Le papier avait des carreaux. Des petits carreaux d’écolier, de 5 millimètres, bleu pâle, le genre qu’on achète en lot de dix au Leclerc.
Le brigadier Garcia le tenait sous sa lampe de bureau, par les coins, comme une photo qui sèche. Vendredi, 9 h. Même chaise en plastique que la veille. Le post-it jaune avec sa ligne directe était toujours collé sur mon téléphone.
« Ludovic Leroy, a-t-il lu à voix haute. Là, j’ai un nom complet, madame. Ça change tout. »
Il a tapé sur son clavier, deux doigts, sans se presser. L’écran a rempli sa moustache de lumière bleue.
« Sorti en mars. Six ans ferme pour usure et escroquerie. Libre sous contrôle judiciaire. » Il a tourné l’écran vers moi sans que je comprenne ce que je voyais. « Il pointe tous les quinze jours. Il est poli. Il dit merci. »
« Manon m’a dit la même chose. »
« Manon ? »
« Sa fille. »
Il a noté. Puis il a posé son doigt sur le verso de la copie, sur les onze lignes.
« Ce papier, c’est un dossier à lui tout seul. Onze personnes à qui il a prêté à 20 % par mois. Si deux d’entre elles portent plainte et que ce feuillet est versé, il est en récidive. » Il a levé les yeux. « Mais ce que vous me montrez, c’est une photocopie. Je ne peux pas en faire grand-chose. Regardez le bord. »
Le bord gris, à gauche. Une ombre de scanner.
« L’original est ailleurs, a-t-il dit. Et lui sait où. »
« Moi, non. »
« Alors il va croire que c’est vous. » Il a replié la copie en quatre et me l’a rendue. « Ne la sortez plus de votre sac. »
Il a croisé les mains.
« Pour l’extorsion, il me faut une remise. De l’argent, ou le papier, devant mes agents. Aujourd’hui, il a écrit des textos. C’est un début, c’est pas un délit. Si la remise a lieu samedi, je prends. »
« Samedi midi. »
« Deux agents en civil. Un homme, une femme, qui prennent un pain comme tout le monde. Dans la boulangerie, pas ailleurs. » Il a ajouté : « Pas de téléphone avec la boulangère, madame, ce soir. Si Leroy surveille, un téléphone, ça s’entend. »
« Et ma fille ? »
Il n’a rien répondu tout de suite. Il a rangé son stylo.
« Votre fille décide, madame. Elle a dix-huit ans. »
Je suis sortie du commissariat à 10 h 40. La Clio avait démarré du premier coup, ce matin-là. Elle me faisait ça, parfois, quand il ne fallait pas.
Léa m’attendait dans la cuisine, à 11 h, assise sur la chaise de Théo, le bol de café entre les mains. Christophe était retourné dans sa chambre chercher des affaires propres.
Je lui avais tout raconté : les deux agents, la remise, le pain. Elle avait écouté sans m’interrompre.
« J’veux travailler samedi, maman. »
« Non. »
« Il viendra pas, sinon. » Elle a posé le bol. « Tu l’as dit toi-même, il lui faut la remise. Moi je suis dans la boulangerie, il vient. Moi j’y suis pas, il attend. Il envoie Enzo. Ou pire. »
« Ça s’appelle utiliser sa fille comme appât. »
« Ça s’appelle que je suis majeure, et que c’est mon samedi. » Elle a haussé les épaules. Elle a eu cette façon de pencher la tête sur le côté, la même que lui. « Maman. S’il te plaît. »
J’ai regardé mes mains. J’ai pensé à la blouse, accrochée derrière la porte, que je n’avais pas portée depuis mardi.
Je me suis levée pour mettre l’eau à chauffer. Je l’ai laissée bouillir sans rien faire.
« Non, j’ai dit. Non. »
Elle n’a pas bronché.
« Oui, j’ai dit. À une condition. »
« Laquelle ? »
« Christophe est dans la boulangerie. Dans la queue. Dès 11 h. À trois mètres de toi, tout le temps. Même quand tu vas chercher du pain au fond. »
« D’accord. »
« Même aux toilettes. »
« Maman. »
« Même aux toilettes, Léa. »
Elle a ri. Une seconde. Un rire pour de vrai, avec la tête de côté. Je suis restée à regarder la bouilloire, le dos tourné, jusqu’à ce que ça passe.
On avait fait la paix la veille au soir, entre deux assiettes de pâtes, sans en parler. On la refaisait maintenant, en parlant d’autre chose.
L’après-midi a été long. J’ai lavé le carrelage, deux fois. J’ai vidé le frigo pour le remplir. À 17 h, Chloé m’a envoyé un texto : « Je peux passer ? » J’ai répondu « Pas ce soir. » Je n’avais pas envie de lui expliquer. Je n’avais pas envie qu’on lui demande.
