PARTIE 2 : « LÈVE-TOI, MAMAN ! MA FUTURE BELLE-MÈRE PASSE AVANT ! »

Mercredi 10 septembre, 6 h 10. Le premier train pour Bourges.

Je n’avais pas dormi. J’avais passé la nuit assise dans la chaise de Gérard, le classeur bleu sur la toile cirée, à relire douze pages de statuts jusqu’à ce que les lignes se mélangent.

Théo était reparti à 22 h 10. Je lui avais dit de rentrer chez lui et de ne rien dire à Béatrice. Il avait promis. Il avait tenu la poignée de la porte trop longtemps avant de la tourner.

Je n’avais pas appelé l’avocate. Le Post-it jaune de Sandrine attendait dans le classeur. D’abord, je voulais voir.

Dans le wagon, il y avait six personnes. J’ai pris la première place venue, côté couloir. Personne ne m’a demandé de me lever.

Bourges, 6 h 52. La rue des Tanneurs, à 7 h 25, après vingt minutes de marche et un café de distributeur à 1,20 euro, que j’ai bu en route.

Un immeuble de quatre étages, crépi gris, des volets fermés. J’ai compté les fenêtres de la façade, appartement par appartement. Cinq avaient leurs volets clos, avec de la poussière sur les gonds.

Dans le hall, une porte vitrée, des boîtes aux lettres de métal. Sur les huit boîtes, trois avaient un nom écrit au stylo. Les cinq autres avaient un morceau de scotch à la place.

Sur le mur, à hauteur d’yeux, une feuille collée avec du scotch d’emballage, déjà jaunie sur les bords.

« COMMANDEMENT DE PAYER VALANT SAISIE IMMOBILIÈRE. »

Un tampon de commissaire de justice. Un nom de créancier : Caisse d’Épargne. Un nom de débitrice : SCI Saint-Pierre Patrimoine.

J’ai pris la feuille en photo avec mon téléphone. Deux fois, pour être sûre. Mes doigts ne tremblaient pas. C’était étonnant. Ce sont mes yeux qui lisaient trop lentement.

Une saisie. Sur ce que Béatrice m’avait fait signer pour sauver.

Un bruit de roulettes dans l’escalier.

Une petite femme est descendue avec un caddie à carreaux. Un bonnet en laine, un gilet boutonné jusqu’au cou, des mitaines. Dans un hall où il faisait 15 degrés, je suppose.

« Vous cherchez quelqu’un ? »

« Je regarde, madame. »

« Vous êtes de la banque ? »

« Non. »

« De la mairie, alors ? »

« Je suis… presque de la famille de la propriétaire. »

Elle m’a regardée de haut en bas, mon manteau, mon sac, mon classeur sous le bras. Elle a eu un petit rire sec.

« Presque, oui. Elle a pas beaucoup de famille, elle. Nadine. Deuxième étage. »

« Chantal. »

Elle a lâché son caddie. Elle a poussé la porte de l’escalier avec le coude.

« Venez, Chantal. Je vais pas vous parler dans le courant d’air. »

Son appartement était au deuxième, à gauche. Une cuisine de trois mètres sur deux, une table avec une nappe plastifiée, un petit radiateur électrique réglé au maximum. Une odeur de café brûlé et de lessive.

Elle m’a servi dans un bol ébréché. Sans me demander.

« Vous voyez, j’ai un radiateur. Les autres, ceux de l’immeuble, ça fait sept mois qu’ils sont froids. Depuis février. »

« Sept mois. »

« Madame de Saint-Pierre dit que la chaudière est en commande. J’ai l’âge de ma mère, je vais pas attendre qu’elle arrive. »

« Vous avez écrit ? »

« À qui ? Elle passe le 5 de chaque mois, avec son petit carnet. Elle prend l’enveloppe. Mon loyer, en liquide. Elle me fait pas de quittance, elle dit que c’est pour les impôts. »

J’ai posé le bol. Dans ma tête, j’ai entendu le mot « paraphes ».

« Et les autres locataires ? »

« Y en avait huit, des appartements, y en a plus que trois qui sont habités. Les gens partent. Les uns après les autres. Le premier est parti en mars, il m’a laissé son pot de fleurs. »

Elle a montré la fenêtre. Un pot de géraniums, secs.

