Onze jours après sa césarienne, ma femme a passé le réveillon en manteau, dans un appartement à 9 degrés.

May be an image of baby

Le 14 décembre, à 21 h 03, sur mon lit d’hôtel à Toulouse, j’ai appelé maman avant de valider le virement.

« Je gère, mon grand. »

C’est tout ce qu’elle a dit. J’ai tapé 14 000 euros et j’ai appuyé.

Ensuite j’ai dormi comme un type qui vient de bien faire.

Dix-sept jours plus tard, j’étais assis sur la dernière marche de mon escalier, le téléphone dans les deux mains.

Derrière moi, la porte de l’appartement. À côté de moi, mes roses blanches dans leur papier de la gare. Elles commençaient à pencher.

La minuterie a coupé. J’ai tapé sur le bouton, au mur. Soixante secondes de lumière, une odeur d’eau de Javel et de gamelle froide, et le froid de la cage d’escalier dans mes chaussures de chantier.

J’ai appuyé sur la vidéo.

En haut à gauche, la date : 17/12, 11:10:42.

La caméra voit l’entrée d’en haut. Et au fond, dans l’axe, la cuisine. La table, la toile cirée à citrons, la fenêtre.

Chloé était assise de côté, un cahier d’écolier ouvert devant elle. Ma sœur.

Maman était debout devant le tiroir des papiers. Celui avec les factures EDF et les ordonnances.

Elle a sorti ma carte d’identité d’une pochette en plastique.

« Je te l’avais dit. Il met tout au même endroit depuis qu’il a quinze ans. »

Elle a posé la carte à plat sur la toile cirée. Elle a pris son téléphone. Le recto. Elle a retourné la carte. Le verso.

Un seul doigt sur l’écran, comme toujours.

Chloé tenait mon permis dans une main, un stylo bille dans l’autre.

« Maman, il a un L qui monte, avec une boucle. Et un M avec deux bosses. »

« Alors fais les bosses. »

Chloé a écrit sur une feuille arrachée au cahier. Elle a regardé. Elle a barré.

Elle a recommencé.

« Il va voir que c’est pas lui. »

« Qui ça, il ? Le notaire ? Il a quarante dossiers. Plus vite. Un homme qui signe, il réfléchit pas. »

« C’est écrit procuration en haut, maman. »

« Je sais lire, Chloé. »

J’ai arrêté l’image. J’ai écarté deux doigts sur l’écran. Je ne pouvais pas lire le reste de la feuille. Maman, elle, allait le dire à ma place.

J’ai relancé.

Maman a rangé la carte dans la pochette. Elle a remis la pochette entre deux factures.

« Le pavillon part le 2 janvier. Dix heures, chez Maître Vasseur. Les acheteurs ont déjà dit oui, y a plus que la signature. »

Le pavillon. Celui de papa, à Domérat. La maison où j’ai grandi.

En octobre, maman m’avait demandé deux fois de signer pour la vente. Deux fois, j’avais répondu pareil.

« La maison de papa, on la garde. »

Elle avait dit : « D’accord, mon grand. » Elle avait même souri.

À l’écran, Chloé a posé son stylo.

« Ludo a dit non, maman. Deux fois. »

« Il m’a dit non deux fois. Il me remerciera. »

Chloé n’a rien répondu. Elle a repris le stylo.

« Et Manon ? »

« Manon est à la maternité jusqu’à midi. Elle a d’autres soucis. Signe. »

Sur la feuille, la septième ligne ressemblait à ma signature. Pas parfaite. Assez pour quelqu’un qui n’a pas envie de regarder.

Maman s’est penchée par-dessus l’épaule de Chloé. Elle a tapoté la feuille avec son ongle.

« Celle-là. Tu la refais trois fois sur le vrai papier, et tu t’arrêtes. »

La vidéo s’est arrêtée à 11:14:23. Trois minutes et quarante et une secondes.

La minuterie a coupé.

Je suis resté dans le noir, sur la marche. Mon estomac s’est contracté et j’ai eu un goût de métal dans la bouche. Je ne sais pas combien de temps ça a duré.

Je me suis dit : ma carte. Mon permis. Ma signature.

Je me suis dit : le 2 janvier, j’étais censé être sur le chantier, à Toulouse. Pas dans un bureau de notaire à Montluçon.

J’ai relancé la vidéo du début.

J’ai regardé maman poser le téléphone sur la table. Je l’ai regardée tirer sur sa manche, comme elle le fait avant de repasser un col de chemise. Elle ne faisait rien de honteux. Elle faisait ça comme on fait la vaisselle.

