
Ce matin-là, j’ai mis neuf minutes à épingler un insigne sur mon manteau gris.
Je me suis piqué le pouce deux fois. J’ai recommencé. Dans la glace de l’entrée, il était un peu de travers, et je l’ai laissé comme ça.
C’était la première fois que je le portais. Gérard me l’avait donné le matin de notre mariage, en 1972, et il dormait depuis dans un tiroir, sous les nappes. Ce jeudi-là, j’ai fait le geste à sa place.
La Clio a démarré à la deuxième tentative. Le chauffage ne marche que d’un côté. Quarante minutes de route avec une jambe au chaud et l’autre gelée, la radio allumée sans que je l’écoute.
Au poste de garde, Hubert Martin a levé la barrière avant que j’aie fini de freiner.
« Bonjour, madame Leroy. Vous avez votre badge ? »
« Dans le cabas, Hubert. »
« Je sais bien, c’est pour la forme. » Il a regardé derrière lui, puis il a baissé la voix. « Faut que je vous dise, ils refont le mess demain. Sept heures, les peintres sont là. »
« Tout le mess ? »
« Le mur du fond. Ordre du colonel. On m’explique rien, à moi. »
Je l’ai remercié. J’avais perdu l’appétit, mais j’ai garé la Clio quand même, entre deux fourgons gris.
Voilà pourquoi j’étais venue ce jour-là. Pas pour le cassoulet. Pour regarder un mur une dernière fois avant qu’il soit blanc.
Depuis novembre, je viens tous les jeudis. Gérard mangeait au mess chaque semaine depuis qu’il était ancien. Il avait sa table, la quatre, et sa chaise, celle qui fait face au mur du fond.
Cette chaise, personne ne s’y assoit. Je m’installe en face et je lui laisse la vue.
Jean-Pierre Robert, le cuisinier, m’attendait derrière le self.
« Le morceau du dessus, madame Leroy. Je vous l’ai gardé. »
« Vous êtes trop gentil, Jean-Pierre. »
« Chut. Faut pas le dire aux gars, ils seraient jaloux. »
J’ai pris mon plateau. Dans mon cabas, il y avait le badge sur son cordon bleu, un thermos de café et une plaquette de Doliprane déjà entamée.
Il y avait deux cents couverts ce midi-là. Des treillis partout, des plateaux gris, l’odeur de saucisse et de haricots qui remplit la salle jusqu’au plafond. Je me suis assise face à la chaise vide.
J’avais mangé trois cuillères quand ils sont entrés.
Ils étaient trois, plateau à la main, et le plus grand marchait devant. Sur sa poitrine : MOREAU. Sur celle des deux autres : GARCIA et PETIT.
Il m’a vue. Il a donné un coup de coude à Garcia.
« Regardez-moi ça. On a de la visite. »
« Elle a dû se tromper de bus », a dit Petit.
Je n’ai pas levé la tête. J’ai repris de la saucisse. Elle était bonne, comme tous les jeudis.
Alors Moreau s’est planté devant moi. Il m’a demandé quel grade j’avais bien pu avoir, moi, à l’âge de pierre. Il l’a dit fort. Assez fort pour que deux cents militaires en profitent.
Quelques rires, vers les tables du fond. Rien de méchant, je crois. Des gamins qui rient parce que celui qui parle a des galons.
« Madame ? Y a quelqu’un ? »
Je mangeais. Il a posé son plateau sur la table voisine, puis ses deux mains à plat sur la mienne. Mon bol a tremblé.
« Tu vois la porte, là-bas ? C’est pour ceux qui ont un badge. Alors ton nom, tes papiers, et vite. »
À la table d’à côté, une jeune soldate a levé la tête. Elle devait avoir vingt ans. Elle a regardé les galons de Moreau et elle a rebaissé les yeux sur son assiette.
Il a claqué des doigts, deux fois, sous mon nez.
« Franchement, t’as compris ce que je dis ? »
Il n’avait pas le droit. Ni de me parler comme ça, ni de me réclamer mes papiers. Les visiteurs, c’est l’affaire d’Hubert, au poste de garde, avec son registre. Moreau le savait. Toute la salle le savait.
Mon badge était dans le cabas, avec ma photo dessus. Je n’ai pas bougé le bras.