« Cinq vides, donc. »

« Cinq vides. Je suis la plus vieille. J’ai 78 ans. Je sais plus où aller. »

Elle a dit ça sans se plaindre. Comme on dit l’heure.

Je me suis revue, il y a trois semaines, dans la salle à manger de Béatrice. Une nappe blanche, du crémant, un stylo plume. Dans cet immeuble, une vieille dame en bonnet comptait les jours jusqu’au 5.

Et moi, j’avais signé pour elle.

« Pourquoi vous êtes venue, Chantal ? »

« Parce que j’ai reçu un papier. Il avait mon nom dessus. »

Elle n’a pas demandé lequel. Elle a juste hoché la tête.

« Alors vous êtes la dernière », a-t-elle dit.

« La dernière quoi ? »

« La dernière à qui elle a demandé un papier. »

Je suis restée quarante minutes. J’ai noté son numéro de téléphone au dos d’un ticket Leclerc. Elle m’a donné trois biscuits dans un mouchoir en papier, pour la route.

À 8 h 40, j’ai descendu l’escalier. Mes jambes étaient lourdes, mais je descendais.

La cour de l’immeuble était un carré de gravier mouillé, avec un container vert et une Clio sans roue de secours. J’ai traversé vers le portail. J’ai sorti mon téléphone pour écrire à Théo.

Un moteur s’est coupé derrière moi, à l’entrée de la cour.

Une portière a claqué.

« Je savais que vous viendriez, Chantal. »

Une voix posée, un peu essoufflée d’avoir fait semblant de ne pas se presser.

Je n’ai pas eu le temps de me retourner. J’ai entendu des talons, sur le gravier mouillé. Un pas, puis un autre, qui se rapprochaient.

« Je ne vous ai rien volé, Chantal. J’ai emprunté votre nom. »

Elle l’a dit à 8 h 47, dans sa Peugeot grise, portières fermées, avec le chauffage à fond.

Elle m’avait fait signe de monter, sans sourire. J’étais montée. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que c’était la première fois qu’on m’offrait une place depuis le train.

Elle portait son châle bleu marine. Sans maquillage, elle paraissait plus vieille que dans le wagon. Un ongle cassé, le vernis écaillé sur les autres. Sur la banquette arrière, une pile d’enveloppes à fenêtre, ouvertes, jamais rangées.

« Emprunté, ai-je répété. Avec mon écriture. »

« J’ai complété une formalité. Vos dix signatures sont de votre main, ma chère, personne ne vous les a arrachées. »

« La ligne au-dessus, non. »

« Une ligne. » Elle a levé une main, avec lassitude. « Une ligne que la banque exigeait. On ne peut pas déranger une dame pour chaque ligne. »

Le chauffage soufflait sur mes chevilles. Je pensais à Nadine, deux étages au-dessus, avec son bonnet de laine.

« Vous avez vu l’immeuble ? » a dit Béatrice, comme si elle avait lu dans ma tête. « Je sais que vous êtes montée. On me l’a dit. »

« Qui ? »

« Peu importe. Les gens parlent. » Elle a regardé ses mains. « Écoutez-moi bien, Chantal. Je ne vais pas vous faire une scène. Je vous propose quelque chose de raisonnable. »

« Raisonnable. »

« Vous remettez le virement. Les 19 400 euros. Le domaine garde la date, le mariage a lieu le 20, tout le monde est content. Vous gardez votre silence jusqu’à la cérémonie. Et après… »

Elle a cherché le mot.

« Après, je régulariserai. »

« Régulariser. »

« Je rembourserai la banque, doucement. La caution tombera. Votre maison sera protégée. Pour Théo, pour Chloé, pour les enfants qu’ils auront. C’est bien ce que vous voulez, une maison pour eux, non ? »

C’était exactement ce que je disais au traiteur, au téléphone, en juillet.

« Et si vous ne régularisez pas ? »

« Je régulariserai. »

« Quand vous aurez de l’argent. »

Elle n’a pas répondu. Elle a juste fermé la bouche, sur une phrase qu’elle n’a pas dite.

J’ai regardé les enveloppes derrière nous, dans le rétroviseur. Un tampon rouge sur l’une d’elles. Je n’ai pas eu le temps de lire.

