PARTIE 5 : « Alors, mamie, t’étais quoi comme grade à l’ÂGE DE PIERRE ? »

Le colonel a lu trois lignes de mensonges devant moi, et je l’ai laissé faire.

Il était 11 h 02. On avait déplacé les tables contre les murs, pour faire de la place. Deux cents militaires en tenue de cérémonie, sur quatre rangs, face au pupitre. On ne les avait pas laissés dans la cour. Le vent avait couché les chaises à neuf heures, et la préfète avait dit qu’elle ne voulait pas de parapluies sur les photos.

Elle était là, au premier rang. Petite, un tailleur bleu marine, un collier de perles. Ses talons laissaient de petites marques dans les flaques que les serpillières avaient oubliées.

Moi, j’étais au bout de la rangée des familles, sur une chaise en plastique. À côté de moi, Michel, dans son fauteuil. De l’autre côté, la veuve du deuxième, avec sa photographie. Mes chaussures du dimanche étaient mouillées jusqu’à la semelle.

Derrière le pupitre, le mur. Onze noms bleus. Les peaux de vinyle avaient été balayées, mais il en restait une, collée contre la plinthe, qu’un adjudant n’osait pas ramasser.

Sur le chevalet, à droite, un drap noir. Dessous, la plaque.

« Madame la préfète, mesdames et messieurs, a commencé le colonel. Il y a cinquante-six ans, dans la nuit du 14 mars 1970… »

Il avait un papier. Il le tenait à deux mains, comme on tient un plateau trop plein.

« … sous le commandement du capitaine Henri de Saint-Pierre, onze appelés de ce régiment ont été sauvés des eaux. Par son sang-froid. Par son courage. »

Il s’est arrêté.

Pas une pause d’orateur. Un arrêt. Il a regardé le papier, puis le mur, puis moi. Le papier a un peu tremblé.

« Par son… »

Il n’a pas fini sa phrase.

*

« Mon colonel. »

La voix venait du bout de la rangée. Une voix cassée, épaisse, qui ne ressemblait pas à celle du matin.

Michel avait levé la main.

« Mon colonel, je demande la parole. »

Un adjudant a fait un pas vers lui. La préfète a tourné la tête.

« Qui est-ce ? » a-t-elle murmuré à son aide.

« Monsieur Bernard, madame la préfète. Un ancien du régiment. Il est… il devait assister à la cérémonie. »

« Il demande la parole. Laissez-le. »

Le colonel a hésité, une seconde. Il m’a regardée. Je n’ai pas bougé.

« Plus tard, monsieur Bernard, a-t-il dit. Après le dépôt de gerbe. »

« Plus tard, j’aurai peut-être plus de voix », a dit Michel.

Il y a eu un petit rire dans les rangs du fond, vite étouffé.

C’est à ce moment-là qu’un homme est sorti du troisième rang.

Théo.

Il avait remis sa veste de tenue, mais elle était mal boutonnée. Son pantalon était trempé jusqu’aux genoux. Sur ses mains, des taches de bleu qui n’étaient pas parties à l’eau. Quatre pas de côté, deux pas en avant. L’adjudant du rang a ouvert la bouche. Le colonel a levé la main.

« Laissez. »

Théo a traversé la salle devant les deux cents. Je l’entendais respirer. Il s’est arrêté devant le mur, tout en bas, à genoux presque, devant la dernière ligne.

Elle était petite. Peinte d’une main plus fine, avec des lettres qui penchaient un peu vers la droite.

« Lis », ai-je dit.

Je ne l’ai pas dit fort. Je ne sais pas comment il m’a entendue.

Il a avalé sa salive.

« Elle s’appelait Josiane Leroy », a-t-il lu.

Sa voix a failli partir à la fin. Il a continué.

« P.M. 1998. »

Il a attendu une seconde. Puis il s’est tourné vers la salle.