À 18 h, la boîte LU était sur le buffet, à côté de la corbeille à fruits vide. Fermée, avec son lacet noué deux fois. Il y restait onze cartes, de 20 à 30. Plus la lettre, qui était dans mon sac.
Léa s’est arrêtée devant, en passant avec une pile de torchons. Elle a posé la main sur le couvercle, à plat, comme sur une casserole pour sentir si elle chauffe encore.
« Il savait que ça arriverait, Théo, a-t-elle dit. »
« Qui ça ? »
« Lui. Le type. » Elle a tapoté le couvercle. « Il a tout mis là-dedans pour qu’on le sache le jour où. Il a tout prévu, maman. »
Je n’ai rien dit. Elle est partie avec ses torchons.
Christophe est revenu à 18 h 30, un sac plastique dans la main : un rasoir jetable, une chemise repassée par lui-même, des chaussettes. Il avait l’air d’un homme qui se prépare à passer un entretien.
« Je me rase demain à 8 h, a-t-il dit. À la boulangerie, je veux pas avoir l’air d’un type qui… »
« Tu as l’air d’un type qui vient chercher du pain. »
« Justement. »
À 18 h 40, on a sonné.
On s’est regardés, tous les trois. Léa est restée dans le couloir, un torchon sur l’épaule. Christophe s’est avancé en tenant son sac comme une arme.
Je suis allée jusqu’à la porte. J’ai mis l’œil au judas.
Une capuche grise. Un visage maigre. Les mains dans les poches.
Enzo. Seul.
« Mon oncle a déjà envoyé un type à l’hôpital pour moins que ça. »
Enzo l’a dit debout dans mon entrée, la capuche encore sur la tête. Il venait de demander « Je peux ? » et j’avais reculé d’un pas, sans savoir pourquoi. Ses genoux bougeaient, dans son jean.
Christophe s’est mis entre lui et le couloir, son sac plastique à la main. Léa est restée contre le mur, le torchon sur l’épaule.
« Assieds-toi, j’ai dit. Pas sur la chaise de mon fils. »
Il a pris le tabouret. Il a baissé sa capuche. Vingt-trois ans, les joues creuses, un bouton de fièvre sur la lèvre.
« Vous avez de l’eau, madame ? »
Je lui ai servi un verre. Il l’a bu d’une traite. Sa main gauche tremblait sur la toile cirée.
« J’suis pas venu pour l’argent, a-t-il dit. Mon oncle s’en fout, de vos douze mille quatre cents. »
« Il les a réclamés, a dit Christophe. Mardi, 8 h 31. »
« C’était un test. »
« Un test de quoi ? »
« Si vous payiez sans discuter, c’est que vous saviez pas qu’il y avait un papier. Si vous discutiez, c’est que vous l’aviez. » Enzo a regardé le verre vide. « Vous avez pas payé. Vous êtes venu ici. Du coup, il sait. »
Christophe n’a rien répondu. Il a serré le sac plastique. Dedans, le rasoir a craqué.
« Raconte-moi qui tu es, j’ai dit. Parce que moi, j’sais que ton prénom et ta capuche. »
« Ma mère est morte quand j’avais neuf ans. Tonton m’a pris chez lui. Il m’a élevé. Il m’a payé le permis, il m’a trouvé du boulot. » Il a haussé les épaules. « Quand il dit “viens”, je viens. »
« Les photos, c’est toi. »
« Quatre fois. Je les envoie à Tonton sur son téléphone. La boulangerie, samedi, 11 h 52. L’immeuble. Le lycée. Et vous, mercredi, devant l’hôpital. » Il n’a pas levé les yeux. « Et l’enveloppe aussi, madame. »
Léa a bougé dans le couloir.
« Quelle enveloppe ? »
« Celle de la boîte aux lettres. Mardi, j’étais au café d’en face. J’ai vu monsieur la glisser. » Il a montré Christophe du menton. « Il est parti. J’ai pris l’enveloppe, je l’ai ouverte, j’ai mis la photo avec la carte. J’avais du scotch dans ma poche, pour recoller. »
« Le scotch neuf, j’ai dit. »
Je revoyais la patte de l’enveloppe 18, mardi soir, sur la toile cirée. Je l’avais grattée avec l’ongle. Elle brillait plus que le reste.
« Mon oncle voulait que vous croyiez que ça venait de lui, a repris Enzo. Que vous le jetiez dehors. Un type seul, c’est plus facile. »
Léa est sortie du couloir. Elle tenait le torchon à deux mains, comme une corde.