« Je ne remettrai rien, Béatrice. J’irai voir l’avocate. J’irai à la police. »

Elle a soupiré. Elle a sorti son téléphone de son sac, un modèle récent, avec une coque dorée écaillée au coin. Elle a fait glisser son pouce, puis elle me l’a tendu.

« Regardez. Je préfère que vous voyiez par vous-même. »

Une photo. Une feuille tapée à la machine, une signature en bas.

« ATTESTATION SUR L’HONNEUR. Je soussigné, Théo Dubois, atteste avoir vu ma mère, Madame Chantal Dubois, rédiger de sa main la mention manuscrite figurant sur l’acte de cautionnement solidaire. »

En bas, la signature de mon fils. Le grand T qu’il fait depuis le collège, avec la barre qui dépasse.

Je l’ai relue trois fois. Je n’arrivais pas à la finir.

« Il n’a pas pu écrire ça. »

« Demandez-lui. »

« Il n’était même pas dans la pièce quand j’ai signé. Il était dans votre cuisine. »

« Alors dites-le à la police. » Elle a repris son téléphone d’un geste calme. « Dites aux policiers que votre fils a signé une fausse attestation. Ça vous avancera à quoi, ma chère ? »

Je tenais mon sac sur les genoux. Dedans, l’écrin de Gérard, contre mon coude.

« Vous le faites exprès. Vous le mettez au milieu. »

« Je ne mets personne au milieu. Il y était déjà. »

Elle a tourné la clé d’un quart, pour baisser le chauffage, puis elle l’a remontée. Un geste de quelqu’un qui compte ses litres.

« Vous êtes une brave femme, Chantal. J’ai de l’estime pour vous. Mais soyons franches. »

Elle m’a regardée en face, pour la première fois.

« Une femme qui vérifie des factures de l’hôpital ne vérifie jamais ce qu’elle signe. »

Elle l’a dit doucement. Avec presque de la tendresse.

Je n’ai pas bougé. J’ai senti une chaleur partir de ma nuque. Pas de la colère. De la honte, à l’idée qu’elle avait peut-être raison, et que j’avais passé trente ans à vérifier les autres.

« Béatrice. »

« Oui ? »

« Vous avez pensé à Nadine ? Au deuxième ? »

« Je pense à ma fille. Je pense à ce mariage, qui est le seul acte propre de toute cette histoire. Vous pouvez tout faire sauter, Chantal. La plainte, l’avocate, le commissariat, vous pouvez. Mais réfléchissez bien à qui vous écrasez en premier. »

Elle a posé la main sur le volant.

« Et si vous allez voir la police, c’est votre fils qui… »

Elle n’a pas fini sa phrase.

Elle a coupé le moteur.

Le chauffage s’est arrêté dans un petit souffle. Plus rien ne bougeait dans la voiture, sauf le tic de la clé qui refroidissait.

Le lendemain matin, la boîte à gâteaux LU était vide sur la toile cirée.

Quarante et un talons de chéquier, en petits tas, rangés par mois. Le carnet de comptes ouvert à côté. Deux tasses de tilleul froid que personne n’avait bues.

Je les avais sortis à deux heures du matin. Je cherchais un chèque où j’aurais écrit « bon pour » quelque chose. Je n’ai rien trouvé. Trente ans de talons, et pas une seule fois ces mots-là.

Je reviens à la veille. Mercredi, 22 h.

J’étais rentrée de Bourges à 19 h 40. Je n’avais pas dormi la nuit d’avant. Je mangeais une soupe de légumes dans un bol, sur la toile cirée, mon sac à côté de moi sur la chaise. L’écrin dedans, comme toujours.

On a frappé à la vitre de la porte. Trois petits coups, pas la sonnette.

C’était Chloé. Un sac Lidl dans une main, ses clés de voiture dans l’autre.

« Bonsoir, Chantal. Je peux entrer ? »

« Théo est avec toi ? »

« Non. Il sait pas que je suis là. Maman non plus. J’ai dit que je dormais chez une copine. »

Je me suis écartée. Elle est passée avec son sac serré contre le ventre.

J’ai mis de l’eau à chauffer. Du tilleul, je n’ai que ça. Elle s’est assise à la place de Théo, au bout de la table. Elle a posé le sac sur ses genoux et elle ne l’a pas ouvert.

