il s’est fait empoisonner pendant un an. »

« Et Josiane ? »

« Le procureur a ouvert une information judiciaire. Un juge d’instruction va être désigné, il ordonnera l’exhumation de votre mère, sans doute mardi prochain. Pour Daniel, c’est prescrit. Trente-cinq ans. On ne pourra jamais la juger pour lui. »

« Jamais. »

« Jamais, madame. Pour votre mère et pour vous, oui. »

Elle a refermé la chemise. Elle regardait le distributeur plutôt que moi.

« Maître de Villiers dira que Nadine s’est empoisonnée toute seule. Qu’elle avait des antidépresseurs, qu’elle était dépressive, qu’elle gardait des vieux produits dans sa cave. Un cheveu dit qu’il y en avait. Il ne dit pas qui a servi la tasse. »

« Et le miel ? »

Elle s’est tournée vers moi d’un coup.

« Quel miel ? »

« Vendredi, elle m’a servi sans miel. Depuis juin, c’était toujours une cuillère de miel, trois tours, par Ludovic. Sauf vendredi. »

Garcia a sorti un petit carnet de sa poche et noté quelque chose, longtemps, sans lever la tête.

« Merci. Je m’en souviendrai. Mais il me faut sa voix. Des messages, des analyses, un cahier : un avocat les retourne. Sa voix à elle, qui dit ce qu’elle a fait, personne ne la retourne. »

« Elle dira jamais rien. »

« Pas à la police. »

« Pas à vous. À moi, peut-être. »

Garcia a posé ses mains à plat sur la chemise. Elle a pris le temps.

« Je ne peux pas vous demander ça. »

« Vous me le demandez pas. Je le propose. »

« Madame Leroy. Vous êtes encore malade. Vous prenez trois gélules par jour. »

« J’ai quatre kilos de moins dans ce sweat. Elle vient tous les soirs à 19 h, depuis trente-cinq ans, avec le même rituel. Elle viendra. Elle me prend pour maman. »

Elle n’a pas répondu. Elle a regardé ses pieds, puis les miens, dans les chaussettes grises avec les petits points.

« Je veux rentrer chez moi, ce soir, j’ai dit. Dans ma cuisine. Je veux m’asseoir sur ma chaise, devant la toile cirée, et je veux lui écrire. »

« Ludovic n’a pas le droit de s’approcher de vous. »

« Alors elle viendra seule. »

Elle a mis du temps à répondre. Elle avait la mâchoire serrée, comme le docteur Lefèvre le premier jour. Elle a tendu la main.

« Votre téléphone. »

Il était à 6 %. Elle l’a branché sur une prise du couloir, avec son propre câble. On a attendu quatre minutes, en silence, pendant qu’un homme en robe de chambre comptait les carreaux au plafond. Ça faisait cinquante-six.

Quand l’écran s’est allumé, j’avais dix-neuf appels manqués. Tous de Ludovic. Je les ai laissés.

J’ai ouvert la conversation avec Josiane. Le dernier message datait de lundi dernier : « Bonne soirée, ma chérie », avec un petit cœur jaune. Mes pouces tremblaient.

J’ai écrit. J’ai effacé. J’ai réécrit. Garcia lisait par-dessus mon épaule sans rien dire.

« Je rentre ce soir. Viens avec ta tisane. »

J’ai appuyé sur envoyer à 14 h 52. Deux traits gris, puis deux traits bleus.

La réponse est arrivée avant que j’aie reposé le téléphone.

« Je suis là à 19 h, ma chérie. »

Le micro était cousu dans le col du sweat de Ludovic.

Un technicien l’a posé en onze minutes, sur le bureau de Garcia, au commissariat de Lens. Une pastille plate comme un bouton de chemise, un fil fin, deux centimètres de couture. Il m’a demandé de ne surtout pas laver le sweat. J’ai répondu que je le portais depuis mardi.

Garcia avait déplié le plan de mon immeuble. Ma porte, le palier, les trois étages sans ascenseur. Elle y avait planté trois punaises rouges.

« La camionnette sera devant l’entrée, avec deux agents et moi. On vous entend. Vous, vous nous entendez avec ça. »

Elle m’a tendu une oreillette beige, plus petite qu’un grain de riz. Je l’ai glissée dans l’oreille gauche, sous les mèches. Il m’en reste assez, de ce côté-là.

« Le magistrat a signé à 16 h 05. Vous avez signé aussi, madame. Vous pouvez encore dire non. »

« J’ai déjà vu ce que ça donne, un papier signé à ma place. Là, c’est ma signature. La vraie. »

Elle a presque souri. Elle a levé trois doigts.

