Partie 2 : « Reprenez le lait, s’il vous plaît. »

« Plus vite, madame, il va se réveiller ! » a soufflé Ludovic à côté de moi.

Je roulais à cent dix sur l’A86, une main sur le volant, l’autre qui cherchait la sucette de Nathan sur le siège passager. Dans le rétroviseur, Léa tenait son lapin contre sa joue et regardait défiler les panneaux comme si elle comptait les kilomètres.

Ludovic avait installé les deux sièges auto lui-même, à neuf heures, dans le parking d’un magasin de puériculture où j’avais acheté tout ce qui s’achète en vingt minutes. Il n’avait rien dit. Il avait vérifié les ceintures une à une. Puis il avait demandé le ticket de caisse, pour le rendre si je changeais d’avis.

Saint-Denis, rue Gabriel-Péri. Un immeuble de brique, une pharmacie au rez-de-chaussée, une plaque de cuivre à demi effacée au deuxième : Chantal Moreau, avocate.

La salle d’attente tenait entre deux bureaux. Une dame de soixante et un ans nous a ouvert la porte en lunettes de lecture, un stylo coincé dans ses cheveux gris.

« C’est vous, Monsieur Leroy ? Entrez, entrez. Sandrine vous attend. »

Sandrine, la déléguée du personnel, avait quarante-quatre ans, un blouson de la plateforme et un grand sac en plastique posé à ses pieds. Elle s’est levée d’un bond quand elle m’a vue.

« C’est elle ? »

« C’est elle », a dit Ludovic.

« Vous avez du culot de venir ici. »

« Sandrine, a dit Maître Moreau. Assieds-toi. »

Je suis restée debout, Nathan contre mon épaule. Je n’avais jamais porté un bébé aussi longtemps. Mon bras tremblait.

« Je n’ai pas lu vos lettres, Madame. Je ne savais pas. Je viens vous dire que je ne savais pas. »

« Et ça change quoi ? »

« Rien pour vous. Beaucoup pour moi. »

Elle a croisé les bras. Elle m’a regardée un long moment. Puis elle a vidé son sac sur le bureau.

Des enveloppes. Des dizaines. Toutes marquées du même tampon violet.

« Quarante et une, a dit Sandrine. Les nôtres, depuis le 18 septembre. Toutes revenues, jamais ouvertes. Vous voulez qu’on les compte ensemble ? »

Maître Moreau a tendu une main apaisante.

« Madame Lambert-Duval, je vais vous résumer ce que nous avons. Je le ferai vite, parce que Monsieur Leroy m’a dit que vous avez peu de temps. »

Elle a ouvert un dossier cartonné.

« Deux cent douze salariés licenciés le même soir. Sans consultation du comité social, sans plan de sauvegarde, sans information préalable. C’est illégal sur le papier. Mais l’entreprise a joué une carte très habile. Dans les dix jours, elle a proposé à chacun une “indemnité transactionnelle”. De huit à trente mille euros, selon l’ancienneté. En échange d’une renonciation à tout recours et d’une clause de confidentialité. »

« Combien ont signé ? »

« Cent trente. »

Cent trente familles. Peut-être autant de loyers à payer, de bébés, de voitures à rembourser.

« Et les autres ? »

« Quatre-vingt-deux ont refusé. » Elle a levé les yeux.

« Dont Ludovic. Sandrine les a tenus ensemble. »

« Le jour où on nous a proposé l’argent, c’était la veille de la rentrée des classes », a dit Sandrine d’une voix plus basse. « Huit cents euros de fournitures pour trois enfants. Vous avez une idée ? »

Je n’en avais aucune. Je l’ai dit.

Elle a hoché la tête, une seule fois, comme si elle venait de vérifier quelque chose.

« Il y a plus grave », a repris Maître Moreau.

« J’ai passé la nuit sur les registres. La plateforme est installée sur un terrain de sept hectares. À côté de la gare, avec le RER à huit minutes. La commune a voté un changement de zonage le mois dernier. On passe d’une zone d’activité à du résidentiel. Neuf cents logements. »

« Je n’en ai jamais entendu parler. »

« Vous le saurez demain, à onze heures. Le terrain doit être cédé à une société qui s’appelle Verdier Aménagement. Prix : neuf millions quatre cent mille euros. »

Elle a tourné une page. « Un promoteur lillois est prêt à le racheter derrière, une fois le zonage purgé de tout recours, pour soixante et un millions. »

Soixante et un moins neuf virgule quatre.

Cinquante et un millions six cent mille euros de différence.

Je me suis sentie très calme. C’est la sensation que j’ai quand je comprends que quelqu’un m’a prise pour une idiote, et qu’il avait raison.

