J’ai calé mon téléphone contre l’unique paquet de pâtes et j’ai lancé la vidéo du 24 décembre.
Il était 3 h 10 du matin. J’étais remonté à l’appartement pour un chargeur et deux culottes pour Manon. J’avais pris le chargeur. Je m’étais assis à la table de la cuisine, sur la toile cirée à citrons, avec mon manteau.
Les radiateurs tiédissaient. Le thermomètre de la fenêtre disait 14.
24/12, 11:40.
La porte d’entrée s’ouvre. C’est un chauffeur de taxi, la cinquantaine, qui entre le premier. Il porte le siège-auto à deux mains, serré contre le ventre.
Manon le suit. Elle monte une marche, elle s’arrête. Elle monte une marche, elle s’arrête.
« Ça va aller, Madame ? »
« Oui. Merci. C’est juste le dernier. »
Il pose le siège sur le paillasson, il attend qu’elle soit entrée. Elle lui tend un billet. Il lui rend la monnaie, puis il fait demi-tour, puis il revient lui tendre aussi le billet de cinq.
« Pour le petit. »
Elle n’a pas dit un mot. Elle a juste tenu le billet de cinq dans sa main.
Il n’y avait personne pour la recevoir. Pas de sac de courses, pas de bruit de casserole. Elle a posé le siège dans le couloir, et elle s’est assise sur la chaise de l’entrée avec son manteau.
J’ai arrêté. J’ai regardé les pâtes. Je me suis levé, j’ai bu un verre d’eau au robinet, debout.
Puis je me suis rassis. Je suis passé à la vidéo suivante.
24/12, 20:50.
Cette fois, on voit la cuisine d’en haut, par l’entrée ouverte. La même toile cirée. Une nappe en papier par-dessus.
Maman, Chloé, Enzo. Des huîtres, un foie gras avec ses toasts, et une bûche de chez Leclerc, 14,90 €, avec l’étiquette retournée.
Une quatrième chaise : les manteaux dessus.
Enzo a gardé sa doudoune neuve pour manger. Il y a une étiquette qui pend sur sa manche.
Manon est arrivée en pantoufles, bonnet sur la tête. Elle s’est arrêtée dans l’encadrement.
« Je peux prendre un yaourt ? »
« Y a plus de place, Manon », a dit maman, sans lever les yeux de l’huître. « Va t’allonger. Tu es fatiguée. »
« J’ai faim. »
« Y a un yaourt dans le frigo. »
Enzo a rigolé. Chloé a regardé son assiette.
Manon a ouvert le frigo. Elle est restée longtemps devant, la lumière sur le visage. Elle a pris le yaourt. Elle est repartie vers la chambre, sa cuillère entre les dents.
« Bon réveillon ! » a dit maman.
Je n’ai pas fini la vidéo. Je me suis surpris à compter les secondes pour ne pas penser. Quarante-quatre secondes.
J’ai quand même fait défiler jusqu’au 14.
14/12, 22:14.
Un coup de sonnette. Manon ouvre en pyjama, le ventre en avant. Maman est sur le palier avec sa valise à roulettes, un sac en plastique, le cou enfoncé dans son écharpe.
Elle embrasse Manon. Elle entre. Elle se retourne pour fermer la porte.
Alors elle lève la tête vers la caméra.
Elle s’approche sur la pointe des pieds. Elle tapote le boîtier avec un doigt.
« Ça clignote même pas, ça. C’est un faux, ton truc. »
« C’est Ludo qui l’a mis, après le cambriolage. »
« Un faux. Ça se vend dix euros, pour faire peur. Moi, je les connais. »
J’avais réglé la diode en fixe, parce que celle qui clignotait m’agaçait la nuit. Elle est verte. Elle reste verte. Maman avait tapé dessus sans la regarder.
Pendant dix-sept jours, elle n’a plus jamais regardé cette caméra.
J’ai posé le téléphone. Je me suis frotté le visage avec les deux mains.
Ensuite j’ai ouvert les messages.
« Tout va bien, on dort beaucoup, gros bisous. »
28 décembre, 20 h 05.
29 décembre, 20 h 05.
30 décembre, 20 h 05.
À la minute près. Je ne l’avais jamais regardé. J’ai mis une seconde de trop à comprendre : personne ne tape ça trois soirs de suite à la même minute.
J’ai remis la vidéo du 28 : 6:12. Maman, l’ongle sur l’écran de Manon. Elle avait tapé le message le matin, et elle l’avait programmé pour le soir.
