Le point représentant le téléphone de Melissa resta figé sur la carte. Alvarez parla rapidement dans son oreillette, transmettant les coordonnées aux unités les plus proches. Clare ne distinguait plus les autres voix dans la pièce. Elle ne voyait que le cercle bleu, immobile au bord de la Route 20, à plusieurs kilomètres à l’est de Fremont.
— Quel genre d’appel automatique ? demanda-t-elle.
Alvarez leva une main pour lui faire attendre. Quelques secondes plus tard, elle retira son oreillette.
— Le téléphone a détecté une collision importante. Les secours ont reçu les coordonnées.
Diane se leva si brusquement que sa chaise tomba derrière elle.
— Ma fille est dans cette voiture.
Samuel redressa la chaise sans quitter Alvarez des yeux.
— Combien de temps pour arriver sur place ?
— Une unité de police est à moins de huit minutes.
Diane attrapa son sac.
— Je pars.
Alvarez se plaça devant la porte.
— Non.
— C’est ma fille.
— Et votre fils est recherché pour homicide. Nous ignorons ce qui s’est passé sur cette route. Vous restez ici jusqu’à ce que nous ayons des informations fiables.
Diane ouvrit la bouche pour protester, puis sembla soudain incapable de parler. Clare la regarda s’effondrer sur sa chaise. Quelques heures plus tôt, elle aurait peut-être ressenti une satisfaction amère à voir Diane confrontée aux conséquences des choix de Mark. Mais Melissa était désormais au milieu de cette catastrophe, et Clare ne savait pas si elle était complice, victime, ou les deux.
Le premier appel arriva neuf minutes plus tard.
Alvarez s’éloigna légèrement pour écouter.
Clare observa son visage.
Aucune réaction visible.
Puis le lieutenant demanda :
— Deux occupants ?
Une pause.
— D’accord. Sécurisez le périmètre. Je veux les ambulanciers mais aussi une unité criminelle sur place. Personne ne fouille le véhicule sans documentation.
Diane se leva de nouveau.
— Ils sont vivants ?
Alvarez raccrocha.
— Melissa est consciente.
Diane porta les deux mains à sa bouche.
— Et Mark ?
Le lieutenant regarda Clare avant de répondre.
— Il n’est pas dans la voiture.
Le soulagement de Diane disparut instantanément.
— Quoi ?
— Une seule personne a été trouvée dans le véhicule. Melissa.
Clare sentit une nouvelle tension parcourir la pièce.
— Alors il est parti à pied ?
— Nous ne savons pas.
— La voiture a quitté la route ?
— Oui. Elle a heurté la glissière puis un arbre. L’airbag s’est déclenché. Melissa a une blessure à la tête et probablement une fracture au bras, mais elle parlait aux secours.
— Elle a dit où était Mark ?
— Elle semble désorientée.
Alvarez prit son manteau.
— Je vais sur place.
Clare fit un pas.
— Je viens.
— Non.
— Elle m’a envoyé les messages.
— Et c’est précisément pour ça que vous ne devez pas arriver devant elle au milieu d’une scène active.
Clare serra les dents.
— Alors dites-moi quelque chose dès que vous savez.
— Je le ferai.
Diane attrapa le bras d’Alvarez.
— Je veux voir Melissa.
Le lieutenant regarda sa main jusqu’à ce que Diane la retire.
— Vous pourrez aller à l’hôpital lorsque les médecins auront confirmé qu’elle peut recevoir quelqu’un.
Puis Alvarez partit.
Le silence laissé derrière elle fut pire que l’attente précédente.
Diane s’assit face à Clare.
Pendant plusieurs minutes, aucune des deux femmes ne parla. Samuel resta dans son bureau voisin, au téléphone avec les enquêteurs et le procureur. Evan avait quitté la salle avec l’ordinateur de Mark pour poursuivre l’analyse.
Diane finit par murmurer :
— Il l’a forcée.
Clare leva les yeux.
— Tu n’en sais rien.
— Melissa n’aurait jamais fui la police.
Clare pensa aux deux cent mille dollars.
— Elle est venue le chercher à l’arrière d’une gare routière.
— Parce que c’est son frère.
— Ce n’est pas une explication.
Diane se passa les mains sur le visage.
— Dans notre famille, on aide les siens.
Clare la regarda longuement.
— C’est justement le problème.
À l’hôpital, Melissa refusa d’abord de parler à la police. Les médecins lui avaient diagnostiqué une fracture du radius, plusieurs coupures et une légère commotion. Elle répétait qu’elle devait appeler un avocat.
Alvarez transmit l’information à Samuel par téléphone.
Clare l’entendit demander :
— Est-elle en état de comprendre ce qu’on lui dit ?
Puis il écouta.
— Très bien. Ne la pressez pas.
Lorsqu’il raccrocha, Clare demanda :
— Elle protège Mark ?
— Peut-être qu’elle se protège elle-même.
— Elle savait qu’il était recherché.
— Ce sera à établir.
Diane se leva.