« C’est moi qui ai mis la feuille dans le classeur. »

Je n’ai rien dit. J’ai versé l’eau.

« Le classeur bleu, celui des contrats. Maman m’a dit : mets l’exemplaire de la caution de Chantal avec le reste. Elle a dit que t’étais d’accord. Que t’avais signé au dîner, en connaissance de cause. »

« Tu l’as lue, cette feuille ? »

« Non. » Elle regardait ses mains. « Je l’ai juste rangée. Je savais pas que c’était 187 000 euros. »

Ranger sans lire. Signer sans lire. On avait fait pareil, elle et moi.

« Théo t’a dit qu’il avait vu la page, le 20 août ? »

« Mardi soir. Il m’a dit qu’il avait lu le montant et rien dit. Il m’a dit que j’allais comprendre pourquoi. J’ai pas compris. »

Elle a tourné sa tasse d’un quart de tour.

« Je suis pas venue pour lui. Je suis venue pour ce que Théo sait pas non plus. Saint-Pierre, c’est pas son nom. C’est celui de papa. »

« Philippe. »

« Il est mort il y a trois ans. Il a laissé des dettes partout. Des crédits, des impôts, un prêt pour sa boîte. La maison de l’île de Ré, elle a été vendue en deux mois. »

« Et l’immeuble de la rue des Tanneurs ? »

« Saisi. Je l’ai su dimanche, en ouvrant un recommandé de la Caisse d’Épargne. Elle l’avait caché derrière le micro-ondes. »

Je pensais à Nadine, soixante-dix-huit ans, avec son radiateur éteint depuis février.

« Et le mariage, c’est qui qui devait le payer ? »

Chloé a mis du temps à répondre.

« Le solde du domaine. 19 400 euros. Tu devais le virer mardi. Elle comptait dessus pour ses quarante invités. Elle disait : la mère de Théo a une maison payée, elle fera un effort. »

J’avais déjà viré 15 400 euros. Mon Livret A était presque à sec.

« Un effort. »

« Je sais. » Elle a pris l’essuie-tout posé sur la table. Elle pleurait sans bruit.

« Je te demande pas de laisser tomber, Chantal. Je te demande de pas l’écraser. Si tu portes plainte, si la banque la lâche, elle a plus rien. Plus de maison, plus de nom. Elle a que moi. »

« Elle a aussi ma signature en bas d’une feuille. »

« Je sais. Je sais. »

J’ai pensé à la robe. Je l’avais accompagnée l’essayer, un samedi, et j’avais payé les retouches, 90 euros, en espèces, pour pas qu’elle ait à demander à sa mère. Elle s’en souvenait sûrement. Elle n’en a pas parlé.

Je ne sais pas si elle me disait tout. Mais elle avait garé sa voiture au bout de la rue des Lilas, pour que personne la voie.

Elle a regardé mon sac sur la chaise.

« Tu l’as toujours avec toi, hein ? »

« C’est les boutons de manchette du père de Gérard. »

Elle a hoché la tête, comme si elle comprenait. Puis elle a repris son sac Lidl, de la main droite cette fois.

« Il y a autre chose. Avant papa, maman habitait à Roubaix. Elle préparait des commandes dans un entrepôt de vente par correspondance. Elle m’a jamais caché tout à fait. Elle me disait juste d’en parler à personne, surtout pas à ta famille. »

J’ai repensé à sa main sur la clé de contact, ce matin. Un quart de tour pour baisser le chauffage. Une femme qui compte ses litres.

« Alors c’est quoi, son vrai nom ? »

Chloé a regardé le tilleul. Il ne fumait plus.

« Elle s’appelle Pochon. Béatrice Pochon. Et maman a déjà fait ça une fois, à Roubaix. »

Elle n’a rien ajouté. Entre nous, les deux tasses refroidissaient.

PARTIE 3 : « LÈVE-TOI, MAMAN ! MA FUTURE BELLE-MÈRE PASSE AVANT ! »

Story Parts

« LÈVE-TOI, MAMAN ! MA FUTURE BELLE-MÈRE PASSE AVANT ! » m’a lancé mon fils devant tout le wagon,.

Part 2 of 5

Previous: Part 1
Next: Part 3