J’ai passé les vidéos une par une, de 6 h 19 le 28 jusqu’au 30. Le facteur, le chat du troisième. Manon qui sort deux fois sur le palier. Personne d’autre n’est entré dans cette entrée avant le 30.
J’ai ouvert la fonction exporter. L’application a refusé : mémoire pleine.
J’ai effacé trois jeux et une vidéo de chantier de 800 Mo. Je ne sais plus combien de temps j’ai regardé la barre avancer. Soixante et une vidéos entre le 14 et le 31 décembre. Quatre gigas.
À 6 h 50, la porte d’en face s’est ouverte.
Madame Rolland, en robe de chambre, ses cheveux sans la laque.
« Ludovic ? C’est vous ? »
« Bonjour, Madame Rolland. »
« Je suis rentrée hier, à cinq heures, j’ai entendu le bébé de loin. On m’avait dit que Manon était… fatiguée. »
« On vous avait dit quoi, exactement ? »
« Pas maintenant. » Elle a regardé mon téléphone. « Je passe vous voir à l’hôpital, tout à l’heure. J’apporte à manger. »
Elle a refermé. J’ai entendu la chaîne.
À 7 h 02, l’application a dit : exportation terminée.
Il restait une vidéo que je n’avais pas ouverte.
30/12, 22:40.
Le bruit de la clé dans la serrure. Maman entre seule, en manteau, sans valise.
Elle ne retire pas ses chaussures. Elle va directement au placard du compteur. Elle ouvre. Elle regarde le disjoncteur du chauffage, toujours baissé. Elle tapote dessus du bout du doigt.
« Bon. »
Elle referme.
Elle pousse la porte de la chambre. On ne voit pas l’intérieur, la caméra ne voit que le couloir. On entend Manon, très bas.
« Martine ? »
« Dors. »
Un éclair blanc éclaire le mur. Un clic.
Puis maman ressort. Elle tape avec un doigt sur le téléphone de Manon. Elle lit tout haut.
« Elles dorment, smiley qui fait un bisou. »
Elle sort. La porte se referme.
J’avais reçu cette photo à 22 h 41, dans ma chambre d’hôtel.
Manon et Nathan, sous la couette, de loin, les yeux fermés.
Je l’avais agrandie avec deux doigts. J’avais souri.
Le 1er janvier, à 10 h 20, je n’avais pas dormi, sauf vingt minutes sur la chaise orange du couloir.
Chambre 214. Un plateau sur le lit : deux biscottes, une barquette de confiture, un café dans un gobelet en carton. Manon avait mangé la confiture à la cuillère.
Elle était réveillée. La perfusion pendait au-dessus de son lit, accrochée à une potence qui grinçait. Elle avait gardé son bonnet.
« 37,8 », elle a dit. « L’infirmière a dit que c’est bon signe. »
« T’as dormi ? »
« Un peu. Et toi ? »
Je n’ai pas répondu. Nathan dormait dans le berceau, les poings fermés.
« T’as regardé la caméra », elle a dit.
« Oui. »
« Alors t’as tout vu. »
« Pas tout. »
Elle a tiré sur la couverture, par-dessus ses genoux.
« Je voudrais te raconter ce que j’ai entendu, moi. Avant que tu le voies sur une vidéo. »
Je me suis assis au bord du lit.
« En octobre, ta mère est venue deux fois. Tu te rappelles, tu rentrais le week-end. »
« Oui. »
« La première fois, c’était à la cuisine, tu m’as raconté. La deuxième, tu l’as raccompagnée à sa voiture, et elle est remontée chercher son sac. Elle m’a dit : Manon, tu lui parles, toi. La maison de papa, on peut pas la garder. Enzo va perdre sa camionnette. »
« Elle m’a dit pareil. »
« Elle pleurait, Ludo. Elle avait un mouchoir en papier dans la manche. »
« Et tu lui as répondu quoi ? »
« Que c’était entre vous deux. »
Je me suis frotté la nuque.
« Il y a autre chose », elle a dit. « Le 15 décembre, le lendemain de son arrivée. Elle était dans la salle de bain, la porte pas bien fermée. Elle parlait au téléphone, mais bas, comme quand elle veut pas qu’on entende. »
« Elle disait quoi ? »
« Elle disait : Je vous ai dit que je paierai, monsieur. Quarante-sept mille, oui, je connais le chiffre. Ensuite elle a dit : pas avant le 2. »
« Quarante-sept mille quoi ? »
« Je sais pas. Je me suis dit que c’était la camionnette d’Enzo. »
Je n’ai plus bougé.
