« Arrête de m’appeler comme une FOLLE, Nathalie. Je suis en pleine négociation. »

Le 14 février, j’avais conduit Martine aux urgences de Roubaix.
Elle était tombée dans sa cuisine, sur le poignet droit, celui qui écrit.
Le médecin avait posé le plâtre jusqu’au coude, puis il avait dit : « Pas de stylo pendant six semaines, madame Leroy. »
Martine avait haussé les épaules, son gilet gris sur le dos, la main gauche enfoncée dans la poche.
Je l’avais ramenée chez elle à cinq heures et elle m’avait dit : « Va dormir avant ta garde, ma fille. »

Maintenant, j’étais assise sur le petit tabouret du box 214, le dossier rouge sur les genoux.

Du carton usé, un élastique tout mou, des coins jaunis. Sur la tranche, au feutre noir : Christophe Leroy.

J’ai ôté l’élastique. Il a claqué contre mon poignet.

La première page s’appelait « Procuration générale ». Imprimée, propre, deux noms.

Mandant : Martine Leroy.

Mandataire : Christophe Leroy.

En bas, le tampon de Maître Lambert-Duval, notaire à Roubaix. Et juste au-dessus, la signature.

Un M rond, avec une boucle, penché vers la droite. Je le connaissais par cœur. Je l’avais vu sur cent cartes d’anniversaire.

Date : 14 février.

Mon pouce est resté posé sur la date.

« Non », j’ai dit.

Tout haut. Le box a avalé le mot.

Le 14 février, à trois heures de l’après-midi, Martine avait un plâtre blanc du coude jusqu’aux doigts. À cinq heures, dans sa cuisine, j’avais coupé son pain en petits carrés, parce que de la main gauche elle n’arrivait pas à tenir le couteau.

Elle ne pouvait pas signer. Elle ne pouvait même pas se gratter le nez.

J’étais là. Je l’ai vue.

Elle s’était plainte que le plâtre grattait. J’avais glissé une règle en plastique dedans, une règle d’écolier trouvée dans un tiroir, pour qu’elle se soulage. Elle riait comme une gamine.

Personne ne signe une procuration générale avec une règle d’écolier coincée dans son plâtre.

Mon ventre s’est serré. J’ai posé ma main à plat dessus, comme à l’hôpital, quand une patiente a mal et que je ne peux rien faire d’autre.

Entre la première et la deuxième page, il y avait un coin de papier quadrillé, plié en quatre.

Les lettres tremblaient. Elles étaient trop grosses, couchées vers l’arrière, l’écriture de quelqu’un qui réapprend. Une main gauche.

« Je n’ai jamais signé ça. »

Pas de nom. Pas de date. Pas besoin.

Je l’ai relu quatre fois. Mes genoux cognaient contre le métal du coffre.

La deuxième pièce était agrafée à la première. « Promesse de vente. » Le pavillon de la rue des Lilas, à Roubaix. Vendeuse : Martine Leroy. Acquéreur : SCI Horizon Littoral.

Prix : 148 000 €.

Même M rond. Même boucle. Même date.

Derrière, une feuille d’agence immobilière, avec un tampon bleu. Avis de valeur. Estimation : 236 000 €.

J’ai sorti mon téléphone pour faire la soustraction. Je l’ai faite deux fois, parce que je n’y croyais pas.

Quatre-vingt-huit mille euros d’écart. Cinq ans de mon salaire, à peu près.

« Une formalité. »

C’était le mot de Christophe, vingt minutes plus tôt, au téléphone. Dis à maman que Maître Lambert-Duval a encore besoin d’une signature.

Encore.

Il avait dit « encore », donc. Comme s’il y en avait déjà une. Comme si celle-là, dans mon sac, ne suffisait pas.

Je n’ai pas su quoi faire de cette idée. Je l’ai laissée sur le tabouret, à côté de moi.

On a frappé à la porte du box. Deux petits coups.

« Madame Leroy ? Tout va bien ? Ça fait quarante minutes que vous êtes en bas. »

C’était la conseillère. Sa voix passait à travers la porte, polie, un peu inquiète.

« Oui, oui. Une seconde. »

« Je vous apporte un verre d’eau ? »

« Non, merci. Ça va, je vous assure. »

Ça n’allait pas du tout. J’avais la bouche sèche, et les mains qui n’arrivaient plus à tenir les feuilles droites.

« Prenez votre temps, alors. Je vous précise que vous pouvez emporter les documents. Le coffre reste à votre nom. »

« D’accord. Merci. »

Ses talons se sont éloignés dans le couloir.