« Et le papier ? Qu’est-ce qu’il y a dessus, qui lui fait peur ? »
« Le reçu, il s’en fout. C’est le dos. » Enzo a sorti ses mains de ses poches. « Onze noms. Deux sont dans un dossier, chez les flics, en ce moment. Si le dos sort, c’est huit ans. Il me l’a dit. Il a dit : à mon âge, huit ans, c’est la perpétuité. »
« Et samedi ? »
« 11 h 45, à la boulangerie. Il veut le papier devant Léa, au comptoir. » Il a avalé. « Pour qu’on réfléchisse. C’est son mot. »
« Qu’on réfléchisse. »
« Il le dit tout doux, madame. C’est ça qui fait peur. »
Personne n’a parlé pendant un moment. Dans l’escalier, quelqu’un a claqué une porte, au deuxième. Christophe a posé son sac sur le buffet, à côté de la boîte LU. Il y a posé la main, une seconde, et il l’a retirée.
« Pourquoi tu viens nous le dire ? a-t-il demandé. Tu risques quoi, toi ? »
« Tout. » Enzo a ri, un petit rire sans rien dedans. « Jeudi, sur le toit, elle m’a dit que je prenais jamais la monnaie. Personne m’avait jamais vu faire ça. Personne m’avait jamais vu, tout court. »
« T’as pas à être fier, a dit Léa. »
« Non. »
« Alors t’es pas fier. Mais t’es venu. » Elle a haussé une épaule. « C’est déjà pas mal. J’dis pas que c’est assez. »
Il s’est levé. Il a remonté sa capuche. Il était déjà à la porte du couloir quand j’ai attrapé mon téléphone sur la table. Le post-it jaune de Garcia était toujours collé dessus. « Pas le 17. Moi. » Et le numéro, au stylo noir.
Je l’ai décollé. Je l’ai mis dans la main d’Enzo, sans rien dire, et j’ai refermé ses doigts dessus. Il a lu. Il a plié le papier en deux, puis en quatre, et il l’a glissé dans sa manche.
« Il y a quelqu’un d’autre que lui, a dit Léa. Pour t’écouter. »
Enzo a hoché la tête.
C’est là que sa poche s’est allumée.
Une lumière blanche, à travers le tissu gris, au niveau de la hanche. Pas une vibration. Juste l’écran, qui éclairait le coton de l’intérieur.
Il a sorti le téléphone, du bout des doigts.
« Appel en cours — Tonton — 11:42 »
Onze minutes, quarante-deux secondes. Pas une heure : le compteur d’un appel. Le chiffre montait, pendant qu’on regardait. 11:43.
Enzo est devenu blanc, d’un coup, comme un cachet.
« Je l’ai pas appelé, a-t-il dit. Je le jure, madame. »
L’écran s’est éteint.
Théo avait dix-sept ans et un tablier trop grand. Le samedi, il rentrait de chez Chantal vers 7 h 30 avec le sac de croissants, chauds, gras, qui traversaient le papier. Il le posait sur la toile cirée.
« C’est Chantal qui offre. »
Je disais que je dormais. Il disait que oui, justement, et il en prenait un avant moi.
Samedi, 4 h 50. J’étais dans l’escalier, mon manteau sur le dos, les chaussures à la main pour ne réveiller personne. Quatre étages, quatre-vingt-seize marches. Christophe dormait sur le canapé, la bouche ouverte, les lunettes de pharmacie sur le ventre. La porte de Léa était entrouverte, comme toujours.
J’ai laissé un mot sur la toile cirée : « Boulangerie. Je reviens avant 7 h. S. »
Je n’ai pas téléphoné. Garcia l’a dit : pas de téléphone avec la boulangère. Je n’ai pas pris la Clio non plus. Elle démarre un matin sur deux, et à cette heure-là, elle réveille la rue.
En bas, j’ai regardé par la vitre de la porte. Un lampadaire. Trois voitures garées, des petites, une Twingo, une 206, un vieux Kangoo. Pas de Berlingo blanche. J’ai attendu deux minutes, pour être sûre. Puis j’ai marché jusqu’à la boulangerie, et je suis passée derrière, par la cour.
Il y avait de la lumière à la fenêtre du fournil. Et l’odeur, avant même d’arriver : le pain chaud, jusqu’au bout de la rue.
J’ai frappé trois coups à la porte de derrière.
Chantal a ouvert. Soixante-deux ans, les bras blancs de farine jusqu’aux coudes, un foulard sur les cheveux.