Ma sœur, elle, avait la tête baissée. Et le stylo tremblait un peu, à la quatrième ligne.

J’ai tapé sur le bouton de la minuterie. Soixante secondes.

La caméra, je l’avais vissée en octobre, 29,90 €, parce que le voisin du troisième s’était fait cambrioler. Maman était passée trois fois dessous sans lever la tête.

Ce jour-là, à 11 h 52, Manon m’avait écrit depuis la maternité : « RDV ok. Il bouge bien. Mange un vrai repas. » J’avais répondu avec un pouce levé, depuis la baraque de chantier, un sandwich SNCF dans l’autre main.

Pendant ce temps, ma carte d’identité traînait sur une toile cirée.

Je n’avais rien dit à Manon de la vente. Je n’en avais jamais parlé à personne, sauf à maman, deux fois, avec ma voix de chef d’équipe.

« Ludo ? »

La poignée a tourné derrière moi.

J’ai éteint l’écran. Trop tard.

La porte s’est ouverte. Manon se tenait dans le cadre, en manteau, le bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils, une main contre le mur pour se tenir.

Elle regardait mon téléphone, noir, que je serrais contre ma cuisse.

« Ludo… c’est ta mère, là, sur ton écran ? »

Ma femme n’avait appelé personne parce qu’elle ne connaissait aucun numéro par cœur.

Elle me l’a expliqué sur le palier, une main sur le mur, avec la voix de quelqu’un qui n’a pas parlé depuis trois jours.

« Oui, c’est ma mère », j’ai dit.

« Elle fait quoi, avec ta carte ? »

« Je sais pas encore. Elle a pris ma carte d’identité dans le tiroir. Le 17. Du coup, je crois que c’est pour la maison. »

« La maison de ton père. »

Elle n’a pas eu l’air surprise.

« Elle est venue deux fois en octobre, Ludo. Je l’ai entendue dans le couloir, la deuxième fois. Elle t’a supplié. Toi, t’as dit non. Mais ta carte, ça, je savais pas. »

« Tu m’en avais pas parlé. »

« T’avais dit non. Je voyais pas pourquoi on en reparlerait. »

On est rentrés. Je lui ai pris le coude. Elle a fait quatre pas jusqu’à la cuisine, comme si le sol allait se dérober.

Sur la vitre, le thermomètre de Leclerc donnait 9.

J’ai laissé les roses dans l’évier. Je n’avais pas d’autre endroit.

« Elle a pris quoi, quand elle est partie ? »

Manon a regardé la porte du placard. Cette fois elle a fini sa phrase.

« Mon téléphone, mon sac, ma carte Vitale. »

« Ta carte Vitale ? »

« Elle a dit que j’en aurais pas besoin si je sortais pas. »

« Et l’argent ? »

« Le 27, elle m’a dit que j’avais vidé le compte avec la poussette. 389 euros. Que c’est pour ça qu’y avait plus rien pour les courses. »

« T’as pas vidé le compte. »

« J’avais plus rien pour vérifier, Ludo. Elle a dit aussi que toi, quand tu saurais, tu me quitterais. »

Je n’ai rien répondu. Ma mâchoire s’est serrée toute seule.

« T’as pas essayé d’appeler quelqu’un ? »

« Avec quoi ? Je connais pas ton numéro par cœur. Ni celui de ma mère. Tout était dans le téléphone. »

« Madame Rolland, au moins. »

« J’ai tapé chez elle le 29. Personne. »

« Et en bas ? Un voisin, la pharmacie ? »

« Quatre étages, Ludo. Onze jours après. J’avais mal rien que pour aller à la cuisine. » Elle a regardé Nathan par la porte de la chambre. « Et puis j’allais dire quoi ? Que ma belle-mère m’avait laissée là ? »

Je me suis levé.

Dans l’entrée, j’ai ouvert le petit placard du compteur. Le disjoncteur du chauffage était baissé, tout seul, au milieu des autres. Je l’ai remonté avec le pouce.

Clac.

Il ne s’est rien passé pendant dix secondes. Puis le radiateur du couloir a craqué. Puis celui de la cuisine. Puis celui de la chambre, au fond.

Je suis revenu. Manon avait enlevé son bonnet. Elle avait les joues rouges, mais pas comme quelqu’un qui a eu froid.

J’ai posé ma paume sur son front.

Il était chaud. Trop.

« Tu as pris quelque chose ? »

« Du Doliprane. Il m’en reste trois. »

« Il y en avait huit dans la boîte. »

Elle a haussé une épaule.

Le thermomètre était dans l’armoire de la salle de bain, derrière les cotons. Je le lui ai mis sous le bras. On a attendu sans parler. Les radiateurs craquaient.