— Je vais la voir.
Samuel acquiesça lentement.
— Vous pouvez. Mais si Alvarez vous demande de ne pas discuter de Mark avec elle, vous respectez cette consigne.
Diane ne répondit pas.
Clare savait déjà qu’elle n’obéirait pas parfaitement.
Avant qu’elle sorte, Clare dit :
— Diane.
La femme se retourna.
— Si Melissa sait où il est, ne l’aide pas à se taire.
Diane serra son sac contre elle.
— Tu me demandes de choisir entre mes enfants.
— Non. Je te demande de ne pas aider l’un d’eux à disparaître après la mort de mon père.
Diane partit sans répondre.
Près d’une heure plus tard, Alvarez rappela Clare directement.
— Melissa a demandé à vous parler.
Clare se redressa.
— À moi ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Elle ne veut pas me le dire.
— Je viens.
Cette fois, Alvarez ne l’en empêcha pas.
Samuel conduisit. Clare regarda les lumières de la ville défiler derrière la vitre, sans réussir à organiser ses pensées. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait de Melissa. Un aveu. Une excuse. Une nouvelle trahison.
À l’hôpital, deux policiers se tenaient dans le couloir. Diane était assise près d’une machine distributrice, le visage fermé. Lorsqu’elle vit Clare, elle détourna les yeux.
Alvarez sortit de la chambre.
— Elle veut que vous entriez seule.
— Vous allez écouter ?
— La porte restera entrouverte. Pour votre sécurité et pour préserver ce qu’elle pourrait dire.
Clare entra.
Melissa était plus pâle que d’habitude. Son bras gauche était immobilisé contre son torse. Une ecchymose commençait à se former près de sa tempe.
Elle regarda Clare.
— Tu dois me croire.
Clare resta debout.
— Commence par parler.
Melissa inspira difficilement.
— Il m’a appelée depuis un numéro que je ne connaissais pas. Il disait que la police essayait de lui faire porter la mort de Walter. Il disait qu’ils avaient mal interprété des médicaments et qu’il devait juste avoir le temps de trouver les documents qui prouveraient tout.
— Et tu es allée le chercher.
— C’est mon frère.
Clare ferma les yeux une seconde.
— Continue.
— Je pensais l’emmener chez maman. Ou chez un avocat. Je ne savais pas qu’il voulait quitter l’État.
— Quand tu l’as compris ?
Melissa fixa la couverture.
— Quand il m’a dit de ne pas prendre l’autoroute principale.
— Et ensuite ?
— Il a commencé à chercher quelque chose dans mon téléphone. Je lui ai demandé pourquoi. Il voulait vérifier si la police me suivait.
Clare sentit son ventre se nouer.
— C’est lui qui t’a fait envoyer les premiers appels manqués ?
— Non. J’ai essayé de t’appeler quand il est entré dans une station-service. Mais il est revenu plus vite que prévu.
— Les messages ?
Melissa hocha la tête.
— Je les ai envoyés quand il regardait la route.
— Comment l’accident est arrivé ?
Melissa prit une longue inspiration.
— Il a vu ton nom sur mon téléphone.
Clare ne bougea plus.
— Il a compris que je t’avais écrit. Il m’a arraché l’appareil. J’ai essayé de le reprendre. Il a saisi le volant.
La voix de Melissa se brisa.
— On allait trop vite.
— Qui conduisait ?
— Moi.
— Et Mark a tiré sur le volant ?
— Oui.
Clare entendit Alvarez bouger légèrement dans le couloir.
Melissa poursuivit :
— La voiture a dévié. J’ai essayé de corriger, mais on a touché la glissière. Après le premier choc, j’ai perdu le contrôle.
— Et Mark ?
— Il avait sa ceinture.
— Il n’était pas blessé ?
— Je ne sais pas. Quand j’ai repris mes esprits, il était en train de sortir.
— Il t’a laissée ?
Melissa ferma les yeux.
Des larmes glissèrent le long de ses joues.
— J’avais du sang sur le visage. Je lui ai demandé d’appeler une ambulance.
Clare sentit ses doigts devenir froids.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il a dit que mon téléphone le ferait tout seul.
La phrase resta suspendue.
— Puis il a pris mon sac à main.
— Pourquoi ?
— Mes cartes. L’argent. Je ne sais pas. Il a pris mon manteau aussi.
— Tu l’as vu partir dans quelle direction ?
— Vers les bois, je crois. Mais quelques minutes plus tard, j’ai entendu une voiture s’arrêter.
Alvarez entra alors dans la chambre.
— Quel type de voiture ?
Melissa tourna la tête.
— Je n’ai pas vu. J’entendais seulement des voix.
— Combien ?
— Deux hommes, peut-être.
— Vous avez reconnu quelqu’un ?
Melissa hésita.
Clare le vit immédiatement.
— Melissa.
— Je ne suis pas sûre.
— Qui ?
Elle ouvrit les yeux.
— Gerald.
Alvarez s’approcha.