« Entre, vite. »
« Tu savais que je viendrais. »
« Depuis treize ans que je sais, ma grande. » Elle a refermé la porte, à clé. « Tu es passée par la cour ? »
« Garcia, le brigadier, m’a dit de pas téléphoner. »
« Il a raison. » Elle a regardé derrière moi, dans le noir. « T’as vu la Berlingo ? »
« Non. Rien. »
Dans le fournil, le pétrin tournait. Une pâte épaisse, collante, qui faisait le bruit d’une grosse bête qui respire. Sur le tableau, au feutre : 60 baguettes, 40 tradition, 25 pains au chocolat. Chantal pétrissait depuis 3 h 30. Elle ne s’est pas assise. Elle s’est essuyé les mains sur son tablier.
« Treize ans, Chantal. Treize ans, tu n’as rien dit. »
« Il m’a dit : si Maman te le demande. Ou Léa. » Elle a haussé une épaule. « Tu demandais pas. »
Je n’ai pas répondu. Elle m’a pris le bras, un peu trop fort.
« Viens. »
L’arrière-boutique sentait la farine et le carton. Des sacs de vingt-cinq kilos, empilés jusqu’à mon épaule. Derrière, à ras du mur, un coffre gris, pas plus grand qu’un four à micro-ondes. Chantal s’est accroupie. Elle a tourné la molette, deux fois à gauche, une fois à droite. Un clic.
Elle en a sorti une enveloppe kraft, le papier mou à force d’avoir attendu. Au stylo bille, de l’écriture de Théo : « Papa. »
Elle n’a pas ouvert l’enveloppe. Elle me l’a tendue.
Dedans, un feuillet à carreaux, plié en trois.
Je l’ai ouvert sous l’ampoule nue. Le papier était plus épais que la copie. Le bleu de l’encre, plus bleu. Les carreaux de 5 millimètres, et ces mots, en haut, de la main d’un homme que je ne connaissais pas :
« Je soussigné Ludovic Leroy reconnais avoir reçu de M. Théo la somme de 12 400 € en règlement de tout compte de la dette de M. Christophe. Fait à Roubaix, le 3 mars. »
Une signature, penchée, large. Et en dessous, plus petit : « Témoin : Chantal Dubois ».
J’ai retourné le feuillet. Onze lignes. Onze prénoms. Une colonne, « 20 % ». Et « Christophe 28 000 », barré d’un seul trait.
« Je l’ai signé à ce comptoir, a dit Chantal. Le 3 mars, à 17 h 10. Ton fils avait les mains sur la caisse. Il m’a dit : “T’as le droit de pas comprendre, Chantal, mais signe.” »
« Et Ludovic ? »
« Il a pris les billets, il a écrit, il a arraché la page. Il m’a dit merci. » Elle a fait une grimace. « Poli. Toujours poli. »
« Il est revenu. »
« Lundi. Et jeudi. Il a acheté une tradition à chaque fois, il a payé en pièces. Il m’a demandé si le petit Théo n’avait rien laissé en garde. » Chantal a croisé les bras sur son tablier. « J’ai dit : “Les gamins, ça laisse que des dettes de croissants.” Il a souri. Il a pris son pain. »
Je me suis assise sur un sac de farine. Ça a fait un bruit de neige. Un peu de poudre blanche est partie sur ma manche, que je n’ai pas essuyée.
« Il est venu, aussi, a dit Chantal. Le matin avant l’opération. »
« Théo ? »
« À 6 h 20, il m’a ramené la clé de la boutique. Il a dit : “Si Maman te demande pourquoi j’ai l’air tranquille, dis-lui que je lui ai tout laissé par écrit.” Il riait, Sandrine. Il avait même un peu faim. Je lui ai donné un croissant. »
Ce matin-là, à l’hôpital, il avait l’air tranquille. J’avais cru qu’il ne comprenait pas ce qui l’attendait.
« Il savait, j’ai dit. »
« Il savait tout. Il avait tout prévu. Même moi, ici. » Elle a tapoté l’enveloppe. « Il m’a dit : “Il reviendra le jour où mon père reviendra.” Et il est revenu, hein, ton Christophe ? »
« Mardi. Jusqu’à la porte. »
« Alors c’est maintenant. »
Je lui ai raconté, en deux minutes : les deux agents, le dispositif, midi. Elle a hoché la tête à chaque phrase.
« Ma boutique, mes clients, a-t-elle dit. Ils prennent un pain comme tout le monde. Et Léa, je la lâche pas d’un mètre. »
J’ai plié le feuillet en trois, comme il l’était. Je l’ai glissé dans la poche intérieure de mon manteau, contre le bouton du haut. Je l’ai senti à travers la doublure, léger, aussi léger qu’une facture.
La pendule, au-dessus du pétrin, indiquait 5 h 58.
Six heures avant midi.
PARTIE 5
Mon fils de 18 ans a donné un morceau de son foie à sa petite sœur de 5 ans. Il n’est jamais rentré de l’hôpital.
Part 4 of 5