Il a sonné à 20 h 12.

38,9.

« C’est pas grave, c’est la fatigue. »

« Montre-moi ta cicatrice. »

« Ludo… »

« Montre-moi. »

Elle a soulevé son pull, puis le pansement. Il se décollait d’un côté. La peau autour était rouge sur trois doigts de large, tendue, brillante, chaude sous ma main. Une ligne de pus au coin.

Je n’ai pas dit un mot. J’ai éteint le thermomètre et je l’ai remis dans sa boîte, parce que c’est ce que mes mains savaient faire.

« On y va. »

« Pas l’ambulance, Ludo. Je veux pas que tout l’immeuble voie. »

« J’ai la Twingo. Les clés sont là, dans la coupelle. »

J’ai habillé Nathan par-dessus ses trois pulls. Il n’a pas ouvert les yeux. Je n’ai pas osé le prendre. Mes mains sentaient le train et le chantier. J’ai pris le siège-auto à la place.

Mon sac est resté sur le lit. Le petit gilet bleu aussi, dedans.

Quatre étages sans ascenseur. Soixante-seize marches. Je les ai comptées.

Manon descendait derrière moi, une main sur la rampe, une main sur le ventre. À chaque palier elle s’arrêtait. Moi, je la regardais avec le siège-auto à bout de bras, son bébé qui dormait dedans, et je n’ai pas su quoi dire.

À la quatrième marche, j’ai eu honte. Je ne sais pas de quoi exactement. De tout ce que j’avais payé pour qu’elle n’ait pas à faire ça.

La Twingo a démarré du premier coup. Cinq degrés sur le tableau de bord.

Les urgences de Montluçon, le 31 décembre, 21 h 05. Un homme avec la main dans une serviette de plage. Une fille en robe pailletée et en baskets. Un distributeur qui ne rendait pas la monnaie.

« Carte Vitale ? » a demandé l’accueil.

« Elle l’a plus », a dit Manon.

« On fera sans. Vous la ramènerez. »

Ils ont pris sa température, sa tension. Ils ont dit : « Une césarienne il y a onze jours ? » Quelqu’un a écrit quelque chose sur une feuille, quelqu’un a dit : « Installez-vous, on vous appelle. »

On s’est installés. J’ai tenu le siège-auto entre mes genoux pendant deux heures. Manon s’est endormie contre mon épaule à 22 h 30, sa main serrée sur le bracelet bleu de la pharmacie qu’elle n’avait pas enlevé.

À 23 h 20, on l’a appelée. Elle est partie sur un fauteuil roulant, sans se retourner.

À 23 h 40, une infirmière s’est arrêtée devant moi.

« Monsieur, je vous laisse le bébé, il n’y a plus de place dans le box. Vous le sortez du siège. »

Elle me l’a mis dans les bras.

Nathan pesait moins que le siège. Il avait une odeur de lait et de laine.

Je n’ai plus bougé. J’ai regardé son poing, de la taille d’une noix.

À 23 h 58, mon téléphone a vibré contre sa couverture.

J’ai baissé les yeux.

« Maman ».

Mon pouce était au-dessus du bouton vert.

Manon est restée trois jours à l’hôpital.

Infection de la cicatrice, antibiotiques en perfusion, une chambre au deuxième étage de la maternité. Nathan avait le droit de dormir dans un berceau en plastique, à côté de son lit.

Et moi, à 23 h 40, j’ai tenu mon fils pour la première fois, dans une salle d’attente des urgences, sous un néon qui clignotait.

Quand mon téléphone a vibré, à 23 h 58, je ne savais encore rien de tout ça.

J’ai appuyé sur le bouton vert. Je ne sais pas pourquoi. J’aurais pu laisser sonner.

« Allô ? »

« Bonne année, mon grand ! »

Maman. Une voix de sucre. Celle qu’elle prend avec le facteur et avec le médecin.

« Bonne année, maman. »

Derrière elle, une pendule s’est mise à sonner. Un coucou. Une fois, deux fois, trois fois.

Je connaissais ce coucou. Il a été accroché dans le salon de Domérat quand j’avais six ans. Il avance de deux minutes. Papa disait toujours que c’était pour qu’on arrive à l’heure.

Quatre, cinq, six.

« Alors, tu fais quoi ? T’es au chantier ? »

J’ai regardé Nathan. Il avait la bouche entrouverte contre ma veste.

« Je suis à l’hôtel. »

« Tout seul le soir de l’An ? Mon pauvre. »

Sept, huit, neuf.