« Elle a dit un nom ? Une banque ? »
« Elle a dit : le recouvreur, oui, oui, je sais. C’est tout ce que j’ai entendu. »
Je me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Dehors, une place de parking vide et un sapin jeté devant la poubelle.
Quarante-sept mille. Le 14 décembre, j’avais viré quatorze mille.
Je n’ai pas fait le calcul à voix haute. Je l’ai fait dans ma tête, trois fois. Ça ne donnait pas la camionnette.
Derrière moi, Manon a dit tout bas :
« Je t’ai pas appelé, après. J’avais pas ton numéro. »
« Je sais. »
« Je voulais pas que tu rates ton travail. »
« Manon. »
« Quoi ? »
« Je suis désolé, pour le 20. »
Elle a levé les yeux vers moi, avec le fil de la perfusion qui tirait sur sa peau.
« Je t’ai dit d’y aller. »
« Mickaël voulait pas me laisser. La dalle, on la coulait ce jour-là. J’ai demandé une fois, il a dit non, j’ai pas insisté. J’aurais pu. »
« Tu pouvais pas savoir. »
« J’aurais pu poser la question deux fois. Je me suis dit : elle a sa belle-mère, elle sera pas seule. »
Elle n’a pas répondu. Elle a regardé Nathan.
« Il avait 3 kilos 140, tu sais. Il a ouvert les yeux à 8 h. Le docteur a dit que c’était rare. »
Je n’ai pas su quoi faire de mes mains. Je les ai mises dans mes poches.
On a frappé à la porte à 11 h 05.
Madame Rolland est entrée, son cabas à l’épaule, un Tupperware serré contre elle comme une chose qu’elle aurait pu perdre.
« De la soupe de poireaux, j’en ai fait trop. »
Elle a posé le Tupperware sur la table à roulettes. Elle s’est penchée sur Manon, elle lui a pris la main.
« Ma petite. Je suis rentrée hier à cinq heures. Si j’avais su, je serais pas partie à Vichy chez ma sœur. »
« Vous pouviez pas savoir », a dit Manon.
« J’aurais pu me poser la question. »
Elle s’est assise sur la chaise visiteur, son cabas sur ses genoux.
« Le 28 au matin, vers six heures et quart, je descendais ma poubelle, j’ai croisé votre belle-mère sur le palier. Avec deux valises, la jeune femme, le garçon. Elle m’a dit : Madame Rolland, Manon est en dépression, ne la dérangez pas, elle a besoin de calme. »
« Elle a dit ça ? »
« Elle l’a dit en me tenant le bras, Monsieur Moreau. Je me suis dit : la pauvre petite. Je suis partie le 29. Je suis revenue hier. Et j’ai entendu un bébé pleurer. »
Elle a défait la fermeture de son cabas. Elle en a sorti un sac en papier : trois cuillères, deux serviettes.
« Si vous avez besoin d’un témoin, je dirai ce que j’ai entendu. Ce qu’elle m’a dit sur le palier. Je dirai tout. J’ai soixante-dix-sept ans et je n’ai plus rien à perdre. »
« Merci », j’ai dit.
« Ne me remerciez pas. Mangez. Vous avez une tête à cinq heures de sommeil. »
On a mangé la soupe dans les gobelets du plateau, à trois, avec les cuillères de Madame Rolland. C’était la première chose chaude que je mangeais depuis Toulouse.
Manon a fini la sienne. Nathan s’est mis à grogner dans le berceau.
À 11 h 52, mon téléphone a vibré sur la table à roulettes.
Un numéro que je ne connaissais pas.
Je l’ai ouvert.
« C’est Chloé. Pas un mot à maman. Lidl de Domérat, 14 h. J’ai ce que papa t’a laissé. »
Chloé est arrivée avec une boîte à gâteaux LU serrée contre elle, à deux bras, comme on porte un chat qui veut descendre.
Il était 13 h 52. Parking du Lidl de Domérat, le jour de l’An, rideau à moitié baissé. Il restait deux caddies et un pigeon.
Avant de partir, j’avais dicté le numéro de Nadine à Manon. Madame Rolland lui avait prêté son portable. Sa mère avait dit : « J’arrive. » Roubaix, six heures de route.
J’avais garé la Twingo au fond, côté bennes. Elle a ouvert la portière passager sans demander et elle est montée. Elle a posé la boîte sur ses genoux.
« T’as écrit avec quel téléphone ? », j’ai dit.
« Celui d’Enzo. Il le laisse sur la table. »
Elle a sorti une baguette du Lidl de son sac, encore dans son papier.