« Trois règles. Un : vous ne buvez rien. Pas une gorgée, pas même pour faire semblant. Deux : vous ne l’accusez de rien, vous la laissez parler. Trois : si vous dites Doliprane, on monte. »

« Doliprane. »

« Même si vous n’avez rien bu. Quarante secondes, trois étages. Je l’ai chronométré tout à l’heure avec les agents. »

« Et si elle dit rien ? »

« Alors j’ai une femme de soixante-trois ans qui apporte une tisane à sa belle-fille malade. Maître de Villiers en fera une belle histoire. »

« Ludovic ? »

« Il dort chez sa mère. Je n’ai personne pour le surveiller ce soir. Une patrouille passe toutes les heures devant la maison, c’est tout ce que j’ai. »

À 17 h 40, j’ai monté les trois étages à pied, Garcia derrière moi. Madame Robert a entrouvert sa porte, la chaîne tendue. Elle m’a regardée passer sans un mot.

Ma clef a tourné comme avant. La cuisine sentait encore l’eau de Javel, six jours après.

Tout était à sa place. La toile cirée, la chaise côté fenêtre, la boîte LU sur le frigo. J’ai vidé mes poches sur la table : dix-sept euros quarante. Je les ai remis dans la boîte, les dix centimes en dernier. Ça a fait le bruit de toujours.

Josiane avait emporté les tasses mardi, avec le sucrier. Garcia a ouvert le placard du haut et elle a trouvé, derrière les assiettes, une seule tasse blanche, l’anse recollée. Elle l’a posée sur la toile cirée, en face de ma chaise.

« Vous vous asseyez là. Le col à un mètre de sa place. Vous ne vous levez pas. »

À 18 h, j’ai pris mes trois gélules avec l’eau du robinet. À 18 h 20, Garcia a posé deux doigts sur mon épaule, une seconde, puis la porte s’est refermée sur elle.

Je suis restée seule avec l’horloge du four. Mes pieds brûlaient. Assise, ça passait un peu.

« Vous m’entendez ? »

« Oui. »

« Pas besoin de chuchoter. Elle a la clef. »

À 18 h 57, la clef a tourné. Pas de sonnette. Elle est entrée comme chez elle, gilet beige, le cabas à l’épaule, la thermos verte dans la main droite.

« Ma chérie ! T’es rentrée ! Fais voir. »

Elle sentait la verveine. Elle m’a embrassée sur les deux joues, puis elle a pris mon col entre deux doigts pour le lisser. Elle l’a gardé une seconde de trop, juste contre la couture. Dans mon oreille, je n’entendais plus rien. Même pas le souffle de Garcia.

« Il te va pas, ce sweat. C’est celui de Ludovic, non ? »

« Il est chaud. »

« Voilà. T’as l’air d’un petit garçon. »

Elle a lâché le col. J’avais peur, et mes mains sont restées à plat sur la toile cirée.

Elle s’est assise. Elle a posé la thermos entre nous, à 19 h 02.

« Ludovic voulait venir. Je lui ai dit non, la police l’a interdit. Il dort plus, il mange plus. T’as eu des nouvelles de quelqu’un ? »

« De personne. »

« Les médecins, ça comprend rien. Je te l’avais dit. »

Puis elle a plongé la main dans le cabas. Elle en a sorti un petit pot de miel, en verre, couvercle doré, sans étiquette. Ce n’était pas celui de la cuisine, que j’avais vu cent cinquante soirs.

« Ludovic est pas là pour la cuillère, a-t-elle dit. Alors je m’en occupe. »

En cinq mois, je ne l’avais jamais vue toucher au miel. Jamais une fois. C’était toujours la main de Ludovic, le tiroir, la cuillère, trois tours.

Elle a ouvert le tiroir sans regarder. Elle a dévissé le bouchon-gobelet de la thermos, cabossé comme toujours. La vapeur est montée, droit vers l’ampoule.

Elle a rempli la tasse blanche. Elle a pris le pot, elle a dévissé le couvercle doré, elle a plongé la cuillère. Un tour. Deux. Trois.

Elle a poussé la tasse vers moi, doucement, sur la toile cirée.

« Bois. Je reste jusqu’à ce que tu la finisses. »

Ma main était à plat sur la tasse. Je ne la soulevais pas.

La vapeur me montait jusqu’au menton. Verveine, tilleul, et dessous, l’odeur sucrée du miel. Josiane s’était assise en face de moi, le dos droit, les mains jointes sur la toile cirée, comme au repas du dimanche. L’horloge du four marquait 19 h 06.

« Bois, ma chérie. Ça va refroidir. »

« C’est trop chaud. »

« Alors souffle. »

J’ai soufflé sans approcher les lèvres. Dans mon oreille gauche, il y a eu un craquement, puis la voix de Garcia, très basse.