Gérard disait que mon entêtement méritait une médaille. Il disait aussi que ce n’était pas un compliment.
J’ai bu de l’eau. J’ai reposé le verre sans le faire cogner.
« Debout, a dit Moreau. On règle ça au portail. »
Il était rouge jusqu’aux oreilles. Je suis restée sur ma chaise. Je ne sais pas ce que j’espérais en venant ici. Peut-être juste cette chaise, et le temps de regarder le mur.
Il m’a toisée de haut en bas, du chignon aux chaussures du dimanche. Il cherchait par où me prendre. Puis son regard s’est arrêté sur mon col.
« C’est quoi, ça ? »
Petit s’est penché. « C’est le nôtre, Théo. L’écu et l’oiseau. »
« On les achète pas aux puces, mamie. Tu l’enlèves. Tout de suite. »
« Non. »
Je ne lui avais pas encore adressé un mot. Celui-là est sorti tout seul.
Sa main est montée vers mon col et elle est restée en l’air.
J’ai regardé l’horloge au-dessus du self. 12 h 40. Puis j’ai regardé le mur, derrière lui.
Je lui ai dit de se retourner. De lire ce qui était écrit là-haut avant de me toucher. Je l’ai dit doucement, comme on parle à un enfant qui court près d’une route.
Plus une fourchette ne bougeait. On entendait la hotte de la cuisine, et rien d’autre.
Les mains de Moreau étaient toujours à plat sur ma table. Il ne les a pas retirées.
Moi, je savais ce que disait ce mur. Je le savais mieux que mon numéro de Sécu.
Moreau a retiré une main de ma table. Pas les deux.
Il a regardé Garcia, puis Petit, comme un gamin qui demande la permission avant de traverser.
« Vas-y, Théo », a dit Petit. « Elle te fait marcher. »
« On bouffe en dessous tous les midis », a dit Garcia. « On sait ce qu’il y a d’écrit. »
Moreau s’est retourné, lentement. Au fond de la salle, le mur est d’un blanc un peu sale. Les lettres bleues sont hautes comme un avant-bras. Elles courent au-dessus du chariot où on rend les plateaux.
Il a lu. Je l’entendais à peine, malgré la salle muette.
« 14 mars 1970. Ils étaient onze. Une infirmière les a tous ramenés. »
« Et alors ? C’est l’histoire du régiment, a dit Petit. Tout le monde la connaît. »
« Alors vous avez dû les compter, les noms, en dessous. Combien il y en a ? »
Garcia a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Petit a regardé le bout de ses rangers.
Moreau n’a rien dit. Trois ans qu’il s’asseyait sous ces lettres pour manger son plat du jour.
« Onze, madame. »
C’était la jeune soldate de la table voisine. Elle s’était levée à moitié, la main sur le dossier de sa chaise. Sur sa poitrine, on lisait BERNARD.
« J’ai compté ma première semaine, a-t-elle dit. Je m’ennuyais, dans la queue du self. »
« Merci, mademoiselle. »
« Manon, madame. Manon Bernard. » Elle a rougi. « Pas de lien avec le troisième, j’ai vérifié. »
J’ai failli sourire. Je ne l’ai pas fait.
J’ai détaché l’insigne de mon col. L’épingle résistait, j’ai dû la pousser avec l’ongle. Je l’ai posé à côté de mon bol, sur la table. Une pellicule de graisse blanche s’était figée sur le cassoulet.
« Retourne-le. »
« Madame, j’voulais pas… »
« Retourne-le. »
Il l’a pris entre deux doigts, comme un truc qui peut mordre.
Le matin de notre mariage, Gérard l’avait gravé avec la pointe d’un compas. Les chiffres sont minuscules, un peu penchés. 14.03.1970. Et dessous : 11.
« C’est quoi, ça ? »
« Ce que tu voulais m’enlever. »
Jean-Pierre était sorti de derrière son self en serrant son torchon. Il a fait un pas vers nous. J’ai secoué la tête et il s’est arrêté.
« Maintenant, lis la suite. Tout haut. Les noms. »
Moreau s’est retourné vers le mur. Il lisait du doigt, comme à l’école. Deux cents personnes ne bougeaient plus. Ma jambe gauche, celle que le chauffage de la Clio n’avait pas réchauffée, était encore glacée sous la table.