« Au cas où quelqu’un demande. J’ai dit à maman que je venais chercher du pain. »
« Elle est où ? »
« Au pavillon. Elle fait la sieste. »
« Pourquoi tu m’as écrit ? »
Chloé a regardé les bennes, pas moi.
« Hier à minuit, elle t’avait au bout du fil. Elle tient le téléphone loin de l’oreille, elle voit mal de près. Je t’ai entendu dire : tout va bien, maman. Avec sa voix à elle. »
Elle a soufflé par le nez.
« Je me suis dit : il sait. Et après j’ai pas dormi. »
Elle a poussé la boîte vers moi.
Le couvercle était rayé, la dorure du LU partie sur un coin. Une odeur de garage, d’huile et de carton humide. Dedans, par-dessus, une enveloppe blanche. Sur l’enveloppe, au crayon à papier : Ludo.
L’écriture de papa. Le L qui monte, avec une boucle.
« Maman voulait la jeter avec le reste du garage », a dit Chloé. « Je l’ai sortie en mars, avant qu’elle vide tout. Je savais pas ce qu’y avait dedans. Je l’ai pas lue. »
« Tu l’as lue. »
« Si. En décembre. »
J’ai ouvert l’enveloppe. Une page de cahier à spirale, pliée en quatre, les petits trous encore sur le bord.
« Ludo. Si tu lis ça, c’est que j’ai pas su te le dire en face. Ta mère joue. Pas aux cartes. Les grattages au tabac, puis le téléphone. J’ai payé trois fois, avec l’argent de la retraite et mes heures sup. Je te le dis pas pour la salir. Je te le dis pour que tu comprennes pourquoi j’ai fait la clause. »
Dessous, une autre ligne, plus appuyée :
« En 2019, chez Vasseur, j’ai fait mettre que la maison peut pas se vendre sans vous deux, toi et Chloé, présents devant le notaire. En vrai. Pas de papier signé par un autre. Garde-la. Papa. »
J’ai lu deux fois. À la deuxième, j’ai compris que j’avais arrêté de respirer et j’ai respiré.
Dans la boîte, sous l’enveloppe, une photocopie agrafée : donation-partage, 2019, tampon de l’étude. Page 4, un paragraphe surligné par quelqu’un au stylo jaune. Chloé, je suppose.
Et en dessous, un cahier à spirale à couverture bleue. Des colonnes au crayon. Des dates. Des sommes. Dans la dernière colonne, toujours la même lettre : M.
« Il notait tout ? »
« Tout, Ludo. Depuis huit ans. »
Je n’ai pas fait l’addition. J’ai refermé le cahier.
« Les 14 000 », j’ai dit. « Les miens. »
« Elle m’a demandé les miens le 20 novembre. Pour Enzo. Pour la camionnette. Je les ai virés le soir même. »
« Elle a dit que c’était pour Enzo. »
« Elle a dit aussi que tu serais d’accord. »
Elle s’est tordu les doigts sur son genou.
« Et le 17, c’est moi qui ai tenu le stylo. Le M avec les deux bosses, c’est moi. Je savais que c’était faux. Je l’ai fait quand même. »
Je n’ai pas répondu. Elle a continué, plus bas :
« J’ai pas le droit de parler contre elle, Ludo. C’est ma mère. Et c’est mon écriture sur le papier. Si je témoigne, c’est moi qui y vais, pas elle. »
« Tu as vu Manon, avant de partir ? »
« Le 24, j’ai vu qu’elle mangeait un yaourt. J’ai pas relevé la tête. »
C’est la phrase que j’ai gardée. Je ne sais pas pourquoi celle-là.
« Je te donne la boîte », elle a dit. « Je témoignerai pas. Je te le dis tout de suite pour que tu comptes pas dessus. »
Elle a ouvert la portière. Elle s’est retournée, elle a pris la baguette dans son sac et elle me l’a mise sur les genoux.
« Mange. T’as une tête d’enterrement. »
Elle a refermé. Je l’ai regardée traverser le parking, les épaules rentrées, sans son sac à main.
J’ai posé la boîte sur le siège passager. J’ai attaché la ceinture dessus, ce que je fais jamais avec rien.
J’ai quitté le parking. J’ai mordu dans la baguette. Elle était froide et elle avait goût de rien.
Premier feu rouge, à la sortie de Domérat. Il me restait le croûton dans la main.
Le téléphone a vibré dans le porte-gobelet.
« Maman ».
Un message. Pas un appel.
« Je sais que tu es à Montluçon, mon grand. »
PARTIE 3
Onze jours après sa césarienne, ma femme a passé le réveillon en manteau, dans un appartement à 9 degrés.
Part 2 of 5