« Pour arrêter la vente, il faut quoi ? »

« Deux choses. Une procédure en référé d’heure à heure, pour faire bloquer la vente. Je peux la déposer demain à huit heures. Mais un juge n’agira qu’avec des éléments sérieux, et il lui faudra une attestation de vous, disant que vous n’avez pas signé la décision de fermeture. »

« Je l’écris tout de suite. »

« Et la deuxième chose, la plus rapide : la délégation de pouvoirs. Quelqu’un signe cette vente en votre nom. Si vous la révoquez par écrit, et que l’huissier le notifie au notaire avant onze heures, le notaire ne pourra plus signer. »

« Ma délégation… »

« Vous l’avez signée il y a deux ans. Elle existe encore, c’est vous la mandante. Vous seule pouvez la retirer. »

Je regardais Nathan. Il s’était endormi sur mon épaule, la bouche ouverte, un filet de salive sur mon tailleur noir à quatre mille euros. Je n’ai pas bougé.

« Donnez-moi une feuille, Maître. »

Elle m’en a tendu une, et un stylo. J’allais écrire quand la porte du cabinet a claqué, dans l’entrée.

Des pas. Une voix d’homme que j’aurais reconnue au fond d’un puits.

« Pardon, Madame, je ne voulais pas déranger. La dame de l’accueil m’a dit que Madame Lambert-Duval était ici. »

Maître Moreau s’est figée. Sandrine a laissé tomber son sac.

Aymeric se tenait dans l’encadrement de la porte, en manteau gris, un bouquet de pivoines à la main.

« Charlotte. On s’inquiète tous pour toi. »

Aymeric a dit que j’étais malade devant une avocate de Saint-Denis, avec des pivoines dans la main et des larmes dans la voix.

« Excusez-moi, Madame. Je suis Aymeric Beaumont, directeur général du groupe. Charlotte traverse une période difficile. Elle n’est pas en état de prendre des décisions seule. »

« Je vous demande pardon ? » a dit Maître Moreau.

« Ce n’est pas un reproche, bien sûr. Elle est entourée de gens qui l’aiment. »

Il s’est tourné vers moi. « Charlotte, donne-moi Nathan, tu vas te faire mal au bras. »

J’ai reculé d’un pas. Il a levé les deux mains, tout doux, comme devant un cheval.

« Comment tu m’as trouvée ? »

« Tu as pris la voiture de société, ma chérie. Le parc est géolocalisé, tu le sais très bien. Quand Constance a vu, hier soir, que tu étais restée deux heures près d’un chantier à Sartrouville, elle s’est inquiétée. Elle a envoyé quelqu’un. »

Il a sorti son téléphone, cherché une photo, me l’a tendu.

Moi, devant les caisses du Leclerc, en tailleur noir. À côté de moi, un homme en chemise délavée, un bébé dans les bras, une petite fille accrochée à son jean. Le cliché avait été pris de loin, à travers une vitre. Je regardais Ludovic. Je souriais, presque.

Je ne m’étais pas vue sourire depuis deux ans.

« Un agent de sécurité nous l’a envoyée, a dit Aymeric, avec douceur. Il pensait bien faire. Charlotte, j’ai le plus grand respect pour ton geste. Mais un geste, c’est une chose. Ramener chez toi un inconnu sans domicile avec deux enfants, à onze heures du soir… »

« Il n’est pas sans domicile ! » a dit Sandrine. « Il était préparateur chez vous ! »

« … ça s’appelle un risque. Et au conseil de demain, ça s’appellera de l’instabilité. »

Il n’avait pas dit ça sur le ton de la menace. Il l’avait dit sur celui du regret. C’était pire.

« Le certificat de novembre, a-t-il poursuivi. Celui du docteur de la clinique. Il y est question d’un épisode dépressif sévère, avec risque de rechute. Guillaume dit qu’on peut le produire. Je me suis battu pour qu’on ne le fasse pas. Tu sais ce que ça veut dire, “empêchement”, pour une présidente ? »

« Dis-le. »

« Que le conseil peut te suspendre. Jusqu’à ce que tu ailles mieux. »

Autour de moi, le bureau s’est comme éloigné d’un mètre. Ludovic avait posé la main sur la tête de Léa. Il ne bougeait plus.

« Et il y a un autre sujet, a dit Aymeric. Plus délicat. »

Il a hésité, comme un homme qui n’a pas envie d’annoncer ce qu’il annonce.

« Ce matin, quelqu’un a téléphoné au Conseil départemental. Une information préoccupante. Deux enfants en bas âge, hébergés dans une propriété privée par une personne en situation de fragilité psychique. »

Ludovic a fermé les yeux.

« Ce n’est pas moi, a dit Aymeric. Je te le jure. Mais on devait s’y attendre. »

J’ai regardé Maître Moreau. Elle regardait Aymeric avec l’attention d’un médecin qui lit une radio.