« Le premier », a dit Moreau. « Le deuxième. Le troisième : BERNARD Michel. »
« Il a quatre-vingts ans, ai-je dit. Il habite à Roubaix. Il m’envoie une carte à Noël, avec le timbre toujours de travers. »
Personne n’a ri. Je ne voulais pas qu’on rie.
« Le quatrième. Le cinquième. »
Sa voix a tenu jusque-là. Petit a voulu dire quelque chose, et Moreau l’a arrêté d’un geste, sans tourner la tête.
Je me suis aperçue que je serrais mon verre à deux mains. Pour la première fois de la journée.
« Le sixième. »
Il s’est arrêté net. Son doigt est resté collé au mur, sous deux mots. MOREAU Pierre.
« Mon grand-père, c’était… »
Il n’a pas fini sa phrase. Il a eu un petit rire, un rire sans rien dedans.
« Non. C’est pas lui. Des Moreau, y en a partout, du coup… »
« Théo, a dit Garcia à mi-voix, ton grand-père, il s’appelait pas Pierre ? »
« Ferme-la. »
« Pierre, ai-je dit. Il avait vingt-quatre ans. »
« Arrêtez. »
« Continue. Il en reste cinq. »
Il m’a regardée. Pour la première fois, il me regardait vraiment, comme on regarde quelqu’un qu’on a mal jugé et qui ne vous a pas encore pardonné. J’ai pensé à ma dernière carte de Michel, posée sur le frigo, avec son timbre de travers. Je n’ai pas baissé les yeux.
Moreau a poursuivi. Il ne lisait plus tout haut. Ses lèvres bougeaient, c’est tout. Le septième, le huitième. Je connaissais chaque nom, et chaque visage tel qu’il était à vingt ans.
Je ne saurais pas dire combien de temps ça a duré. Une minute. Dix, peut-être.
Manon Bernard s’était rassise sans bruit. Elle fixait Moreau, la bouche un peu ouverte. Sur la table voisine, un plateau est resté plein jusqu’à la fin du repas.
Le dernier nom était un nom que j’aurais reconnu les yeux fermés. Moreau s’est arrêté dessus, lui aussi, mais il n’a rien dit.
Sous cette onzième ligne, il y avait une autre ligne, très basse, presque au ras de la plinthe. Les lettres étaient plus petites, plus serrées. Un bleu qui n’était pas tout à fait le même. Une autre main.
Moreau a vu que je regardais. Il a suivi mon regard. Il s’est accroupi devant le mur, un genou sur le carrelage, le nez à trente centimètres des lettres.
Il a levé le doigt. Il a ouvert la bouche pour lire.
« Elle s’appelait Josiane Leroy. »
Moreau l’a lue deux fois. La première, sa voix a buté sur mon nom. La seconde, il a ajouté ce qui suivait, comme on lit une signature en bas d’un chèque.
« P.M. 1998. »
Elle s’appelait. À l’imparfait, comme on parle des gens qu’on a enterrés.
Je n’ai pas bougé de ma chaise. Mon nom était sur ce mur depuis vingt-huit ans, et c’était la première fois que je l’entendais dire à voix haute dans cette salle.
« Qui a écrit ça ? » a demandé Petit. Il n’avait plus du tout la voix de tout à l’heure.
« Lui », ai-je dit. « Regarde bien les deux lettres, Théo. Tu connais quelqu’un qui a ces initiales ? »
Moreau s’est relevé, une main contre le mur.
« P.M. Pierre Moreau. » Il l’a dit comme une question. « Mon grand-père peignait les bâtiments, ici. Ouvrier d’État. Il avait les clés de tout. Il est mort en 2004. »
« Il a fait ça tout seul. Personne ne lui avait rien demandé, j’en suis sûre. C’est Gérard qui l’a vue le premier, un jeudi. Il a posé sa main sur mon épaule. On n’a pas dit un mot sur tout le chemin du retour. »
« Mais pourquoi lui ? Pourquoi il aurait écrit ça ? »
Il ne me posait pas vraiment la question. Il parlait à quelqu’un derrière moi, un mort peut-être. Il serrait le poing pour que sa main ne tremble pas.