« Tout va bien, maman. »

J’ai dit ça comme elle l’avait écrit. Je ne sais pas pourquoi non plus.

« Mais oui, tout va bien. Manon, je l’ai eue tout à l’heure. Elle dort, elle dort beaucoup. Elle est fatiguée, tu sais, avec le petit. »

Dix, onze.

« Je lui ai laissé des pâtes. »

Douze.

Quelqu’un a ri, près d’elle. Un rire de femme, un peu trop fort, avec un verre qui cogne.

Chloé.

« Maman, mets le bouchon, il est pas encore minuit ! »

« Chut. Je suis avec ton frère. »

Elle a repris, la voix de sucre :

« Dis-moi, mon grand. T’as pas reçu un courrier, ces jours-ci ? Du notaire. Un recommandé. »

« Non. Pourquoi ? »

« Pour rien. Des histoires de papa. Si tu en reçois un, tu le jettes, hein. C’est des paperasses, ça te regarde pas. »

« D’accord. »

« Bon. Je t’embrasse. Embrasse Manon pour moi, si tu l’as au téléphone. Je te laisse, on va ouvrir la bûche. »

Elle a raccroché.

J’ai regardé l’écran. 23 h 59. Le coucou avait sonné minuit deux minutes en avance. Comme depuis trente-trois ans.

Ma mère était dans le salon de papa. Au pavillon. Avec Chloé et Enzo. À Domérat, à quinze minutes de la salle d’attente où j’étais assis.

Elle m’avait dit que tout allait bien, en regardant le coucou de papa.

Un paquet de pâtes. Je l’avais vu dans le placard, au-dessus du frigo vide. Le seul.

Elle avait mes 14 000 euros depuis dix-sept jours. Elle ne m’avait pas demandé un centime de plus. Maintenant je comprenais pourquoi : elle n’en avait pas besoin, elle avait déjà tout ce qu’il lui fallait.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté la main sur la bouche, le téléphone contre mon genou. Une infirmière est passée avec un chariot et m’a dit : « Ça va, monsieur ? » J’ai dit oui.

Elle n’a pas insisté.

Il était 0 h 01.

J’ai ouvert Facebook. Je ne l’ouvre jamais.

Chloé avait posté une photo à 23 h 51.

La table du salon, la nappe blanche, le foie gras entamé. Une bûche de chez Leclerc, dans sa boîte, avec le prix encore dessus. Trois verres à pied.

Au fond, sur le papier peint jaune, le coucou.

Elle avait écrit : « Premier réveillon sans papa. Merci maman pour tout. 🥂 »

Il y avait déjà onze likes. Je n’ai pas lu les commentaires.

J’ai éteint l’écran. Nathan a bougé, sa tête a glissé contre mon épaule. Je l’ai remonté.

« Monsieur Moreau ? »

C’était un médecin en blouse verte, la quarantaine, des lunettes. Le badge disait Benali, obstétricien.

« Votre femme a 38,9 de fièvre. La cicatrice est infectée. On la garde, au moins trois jours, avec une perfusion d’antibiotiques. Si elle était restée chez vous jusqu’à demain… »

Il n’a pas fini.

« Elle peut garder le bébé avec elle ? »

« Oui. Deuxième étage. Je vous montre. »

On a pris l’ascenseur. Je portais Nathan. Il avait attrapé la fermeture éclair de ma veste de chantier. Il ne l’a pas lâchée jusqu’au deuxième.

Au deuxième étage, la chambre 214 avait deux lits, un seul occupé. Manon était allongée, un fil dans le bras. Elle dormait.

L’infirmière a monté le berceau à côté d’elle. J’ai posé Nathan dedans. Mon bras m’a fait mal d’un coup. Je tenais le même geste depuis une heure.

Je suis sorti dans le couloir.

Il y avait une chaise en plastique orange contre le mur, sous un tableau d’affichage. Un panneau « Merci de respecter le repos des mamans ». Je me suis assis.

Dans la chambre, le berceau grinçait. Nathan s’était mis à pleurer.

J’y suis retourné. Je l’ai repris. Je l’ai ramené sur la chaise orange.

À 0 h 07, j’ai sorti mon téléphone d’une main. Il était calé contre le menton de mon fils.

J’ai fait le calcul. Deux fois. Sur la calculatrice, pour être sûr.

Du 1er janvier, 0 h 07, au 2 janvier, 10 heures, chez Maître Vasseur.

Trente-trois heures.

Cinquante-trois minutes.

PARTIE 2

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Onze jours après sa césarienne, ma femme a passé le réveillon en manteau, dans un appartement à 9 degrés.

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