« P.M., c’est Pierre Moreau. C’était mon grand-père. Il a peint ça tout seul, en 1998, après le service, avec de la peinture à l’huile. Personne le lui avait demandé. On m’a dit toute ma vie qu’il avait failli noyer dix gars. C’est faux. Il en a tenu un à bout de bras, et il a gardé le silence pendant trente-quatre ans. Elle s’appelait Josiane Leroy. Et elle est assise là, au bout de la rangée. »

Il a tendu le bras vers moi.

Deux cents têtes se sont tournées.

Je n’ai pas bougé. J’avais le cabas sur les genoux, le thermos contre ma cuisse. Dans ma poche, le Doliprane. Ma main était posée sur l’insigne, et je ne sentais plus la chaleur du laiton.

La préfète a regardé le colonel. Le colonel a regardé son papier. Il l’a plié en deux. Puis en quatre. Il l’a glissé dans sa poche de poitrine, sans un mot.

Il a retiré son gant blanc, le gauche, et il s’est approché du micro.

« Madame Leroy, a-t-il dit. Voulez-vous venir devant ? »

J’ai fait ce que je faisais le jeudi, depuis des mois. J’ai attendu que mes genoux répondent. Michel a posé sa main sur mon avant-bras, sans rien dire.

Je me suis levée.

Il a rapproché sa bouche du micro. Sa voix est sortie par les haut-parleurs que la sono avait réglés pour la préfète, et elle a rempli toute la salle.

« Madame Josiane Leroy. »

Vingt minutes plus tard, la plaque était posée contre le mur, face cachée, et personne dans la salle n’aurait su dire qui en avait donné l’ordre.

Voilà comment c’est arrivé.

Je m’étais avancée jusqu’au pupitre. Je n’avais pas de papier, pas de discours. J’ai sorti de mon cabas le carnet à spirale, celui de la boîte LU, et le papier plié en quatre que Théo m’avait rendu à l’hôpital.

« Mon colonel. Je crois que c’est à vous. »

Il l’a déplié devant tout le monde. Il a lu à voix haute.

« Ordre de mouvement. Quatorze mars mille neuf cent soixante-dix. Traversée du gué des Aulnes. Vingt et une heures cinquante-cinq. Signé : H. de S.-P. »

Il a levé les yeux vers la préfète.

« C’est la signature de mon grand-père, madame la préfète. L’ordre de faire traverser le camion, avec onze hommes dedans. Le gué était impraticable. Madame Leroy l’avait mesuré l’après-midi même, et elle l’avait prévenu. »

Il a continué. Il a lu le rapport d’accident, la phrase « imprudence du conducteur Moreau », la mention du capitaine, qui avait été félicité en séance. Il a lu qu’une infirmière contractuelle n’avait pas été renouvelée en avril 1970, sans motif.

Au fond de la salle, la porte s’est ouverte. Christophe est entré avec la valise. Il l’a posée sur une table, a sorti une feuille jaunie, et il l’a tendue à un adjudant, qui l’a portée au colonel.

« La pétition d’avril 1970, a dit le colonel. Signée par les onze. Elle demandait au chef de corps de rétablir la vérité. Elle a été classée sans suite. »

Il a regardé la dernière signature. Il l’a gardée un moment dans sa main.

« La dernière, c’est Gérard Leroy. Le onzième. L’époux de madame. »

J’ai senti Michel bouger dans son fauteuil.

*

Le colonel a fait un signe à Lambert-Duval.

Le commandant avait gardé la même place depuis le début, près de la porte, droit comme un piquet. Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Il a regardé le drap noir, puis le mur.

Puis il a fait un signe à ses deux adjudants.

Ils ont enlevé le drap. La plaque de bronze brillait sous le néon. Dessus, en lettres gravées : CAPITAINE HENRI DE SAINT-PIERRE. Une phrase sur le devoir. Deux dates.

Ils l’ont décrochée du chevalet à quatre mains. Ils l’ont posée contre la plinthe, face contre le mur, sans bruit.

Personne n’a applaudi. Personne n’a dit un mot.

« Garde à vous ! » a lancé le colonel.

Deux cents talons ont claqué en même temps. Un bruit sec, en bloc, comme une porte qui se ferme.