« Laissez-la parler. »

« T’avais jamais sorti ce pot, j’ai dit. Cinq mois, c’était Ludovic. »

« Y a un début à tout. »

« Donne-moi une raison. Maman est morte, moi je suis déjà fichue. Qu’est-ce que ça te coûte ? »

Josiane a regardé ma main, puis mon visage. Elle a eu son petit rire, celui qui s’arrête trop tôt. Elle s’est levée, elle a pris mon téléphone sur le frigo, à côté de la boîte LU. Elle a appuyé sur le bouton. L’écran est resté noir.

« Éteint. T’es sage. »

Elle s’est rassise. Elle n’a pas lâché le pot, qu’elle avait pris dans sa main droite. Le pouce sur le couvercle doré.

« Daniel voulait partir, tu sais. Février quatre-vingt-dix. Il disait : je prendrai le petit quand il sera né. Il le disait en coupant son pain, tu te rends compte ? En coupant son pain. »

Je n’ai pas bougé.

« Il parlait de partir depuis le printemps d’avant. Moi, je lui faisais sa tisane. Un an, ma chérie. Un an à soigner quelqu’un qui voulait me laisser seule avec un ventre. »

Elle a souri à sa propre phrase.

« Les gendarmes sont venus. J’ai bu devant eux. La thermos était propre, elle l’est toujours. »

« Et maman ? »

« Nadine. Elle m’a dit : je sais, Josiane. Le 17 mars, juste après votre départ, la porte à peine refermée. Vous aviez même pas fini de descendre l’escalier. Elle a pris sa tasse à deux mains et elle l’a bue jusqu’au fond. »

Mes ongles sont entrés dans la toile cirée. J’ai pensé à une ligne du cahier. Alors je bois, et je note.

« Elle a bu pour moi. »

« Elle croyait que ça te sauverait. Elle a toujours cru des choses, ta mère. »

« Et moi ? »

« Toi, en juin, t’as trouvé les papiers de Ludovic. Trente-huit mille quatre cents euros. T’as dit que tu vendrais pas la maison de ta mère et que tu partais. Debout, là, contre l’évier. »

Elle a tapoté le couvercle du pot avec l’ongle. Toc, toc.

« Le soir même, je suis venue avec ma thermos. Je soigne ceux qui partent, ma chérie. C’est tout ce que je fais. Gérard est resté trente ans, il est mort dans son lit, de ses poumons. J’ai jamais fait de mal à personne qui est resté. »

« Ludovic, il sait ? »

« Il tient la cuillère. C’est tout ce qu’il fait. Au début, je lui ai dit que c’était pour qu’elle souffre moins. Après, il a plus demandé. Un garçon qui demande pas, c’est ce qu’on peut rêver de mieux. »

Je regardais le pot dans sa main. Verre épais, couvercle doré, un doigt de miel clair. Elle l’avait sorti de son cabas, elle l’avait ouvert, elle l’avait touché. Plus aucun avocat ne pourrait dire que c’était Ludovic.

« Elle tient le pot, a soufflé Garcia. C’est tout ce qu’il me faut. Ne bougez pas. »

L’horloge du four est passée à 19 h 24. Josiane a lissé son gilet sur son genou.

« Je repartirai dès que t’auras fini. Madame Robert me verra descendre avec mon cabas. Et à sept heures et demie, c’est Ludovic qu’elle verra monter. Je lui ai dit que tu voulais lui parler. Il a ses clefs. »

« Il a pas le droit. Le juge a dit. »

« Justement. Il trouvera sa femme, la tasse, la cuillère. Tout seul, avec ses dettes. »

Dans l’oreille, Garcia a dit très vite : « On l’attend devant. Gardez-la. » J’ai respiré par le nez, trois fois, comme à l’hôpital.

« Il est de Daniel, hein. Ludovic. »

Elle s’est arrêtée net. Le petit rire ne venait plus.

« Qui t’a dit ça ? »

« Il a ses oreilles. »

Elle a serré le pot. Ses jointures ont blanchi, une à une, de l’index au petit doigt. Elle a regardé le plafond, puis la fenêtre.

« Les oreilles de Daniel. C’est tout ce qui me reste de lui, ce petit. Lui, je l’aurais jamais soigné. Je l’ai gardé, tu comprends ? Je l’ai gardé, j’ai fait ce qu’il fallait pour qu’il reste. »

Je n’avais pas entendu la clef. Josiane non plus.

Ludovic était dans l’encadrement de la porte de la cuisine, en blouson, le trousseau dans la main. Il n’avait pas fait de bruit en traversant l’entrée.

« C’était qui, Daniel ? »

Partie 5: Le médecin des urgences a regardé mes cheveux,

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Le médecin des urgences a regardé mes cheveux, puis il a crié dans le couloir : « Appelez la police, tout de suite ! »

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