« Monsieur Beaumont, a-t-elle dit lentement. Vous venez de reconnaître devant témoins que la société suit la présidente par GPS, la fait photographier, et dispose d’un dossier médical qu’elle n’a pas remis. »

« Je reconnais ce que vous voulez, Madame. Je suis simplement un ami. »

« Vous êtes son salarié. »

Un très léger silence. Une seconde, pas plus.

« Charlotte, rentre avec moi. On va voir le docteur. Il peut te recevoir à midi. Tu n’as rien à craindre. »

J’ai senti la feuille blanche que Maître Moreau m’avait donnée, pliée en deux dans ma poche. Je n’avais pas encore écrit un mot. Je n’ai pas osé la sortir. Aymeric l’aurait vue.

« Je n’ai pas besoin de docteur, Aymeric. »

« Ma chérie… »

« Pose les fleurs. Et sors. »

Il a hésité, puis il a posé le bouquet sur le bureau de Maître Moreau, doucement, comme sur une tombe. Il a regardé Ludovic, une fraction de seconde. Un regard de comptable.

« À demain, Charlotte. Neuf heures trente. Ne sois pas en retard. »

La porte s’est refermée.

Personne n’a parlé pendant un moment. Nathan a gémi dans son sommeil. Les pivoines sentaient le savon.

« Il vous a prise pour une folle, a dit Sandrine d’une voix cassée. Et il a failli y arriver. »

« Écrivez, a dit Maître Moreau. Maintenant. Votre attestation. Deux lignes suffisent. »

J’ai sorti la feuille. J’ai écrit, debout, sur la couverture du dossier de Sandrine : Je soussignée Charlotte Lambert-Duval atteste n’avoir jamais signé, ni autorisé à signer, la décision de fermeture de l’établissement de Sartrouville. Date. Signature.

Ma main n’a pas tremblé. Mon écriture était lente, ronde, celle de mon père.

Quand je me suis redressée, Ludovic s’était déjà levé. Il avait pris Léa dans ses bras, le sac de Nathan sur l’épaule. Il me fixait.

« On rentre, madame. Il faut qu’ils me trouvent à la maison, s’ils viennent. »

« À la maison ? Vous n’avez pas… »

« La vôtre, a-t-il dit. Pour l’instant. »

Nous avons repris la route en silence. Nathan dormait. Léa regardait le plafond de la voiture en chantonnant quelque chose, tout bas, sans mots.

Il était midi quarante quand j’ai tourné dans l’allée du Vésinet.

Au bout du chemin gravillonné, derrière mon portail entrouvert, une voiture blanche était garée en travers. Sur la portière, un écusson bleu et un nom que je connaissais seulement par les courriers qu’on me fait signer.

Conseil départemental des Yvelines.

Ludovic a posé sa main sur la poignée de sa portière. Il ne l’a pas ouverte.

Elles sont restées quarante minutes, et Léa n’a pas lâché son lapin une seconde.

Je me souviens de ces quarante minutes comme d’une pièce vue à travers une vitre sale. La plus âgée s’appelait Nadine, cinquante-huit ans, un cardigan beige, un grand cahier à spirale. L’autre, plus jeune, ne parlait pas et prenait des notes sur un ordinateur posé sur ses genoux.

Elles avaient demandé à voir la maison d’amis. Elles avaient ouvert le frigo. Il contenait deux briques de lait, un paquet de jambon et une baguette que Ludovic avait achetée avec la monnaie qu’il avait dans la poche.

« Un euro vingt », a-t-il dit, sans qu’on lui demande rien. « Je ne vole rien à Madame. »

« Personne ne vous accuse de rien, Monsieur Leroy, a répondu Nadine. On regarde, c’est tout. »

Elle s’est accroupie devant Léa.

« Tu t’appelles comment, ma grande ? »

« Léa. Et lui, c’est Pompon. »

« Il n’a qu’une oreille, Pompon ? »

« Il a perdu l’autre dans le bus. Papa l’a cherchée trois jours. Il a pas trouvé. »

« Et tu dors bien, ici ? »

« Y a un vrai lit. » Elle a réfléchi.

« Avant, y avait des bâches. Mais papa m’a dit de dire que c’était une cabane. »

Dans la cuisine, personne n’a bougé. Ludovic regardait ses chaussures.

Nadine a griffonné quelque chose dans son cahier. Quand elle a relevé la tête, je n’ai pas su lire son visage.

« Madame Lambert-Duval, j’ai une question. Vous permettez que je la pose devant Monsieur ? »

« Posez-la. »

« Vous suivez actuellement un traitement ? »

J’ai senti Ludovic me regarder. J’ai répondu comme je l’aurais fait à un médecin, sans détour.

« Oui. Un antidépresseur depuis deux ans. Et une pilule pour dormir. »

« Merci. » Elle a noté.

