Clare regarda encore la photographie des flacons. Elle avait été prise sous la lumière jaune de la cuisine de Walter. À première vue, rien n’avait l’air inhabituel : quatre bouteilles ambrées, deux piluliers blancs, un verre d’eau, la boîte en plastique qu’il utilisait pour organiser ses doses de la semaine. Pourtant, Walter avait entouré l’un des flacons d’un trait noir épais et écrit trois mots qui semblaient désormais peser autant qu’un aveu : Pilules différentes. Appeler pharmacie.
— On ne touche plus à rien, dit Samuel.
Clare ne détourna pas les yeux de l’écran.
— Mon père est enterré depuis cinq jours.
— Je sais.
— Et nous découvrons maintenant que Mark est allé chez lui la veille de sa mort avec un sac, qu’il en est ressorti sans ce sac, et que le lendemain mon père remarque que ses médicaments ont changé.
Samuel répondit avec une prudence qui aurait agacé Clare dans n’importe quelle autre circonstance.
— Nous découvrons une succession d’éléments. Pas encore leur relation exacte.
— Il faut appeler la police.
— Oui.
Le simple fait qu’il n’ait pas tenté de la ralentir fit monter un goût métallique dans la bouche de Clare.
Evan copia les fichiers sur deux supports scellés, documenta leurs empreintes numériques et imprima une chronologie. Il travaillait méthodiquement, presque sans parler. Clare observait ses gestes parce qu’ils lui donnaient quelque chose de concret à suivre : insérer le support, vérifier l’heure, inscrire une référence, signer une feuille. Des opérations précises dans une situation où tout le reste se défaisait.
Samuel passa l’appel depuis son bureau. Il ne raconta pas une histoire. Il donna des faits : décès récent, vidéo montrant une visite non déclarée, note du défunt concernant une modification de médicaments, conflit financier documenté, possible falsification de signature. Le mot « homicide » ne fut jamais prononcé.
Il n’en avait pas besoin.
Une enquêtrice du département du comté, le lieutenant Maria Alvarez, arriva moins d’une heure plus tard avec un détective plus jeune nommé Cole Mercer. Alvarez était petite, les cheveux noirs tirés en arrière, et parlait d’une voix basse qui obligeait tout le monde à écouter. Elle ne commença pas par la vidéo.
Elle commença par Walter.
— Comment est-il mort ?
Clare répondit.
— Crise cardiaque. C’est ce qu’on m’a dit.
— Où ?
— Chez lui. Dans sa chambre.
— Qui l’a trouvé ?
— Son aide ménagère, le matin.
— Autopsie ?
Clare regarda Samuel.
— Non, dit celui-ci. Le médecin traitant a signé le certificat. Walter avait des antécédents cardiaques connus.
Alvarez ne manifesta aucune réaction.
— Enterrement ou crémation ?
— Enterrement, répondit Clare.
Le lieutenant prit une note.
Ce fut seulement à ce moment-là que Clare comprit ce que signifiait la question.
Son père pouvait encore être examiné.
La pensée lui donna la nausée.
Alvarez demanda ensuite à voir les fichiers dans l’ordre où ils avaient été découverts. Elle regarda la vidéo de la première visite, écouta une partie de la dispute, observa Mark entrer dans la maison la veille de la mort de Walter. Elle fit rejouer trois fois le moment où il traversait la cuisine avec le sac en papier blanc.
— On voit ce qu’il fait ensuite ?
Evan secoua la tête.
— L’angle couvre l’entrée et une partie de la cuisine. Il sort du champ pendant environ seize minutes.
— Une autre caméra ?
— Celle du salon avait cessé d’enregistrer deux jours plus tôt.
Alvarez tourna la tête.
— Pourquoi ?
— Batterie retirée.
La pièce devint silencieuse.
— Par Walter ?
— Impossible à déterminer, répondit Evan. Mais l’appareil était fonctionnel auparavant.