— Gerald Pike ?
— Ça ressemblait à sa voix.
Clare sentit une colère froide monter.
Gerald avait affirmé aux policiers avoir laissé Mark au motel.
— Qu’est-ce que vous avez entendu ? demanda Alvarez.
Melissa ferma les yeux pour se concentrer.
— Quelqu’un a dit : « T’étais censé être déjà loin. » Et Mark a répondu quelque chose comme : « Le plan a changé. »
Le lieutenant sortit son téléphone.
— Autre chose ?
— Oui.
Melissa inspira.
— Gerald a dit : « Je ne vais pas tomber pour Walter avec toi. »
Personne dans la chambre ne bougea.
Alvarez demanda très calmement :
— Vous êtes certaine du prénom ?
— Oui.
Clare sentit son cœur cogner contre ses côtes.
Gerald savait quelque chose sur Walter.
Peut-être beaucoup plus qu’il ne l’avait admis.
Alvarez sortit immédiatement dans le couloir pour passer un appel.
Melissa fixa Clare.
— Je suis désolée.
Clare la regarda.
— Pour quoi exactement ?
— Noah.
Le nom la surprit.
— Tu savais aussi ?
Melissa hocha la tête.
— Depuis trois ans.
Clare détourna les yeux.
Encore une personne.
Encore une table familiale où tout le monde connaissait une partie de sa vie sauf elle.
— Mark me disait qu’il allait te l’avouer, murmura Melissa. Il disait toujours que ce n’était jamais le bon moment.
— Et les deux cent mille dollars ?
Melissa rougit.
— Je pensais que c’était une part de l’héritage que papa… que Mark voulait me donner.
— Il n’avait aucune part.
— Je sais maintenant.
Clare se leva.
Elle n’avait plus la force de distribuer des absolutions.
— Repose-toi.
Melissa l’appela avant qu’elle atteigne la porte.
— Clare.
Elle se retourna.
— Il avait quelque chose dans sa poche quand il est sorti de la voiture.
— Quoi ?
— Une enveloppe plastique transparente. Avec des papiers pliés.
— Tu sais ce que c’était ?
— Non.
Melissa hésita.
— Mais j’ai vu un mot écrit dessus.
Clare revint vers le lit.
— Lequel ?
— TRUST.
Alvarez, qui venait de revenir, entendit la réponse.
— Vous êtes sûre ?
— Oui.
Le lieutenant regarda Clare.
Le dossier bleu était en possession de la police.
Mais Mark avait emporté autre chose.
Quelque chose lié au trust.
Quelque chose qu’il jugeait suffisamment important pour le garder sur lui pendant sa fuite.
Alvarez parla dans son téléphone.
— Trouvez Gerald Pike. Maintenant.
Un agent dans le couloir répondit avant même qu’elle ait fini.
Gerald ne se trouvait plus chez lui.
Sa voiture non plus.
Alvarez ferma brièvement les yeux.
— Quand l’unité l’a-t-elle vu pour la dernière fois ?
L’agent consulta ses notes.
— Après son premier interrogatoire. Il a été relâché il y a environ deux heures.
Clare regarda Melissa.
La voix de Gerald près de la voiture accidentée.
Deux heures.
Il avait eu le temps.
Alvarez ordonna une alerte sur son véhicule.
Puis elle se tourna vers Clare.
— Si Mark transporte des documents du trust, il ne fuit peut-être pas seulement pour éviter son arrestation.
— Il cherche quelque chose.
— Ou quelqu’un.
Clare pensa à la lettre de Walter.
À la boîte grise.
Aux dispositions qu’il avait préparées.
Et soudain, une possibilité lui vint.
— Samuel.
Le lieutenant fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Mark savait que Samuel gérait le trust. Walter le lui dit sur l’enregistrement.
Alvarez se tourna immédiatement vers le couloir.
Mais Samuel n’était plus devant la chambre.
Clare sortit.
— Samuel ?
Diane pointa vers les ascenseurs.
— Il est parti il y a cinq minutes. Il a reçu un appel du cabinet.
Alvarez demanda :
— Quel appel ?
Diane secoua la tête.
Clare appela Samuel.
Une fois.
Deux fois.
Pas de réponse.
Puis un message apparut.
SAMUEL : QUELQU’UN A DÉCLENCHÉ L’ALARME AU CABINET. JE VAIS VÉRIFIER.
Clare sentit son sang se glacer.
— Il est retourné au cabinet.
Alvarez attrapa son téléphone.
— Appelez-le encore. Dites-lui de ne pas entrer.
Clare composa.
Samuel répondit enfin.
— Clare ?
— N’entre pas dans le bâtiment.
Un silence.
— Trop tard.
Puis, derrière sa voix, Clare entendit un bruit sourd.
Samuel murmura :
— La porte de mon bureau est ouverte.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Le coffre de Samuel
La neige étouffait mes cris tandis que mon mari disparaissait au-dessus de la falaise, persuadé d’avoir laissé mourir deux vies
Part 13 of 20