« Pour madame Leroy. Salut ! »

Je n’ai jamais vu salut pareil. Deux cents bras montés d’un seul coup, des mains tendues vers moi, des gamins de dix-neuf ans, des adjudants à moustache, Manon au premier rang, debout, les yeux brillants, Kévin à côté d’elle, la serpillière encore pendue à sa ceinture.

J’avais quatre-vingt-un ans. Je ne savais plus où mettre mes mains.

*

C’est Michel qui a parlé le premier.

Il a demandé qu’on le pousse devant. Sa petite-fille s’est exécutée. Il est resté un moment sans rien dire, les deux mains sur les accoudoirs.

« Je m’appelle Michel Bernard, a-t-il dit. Troisième nom sur ce mur. J’avais vingt-quatre ans. »

Sa voix tremblait, mais elle portait.

« On a été onze à attendre qu’un officier nous dise merci. Cinquante-six ans. Presque tous sont partis sans l’entendre. Moi, je suis là, avec la veuve du deuxième, le fils du septième, la petite du neuvième. Vous êtes le premier, mon colonel. Vous avez cinquante-six ans de retard. »

Il a regardé le mur, puis moi.

« Mais je prends. »

Il a sorti son mouchoir. Cette fois, il s’en est servi.

*

Mes mains tremblaient. J’ai détaché l’insigne de mon col, pour la troisième fois de la journée, et je l’ai tendu à Théo, qui était resté au pied du mur.

« Tiens-le. Je vais le laisser tomber. »

Il l’a pris. Il l’a serré, le poing fermé, contre sa poitrine.

Le colonel s’est avancé vers le micro.

« Je prononce ici, devant madame la préfète et devant mon régiment, l’annulation de la sanction prononcée en 1970 contre le conducteur Pierre Moreau. Une révision formelle de ce dossier sera ouverte dès lundi. »

Il s’est tourné vers moi.

« Madame Leroy, je vous demande pardon. »

Je n’ai pas répondu. La préfète s’était levée.

« Mon colonel, vous me ferez parvenir votre rapport avant jeudi, a-t-elle dit. L’État reconnaîtra ce qu’il a omis de reconnaître. Vous avez ma parole. »

Le colonel a fait un signe à l’adjudant du premier rang.

« Allez aux archives du régiment. Sortez-moi tout ce qui existe sur cette nuit. Je veux voir les originaux. »

« Mon colonel, certains dossiers sont sous scellés… »

« Alors cassez-les. »

Il a fallu douze minutes. J’ai compté. L’adjudant est revenu avec un chariot et une boîte grise, qu’il a posée sur la table des familles.

Dessus, une étiquette collée de travers, au feutre noir.

MOREAU 1970.

Jeudi, 12 h 40. J’ai refait mes quarante minutes de route, dans la Clio, avec le chauffage qui ne marche que d’un côté.

J’ai garé la voiture devant le poste de garde. Hubert était à son poste, derrière la vitre. Il s’est levé en me voyant. Il a mis la main à son béret, et il a poussé la barrière avant que j’aie le temps de sortir mon badge.

« Pas besoin, madame. Le colonel a dit : plus jamais. »

« Il m’est utile, ce badge, Hubert. Il a ma photo dessus. »

Il a ri. J’ai gardé le cordon bleu autour du cou jusqu’à la porte du mess, par habitude.

*

La salle sentait le cassoulet. La même odeur que tous les jeudis depuis novembre, graisse, haricots, saucisse brûlée sur les bords. J’ai eu un petit coup au ventre, que j’ai mis sur le compte de la faim.

Les conversations se sont arrêtées quand j’ai passé la porte.

Pas d’un coup. Table par table, comme une vague qui se retire. Les fourchettes se sont posées. Des chaises ont reculé.

Je n’ai pas osé lever les yeux tout de suite. J’ai regardé mes chaussures du dimanche, sèches cette fois, puis la table 4, au fond. Celle de Gérard.

Puis j’ai regardé le mur.

Ils l’avaient refait pendant la semaine. Pas les peintres de l’entreprise. Les peintres du régiment, deux hommes que je n’avais jamais vus, avec de la glycéro et des pinceaux plats. Au sommet, au-dessus de la phrase d’origine, en lettres de trente centimètres, bleues, plus grandes que tout le reste :

LEROY Josiane. Infirmière.