Clare sentit ses épaules se contracter.
— Mon père n’aurait pas retiré cette batterie après avoir installé la caméra pour surveiller Mark.
Alvarez leva brièvement les yeux vers elle.
— Peut-être. Mais nous allons séparer ce que vous connaissez de votre père de ce que nous pouvons prouver.
Clare comprit que ce n’était pas de la froideur. C’était une discipline.
Elle essaya de faire de même.
Le lieutenant demanda où se trouvaient les médicaments de Walter après sa mort.
Clare réfléchit.
— Je ne sais pas.
— Qui a nettoyé la maison ?
— Personne, pas vraiment. J’y suis allée deux fois. Samuel a demandé qu’on ne touche pas aux papiers avant l’inventaire.
— Les flacons sont peut-être encore là ?
— Peut-être.
Alvarez se leva immédiatement.
— Alors nous y allons.
Samuel voulut accompagner Clare. Alvarez préféra limiter le nombre de personnes. Mercer conduisit derrière elle jusqu’à la maison de Walter.
Clare n’y était pas retournée depuis le lendemain des funérailles.
Elle déverrouilla la porte avec sa clé.
L’odeur la frappa d’abord.
Café ancien. Bois ciré. Le savon citronné que Walter achetait depuis vingt ans.
Pendant une seconde, elle s’attendit à l’entendre appeler depuis son bureau.
Puis le silence revint.
Alvarez lui demanda de ne rien toucher.
Ils photographièrent la cuisine avant d’ouvrir les placards.
Le pilulier hebdomadaire se trouvait encore sur le comptoir, exactement là où Clare se souvenait l’avoir vu. Les flacons étaient rangés dans une petite armoire au-dessus de l’évier.
Mercer les sortit un par un.
Alvarez compara les étiquettes avec la photographie.
— Celui-ci.
Elle montra un flacon de comprimés cardiaques.
Clare lut le nom.
Elle connaissait le médicament. Walter en prenait depuis plusieurs années.
— Qu’est-ce qui paraît différent ? demanda Mercer.
Alvarez ne répondit pas tout de suite. Elle ouvrit simplement son téléphone, agrandit la photographie de Walter puis plaça le flacon réel à côté de l’image.
Les comprimés visibles à travers le plastique n’avaient pas la même couleur.
Clare sentit son cœur battre plus vite.
— C’est ça qu’il avait remarqué.
— Probablement, dit Alvarez.
Mercer enfila des gants.
Ils emballèrent le flacon.
Puis un deuxième.
Puis le pilulier.
Clare les regardait transformer les objets ordinaires de son père en pièces à conviction.
Sur le réfrigérateur, une note manuscrite était toujours fixée par un aimant publicitaire : acheter lait, appeler Sam, vérifier pharmacie.
Clare ne l’avait jamais remarquée.
Alvarez la photographia.
— « Sam », c’est Samuel Green ?
— Oui.
— Vous savez pourquoi il devait l’appeler ?
Clare secoua la tête.
Le lieutenant parcourut ensuite le bureau. Aucun signe évident d’effraction. Les tiroirs fermés restaient verrouillés. Plusieurs classeurs avaient été inventoriés par Samuel. Mais le dossier bleu manquait toujours.
Alvarez demanda :
— Savez-vous ce qu’il contenait ?
— Non.
— Walter l’a décrit quelque part ?
Clare pensa au carnet noir.
— Seulement comme « dossier bleu ».
Mercer ouvrit un tiroir latéral.
À l’intérieur se trouvait une chemise vide, bleue.
Tous trois la regardèrent.
Clare s’approcha malgré elle.
Une étiquette blanche était collée sur le bord.
BRIAR CREST / M.K.
Alvarez leva les yeux.
— M.K. ?
— Mark Keller.
Le nom complet de son mari sembla étrangement étranger dans cette pièce.
Le lieutenant photographia la chemise.