« Parce que l’information qui nous est parvenue ce matin le mentionne précisément. Le nom du traitement. Et la date de votre hospitalisation. »

Je n’ai pas bougé.

« Ce n’est pas un détail, a-t-elle poursuivi doucement. Une voisine, une assistante sociale, un passant, on leur dit “elle a l’air fragile”. Ils ne savent pas ce que vous prenez. Ils ne savent pas quand vous êtes entrée à la clinique. »

Elle a refermé son cahier. « La personne qui a téléphoné connaissait votre dossier médical. »

Je me suis rappelé la voix douce de ce matin au téléphone. Charlotte, ma chérie, vous dormez ? Et le papier de la clinique, que j’avais fait remplir par mon assistante, il y a deux ans, parce que j’étais incapable de téléphoner à ma propre mutuelle.

Un seul être humain avait ce dossier entier, avec les dates, les doses, les ordonnances. Un seul.

Constance.

« Je ne peux pas vous dire qui a appelé », a dit Nadine.

« Ce n’est pas mon rôle. Mais je vais vous dire autre chose. Mon rapport sera favorable. Les enfants vont bien. Ils sont propres, nourris, ils ont un lit, ils ont un père qui les regarde comme on regarde ce qu’on a de plus précieux. »

Ludovic a relevé la tête.

« Mais ce n’est pas moi qui décide. Si le parquet est saisi, un juge peut ordonner un placement provisoire dans les vingt-quatre heures. Même contre un bon rapport. Il suffit qu’un tiers affirme que la maison n’est pas sûre. »

« Et qui est ce tiers ? »

« Je l’ignore. Je vous dis seulement qu’il en existe un, et qu’il est pressé. »

Elles sont parties à treize heures vingt. J’ai regardé la voiture blanche reculer jusqu’au portail. Puis je suis rentrée dans la cuisine.

Ludovic faisait cuire des pâtes.

Il avait trouvé un paquet de coquillettes au fond d’un placard, deux œufs, un reste de fromage râpé. Il remuait la casserole d’un geste lent. Léa s’était installée à la table et dessinait sur un coin de la toile cirée, avec un crayon de papier qu’elle avait dû trouver dans le sac de son père.

« Je ne veux pas que vous vous inquiétiez pour moi », a-t-il dit sans se retourner. « J’ai déjà vu pire. »

« Vous avez vu pire que ça ? »

« Non. » Il a lâché un souffle. « Mais je dis ça pour qu’elle m’entende. »

Je me suis assise en face de Léa. Elle a poussé une feuille vers moi, avec un bonhomme à une oreille, un grand rectangle avec des fenêtres, et une dame en noir.

« C’est toi, la dame. Et ça, c’est ta maison. Elle est grande. Elle est où, ta maman ? »

« Elle est morte. »

« La mienne, elle est partie. » Elle a repris son crayon. « C’est pareil ? »

Je n’ai pas su répondre. Ludovic s’est retourné d’un coup, la cuillère en bois à la main, mais il n’a rien dit.

Nous avons mangé à la table, tous les quatre. Les pâtes étaient un peu trop cuites. Nathan, dans son transat de fortune, gazouillait en regardant le plafond. Je ne me souviens pas d’avoir dit autre chose que « merci » à voix basse, deux fois, au moment de débarrasser.

À quatorze heures dix, j’ai reçu un SMS de Maître Moreau : Attestation transmise. Je prépare le référé pour demain huit heures. Révocation à rédiger ce soir, huissier réservé. Courage.

Courage.

J’ai posé le téléphone. Ludovic essuyait la table. Il essuyait le même endroit depuis une minute.

« Madame. »

« Ludovic. »

« Il y a une chose que je n’ai dite à personne. Ni à Maître Moreau, ni à Sandrine, ni à la dame du Conseil. » Il a posé le torchon.

« Le recommandé numéro quatorze. Celui qui est revenu. Celui que vous avez dans la poche de votre veste depuis hier soir. »

Je l’avais gardé sur moi sans m’en rendre compte. Je l’ai sorti. Le papier était chaud.

« Vous ne l’avez pas ouvert. »

« Il est à vous. Il est adressé à vous. »

« Il est revenu fermé, a dit Ludovic. Je ne l’ai pas rouvert depuis. Je voulais qu’il soit ouvert devant quelqu’un du siège. Devant vous, si je pouvais. »

Il s’est assis en face de moi, les mains jointes sur la toile cirée, à côté du dessin de Léa.

« Parce qu’il y a autre chose dedans. Quelque chose que je n’ai envoyé qu’une fois. »

Partie 3

Story Parts

« Reprenez le lait, s’il vous plaît. » Le père a baissé la tête. Sa fille a murmuré : « Nathan va ENCORE dormir avec la faim ? »

Part 2 of 5

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