En dessous, la phrase de 1970, et les onze noms, dans l’ordre. Et tout en bas, tout petit, dans un coin, la dernière ligne, intacte.

Elle s’appelait Josiane Leroy. P.M. 1998.

On n’avait pas voulu la repeindre en grand. C’est moi qui l’avais demandé, le mardi, au téléphone, au colonel. Il avait mis un temps avant de répondre, et il avait dit : « Comme vous voudrez. »

« Celle-là, ai-je dit, elle reste à la taille de Pierre. »

*

« Madame. »

Théo était devant moi. Treillis propre, bande patronymique, les trois barrettes de sergent-chef toujours cousues sur la poitrine. Le conseil avait décidé sans lui, et le colonel avait déchiré la décision le soir même, devant témoins. J’ai su ça par Manon. Théo n’en avait pas parlé.

Il tenait un bol de cassoulet. Fumant.

« Jean-Pierre dit qu’il vous doit un jeudi. »

« Il me doit une semaine entière. »

« Il a dit que c’était pareil. »

Il a posé le bol sur la table 4, à ma place. Il a tiré ma chaise. Je me suis assise.

« Madame, a-t-il dit. Votre insigne. »

Il l’avait gardé en poche depuis samedi. Il le sortait avec précaution, entre deux doigts. Le laiton avait été nettoyé, un peu, mais pas trop. Le bleu de l’écu n’avait pas bougé. L’oiseau blanc non plus.

Il l’a retourné.

« Je peux demander… ? »

« Quoi ? »

« Si je dois en faire graver un autre. Avec le douze. Avec votre numéro, à vous. »

« Non. »

« Madame… »

« C’est onze, Théo. Ils étaient onze. Je n’étais pas dedans, j’étais sur la berge, avec la corde. Il reste onze. »

Il a hoché la tête. Ses mains tremblaient un tout petit peu, comme les miennes.

Il a épinglé l’insigne sur le col de mon manteau gris, avec une patience que je ne lui connaissais pas. L’épingle avait cinquante-six ans. Il a mis trois essais.

*

À la table d’à côté, un petit jeune, dix-neuf ans, vingt peut-être, des joues rondes et l’accent du Nord, s’était retourné pour mieux voir. Un des nouveaux arrivés au régiment, qui n’avait pas vu le samedi.

« Mamie, a-t-il lancé. T’étais quoi comme grade, toi ? »

Théo s’est raidi. J’ai senti son bras se tendre contre mon dossier.

« Toi, tu te… »

« Laisse. »

J’ai pris ma cuillère. Je l’ai tenue en l’air, au-dessus du bol.

« Infirmière, ai-je dit. Pas de grade. »

Le gamin a cligné des yeux. Il a regardé l’insigne. Il a regardé Théo. Puis il a regardé le mur, longtemps, de bas en haut.

« Ah, a-t-il dit. D’accord. »

Il a rougi jusqu’aux oreilles. Il s’est remis face à son assiette.

*

Théo ne s’est pas assis tout de suite.

Il a regardé la chaise en face de moi, celle qui avait toujours été vide. Celle de Gérard. Il n’a rien demandé. Elle était juste là, avec son dossier de paille, un peu de travers, comme si quelqu’un venait de la quitter.

Je lui ai fait un signe du menton.

Il l’a tirée. Il s’est assis. Il avait les mains à plat sur la table, comme le premier jour. Mais elles ne servaient plus à rien d’autre qu’à être des mains.

Au fond, Jean-Pierre était sorti de la cuisine. Il essuyait un torchon contre son tablier. Manon était à la porte, avec Kévin et Jordan.

J’ai plongé la cuillère dans le bol.

Derrière moi, une chaise a raclé. Puis une autre. Puis cent, puis deux cents.

Toute la salle était debout.

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« Alors, mamie, t’étais quoi comme grade à l’ÂGE DE PIERRE ? » m’a lancé un sergent-chef devant deux cents militaires.

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