— Donc Walter avait un dossier consacré au projet de Mark.
Clare pensa à la vidéo où Mark ressortait de la maison plusieurs jours plus tôt avec un objet plat sous le bras.
— Il l’a pris.
— C’est possible.
— On le voit sortir avec.
— On voit un objet. Nous devons encore établir que c’était cette chemise.
Clare se mordit l’intérieur de la joue.
Elle comprenait la règle.
Possibilité n’était pas preuve.
Même lorsqu’elle savait ce qu’elle avait vu.
Dans la chambre, rien n’avait changé depuis le matin où Walter avait été retrouvé. Le lit avait été refait après le passage des secours, mais la table de nuit était restée presque intacte : lampe, lunettes, montre, bouteille d’eau à moitié vide.
Alvarez demanda :
— La bouteille était là quand vous êtes venue après sa mort ?
— Je crois.
— Ne la touchez pas.
Mercer la plaça dans un sachet.
Clare sentit le sol devenir instable sous ses pieds.
— Vous pensez qu’il y avait quelque chose dedans ?
— Je pense qu’on ne sait pas ce qui a été utilisé, répondit Alvarez. Alors nous recueillons ce qui peut encore nous parler.
Dans le couloir, Clare s’appuya contre le mur.
La maison contenait trop de souvenirs pour devenir un lieu d’enquête.
Walter lui apprenant à nouer ses lacets.
Walter grondant parce qu’elle avait rayé la voiture.
Walter assis au sol avec un train électrique destiné, officiellement, à un neveu de six ans mais qu’il avait monté trois jours avant Noël parce qu’il ne pouvait pas attendre.
Chaque pièce lui rappelait un homme vivant.
Et quelque part dans cette même maison, Mark avait peut-être préparé sa mort.
Alvarez revint vers elle.
— J’ai besoin que vous me racontiez exactement ce que Mark vous a dit concernant son emploi.
Clare releva la tête.
— Il a quitté son poste trois jours après la mort de mon père.
— Raison ?
— Il m’a dit : « Pourquoi continuer à travailler ? Ton héritage devrait largement suffire pour nous deux. »
Mercer arrêta d’écrire un instant.
Alvarez resta impassible.
— Il connaissait la valeur estimée de la succession ?
— Apparemment mieux que moi.
— Et il savait que Walter était en train de modifier les dispositions ?
— Oui. Walter le lui a dit pendant l’enregistrement.
— Donc Mark pouvait croire que l’accès qu’il anticipait allait lui être refusé.
— Oui.
Alvarez referma son carnet.
— Ne lui dites rien de cette enquête.
— Samuel m’a déjà dit la même chose.
— Je vais aller plus loin. Ne modifiez pas votre comportement brusquement. Ne lui posez pas de questions sur Walter, les médicaments ou Rachel Bennett. S’il pense que nous avons ces éléments, il peut détruire ce qui reste.
Clare pensa immédiatement au dossier bleu.
— Vous allez perquisitionner notre maison ?
— Si nous avons assez pour obtenir un mandat.
— Et s’il détruit les documents avant ?
— C’est précisément pourquoi vous devez agir normalement.
Clare eut un rire sans joie.
— Vous voulez que je rentre dîner avec mon mari comme si je n’avais pas vu une vidéo où il entre chez mon père la veille de sa mort ?
Alvarez soutint son regard.
— Je veux que vous rentriez uniquement si vous vous sentez en sécurité.
La question était nouvelle.
Sécurité.
Jusqu’à cet instant, Clare avait pensé à Mark comme menteur, infidèle, manipulateur, peut-être voleur.
Pas comme quelqu’un dont elle devait physiquement se protéger.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle.
Alvarez lui tendit une carte.
— Si votre instinct vous dit de partir, partez. Pas de confrontation. Pas de tentative pour obtenir un aveu.
Clare glissa la carte dans sa poche.
Elle rentra pourtant.