« Chez nous, on en parle pas, de lui, a-t-il dit. Mon père m’a toujours raconté la même chose. Pierre Moreau, le chauffeur. Celui qui a failli noyer dix gars et qui a jamais ouvert la bouche après. Il picolait. Il est mort la tête dans un verre. À table, on disait même pas son prénom. »
Garcia a baissé les yeux. Petit s’est gratté la nuque. Autour de nous, deux cents personnes venaient d’entendre l’histoire du grand-père de Théo Moreau, et aucune ne respirait plus fort que les autres.
« Je me suis engagé pour ça, a dit Moreau. Pour que ce nom-là veuille dire autre chose. La honte, le lâche, vous comprenez ? Alors ceux qui touchent à l’honneur du régiment, moi, franchement… »
Il s’est arrêté. Il venait de comprendre, je crois, ce qu’il avait dit et à qui.
Je me suis levée. Mes genoux ont craqué. Je n’ai pas essayé de le cacher.
« Ton grand-père a tenu le onzième à bout de bras. »
« Quoi ? »
« Tu m’as entendue. Regarde la onzième ligne, juste au-dessus de la mienne. Lis. »
Il s’est retourné. Il a lu du doigt, jusqu’au bout, cette fois.
« LEROY Gérard. »
Je ne l’avais plus entendu depuis les pompes funèbres. C’est un nom que je disais cinquante fois par jour, et la salle entière venait de l’entendre sans savoir ce qu’elle entendait.
« Leroy. Comme vous. »
« C’était mon mari, ai-je dit. Il est mort en novembre. Il mangeait ici tous les jeudis. »
Je lui ai montré la chaise vide, en face de la mienne, à table quatre. Celle qui regarde le mur. Je ne la lui ai pas montrée longtemps.
Moreau a regardé la chaise. Il a regardé le mur. Il a regardé la chaise de nouveau. On aurait dit qu’il refaisait un calcul dont le résultat ne tombait pas juste.
« Ça fait trois ans que je mange sous ce mur, a-t-il dit tout bas. Et personne m’a jamais dit que mon grand-père… »
« Personne te l’a dit parce qu’on a préféré que tu l’ignores. »
Ça m’a échappé. Je n’ai jamais su me taire quand il fallait. Gérard me le répétait, et il avait raison, le plus souvent.
J’ai ouvert mon cabas. Le badge sur son cordon bleu a glissé jusque sur mes chaussures du dimanche. Je l’ai laissé. J’ai sorti le thermos, dévissé le gobelet, versé un fond de café encore tiède.
Je ne l’ai pas bu. Je l’ai posé devant la chaise vide, du côté du mur, à la place de Gérard.
Petit a soufflé quelque chose à l’oreille de Garcia. Garcia a haussé les épaules, et il a reculé d’un pas, puis d’un autre. Ils n’étaient plus à côté de Moreau. Ils étaient un peu derrière.
Quelque part dans la salle, une chaise a grincé. Quelqu’un a dit « putain » à mi-voix, juste assez fort pour que ça passe. Manon Bernard a sorti son téléphone. Elle l’a regardé, puis elle l’a reposé sur la table, sans filmer. Je lui ai su gré de ça.
« Madame Leroy, a dit Moreau. Si c’est vrai, tout ce que vous dites… alors mon père… »
Il n’a pas fini non plus.
Au fond, la porte à double battant s’est ouverte d’un coup. Un adjudant a crié : « Debout ! » Les chaises ont raclé le carrelage toutes en même temps. Deux cents soldats se sont levés d’un bloc, avec un bruit de grêle sur un toit de tôle.
Moreau s’est redressé lui aussi, d’instinct, les talons joints. Garcia et Petit pareil.
Un homme est entré. Quarante-neuf ans, grand, les cheveux gris très courts, le calot sous le bras. Le colonel de Saint-Pierre, le chef de corps. Je ne l’avais jamais vu que de loin, aux cérémonies.
Il a traversé la salle sans regarder personne. Il s’est arrêté devant la table quatre.
Il n’a regardé ni Moreau, ni moi, ni le café posé devant la chaise vide. Il a regardé l’insigne, sur la table, à côté de mon bol.
PARTIE 2
« Alors, mamie, t’étais quoi comme grade à l’ÂGE DE PIERRE ? » m’a lancé un sergent-chef devant deux cents militaires.
Part 1 of 5