Pas parce qu’elle faisait confiance à Mark.
Parce qu’elle voulait voir comment il se comportait quand il croyait encore tout contrôler.
Il était dans la cuisine lorsqu’elle arriva, un verre de vin à la main, son téléphone posé devant lui.
— Enfin.
Clare accrocha son manteau.
— La journée a été longue.
— Samuel ?
— Oui.
Mark la suivit du regard pendant qu’elle prenait un verre d’eau.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Combien de temps il compte bloquer tout ça ?
Elle but lentement.
— Le règlement prendra du temps.
— Quel genre de temps ?
— Des semaines. Peut-être davantage.
Mark posa son verre un peu trop fort.
— C’est absurde.
Clare haussa les épaules.
— Les successions sont compliquées.
— Pas celle-ci.
Elle se tourna vers lui.
— Tu sembles bien la connaître.
Il resta immobile.
Une seconde.
Deux.
Puis il sourit.
— Ton père parlait beaucoup.
Clare pensa à l’enregistrement.
Pas avec toi.
Elle se força à ne pas répondre.
Mark reprit son verre.
— Maman a besoin d’une réponse pour la maison demain.
— Alors dis-lui de ne pas faire d’offre.
— Clare.
— L’argent n’est pas disponible.
— Il le sera.
Elle observa son visage.
Cette certitude.
Toujours cette certitude.
— Peut-être.
Le mot le fit réagir.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « peut-être » ?
— Ça veut dire que rien n’est finalisé.
Mark se rapprocha.
— Tu as vu le testament.
— Une partie des documents.
— Et ?
— Et Samuel fait son travail.
Il la fixa si attentivement qu’elle sentit son pouls battre dans son cou.
Puis son expression changea.
Il sourit.
Doucement.
— Tu es épuisée. Désolé.
Il posa une main sur son bras.
Clare dut mobiliser chaque muscle de son corps pour ne pas reculer.
— On traverse une période difficile, dit-il. On ne devrait pas se retourner l’un contre l’autre.
— Non.
— On est une équipe.
Elle pensa à Rachel.
À Noah.
Au faux document.
À Walter disant : Ce n’est pas la même chose que signer.
— Oui, répondit-elle.
Mark sembla se détendre.
Puis son téléphone vibra.
L’écran s’alluma.
Rachel Bennett.
Clare vit le nom.
Mark retourna immédiatement le téléphone face contre table.
Trop tard.
— C’est qui ? demanda Clare.
Elle le dit avec juste assez de curiosité ordinaire.
Mark ne cligna même pas des yeux.
— Une ancienne cliente.
Clare inclina la tête.
— À cette heure-ci ?
— Elle a probablement un problème avec un dossier.
Il prit le téléphone.
— Je vais répondre dehors.
Clare le regarda quitter la cuisine.
La porte-fenêtre se referma.
Mark marcha jusqu’au fond de la terrasse, hors de portée de voix.
Elle vit ses épaules se raidir.
Puis il se retourna vers la maison.
Leurs regards se croisèrent à travers la vitre.
Clare leva son verre comme si rien ne se passait.
Mark détourna les yeux.
Son propre téléphone vibra dans sa poche quelques secondes plus tard.
Un message de Rachel.
IL VIENT DE M’APPELER. IL M’A DEMANDÉ SI TU ÉTAIS VENUE CHEZ MOI.
Clare ne répondit pas.
Un second message arriva.
JE N’AI RIEN DIT.
Puis un troisième.
IL A L’AIR D’AVOIR PEUR.
Clare releva les yeux.
Dehors, Mark parlait toujours.
Mais il ne ressemblait pas à un homme effrayé.
Il ressemblait à un homme qui recalculait.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Le dossier bleu
La neige étouffait mes cris tandis que mon mari disparaissait au-dessus de la falaise, persuadé d’avoir laissé mourir deux vies
Part 9 of 20