J’ai remis le dossier dans le sac Lidl, par-dessus le certificat de décès et la carte Vitale de Martine. J’ai glissé la lettre, le papier quadrillé, tout. Le plastique a crissé.

Je me suis levée. Mes jambes ont mis du temps à répondre.

Avant de refermer, j’ai passé la main au fond du coffre, une dernière fois. Juste pour être sûre.

Le métal était froid et lisse.

Puis mes doigts ont touché quelque chose de plat, plaqué contre la paroi, à l’endroit exact où le dossier rouge avait été posé. Quelque chose que je n’avais pas vu, parce que le dossier le cachait.

Une seconde enveloppe. Du papier kraft, épais, fermée avec du scotch.

Je l’ai sortie avec deux doigts, comme si elle pouvait se casser.

Je ne connaissais aucun Maître Moreau. Martine ne m’avait jamais parlé de Lens.

Mais c’était bien son écriture, la ronde, la vraie, avec le M à boucle.

« Pour Maître Moreau, notaire à Lens. »

« Quatre-vingt-quatorze mille euros, madame Leroy. Et c’est vous, la bénéficiaire. »

La conseillère avait refermé la porte de son bureau. Un petit bureau vitré, avec une machine à café qui gargouillait derrière moi. Sur sa plaque : Madame Garcia.

Je tenais le sac Lidl contre mes côtes, à deux bras.

« Quatre-vingt-quatorze mille quoi ? »

« Une assurance-vie. C’est l’argent de l’assurance décès de votre beau-père, Gérard. Madame Leroy l’a gardé douze ans sans y toucher. Elle l’a placé chez nous en mars de l’année dernière. Pas un euro n’a bougé depuis. »

« Attendez. Elle me disait qu’elle vivait sur sa petite retraite. »

« Je sais. »

« Elle éteignait le chauffage à cinq heures. Elle gardait ses sachets de thé pour le lendemain. Je lui apportais des yaourts, bah, parce qu’elle disait qu’elle pouvait pas se les payer. »

Madame Garcia a ouvert un dossier cartonné, sans me regarder.

« Elle disait que cet argent avait un travail à faire. Je n’ai pas posé de questions. »

J’ai pensé à la cuisine de Martine. La toile cirée à carreaux. Les pantoufles trouées au talon. La boîte à gâteaux LU où elle rangeait ses boutons, et jamais un gâteau.

« Elle venait comment, jusqu’ici ? Elle pouvait même plus monter l’escalier de son pavillon. »

« En taxi. Trois fois. La première en mars de l’année dernière, pour le coffre. La deuxième pour l’assurance-vie. La dernière, au printemps, juste après avoir fait retirer son plâtre. Elle avait encore le poignet raide, elle a signé avec beaucoup de mal. »

Trois taxis. Trois fois où j’avais cru qu’elle était chez elle, devant sa télé.

« Pourquoi vous me dites tout ça maintenant ? »

« Parce que vous avez la clé. Et parce que Madame Leroy m’a demandé de ne rien vous dire avant. »

« Avant quoi ? »

« Avant qu’elle ne soit plus là. Elle disait que vous ne saviez pas mentir. Qu’il ne fallait pas que Christophe puisse le lire sur votre visage. »

J’ai ri, un peu, par le nez. Un rire qui n’en était pas un.

Elle avait raison. Franchement, elle avait raison sur toute la ligne.

« Il y a autre chose. »

Madame Garcia a sorti du dossier une pile de photocopies, agrafées en haut. J’ai reconnu l’en-tête de La Poste. Le Livret A de Martine. Les relevés.

« Elle me les a apportés lors de sa deuxième visite. Elle voulait que quelqu’un les garde, en dehors de chez elle. »

Je les ai pris. Les lignes défilaient sous mon doigt.

Retrait, 600 €. Retrait, 900 €. Retrait, 1 500 €. Toutes les trois semaines, à peu près. Au crayon, en bas de la dernière page, Madame Garcia avait fait la somme.

41 300 €.

« Sur deux ans, a-t-elle dit. Tous ces retraits ont été faits avec une procuration sur le livret. Madame Leroy m’a affirmé qu’elle n’en avait jamais signé aucune. »

« Une procuration au nom de qui ? »

Elle a tapoté la ligne du bout de l’ongle.

« Christophe Leroy. »

Je suis restée sans bouger. J’entendais la machine à café, derrière, qui s’arrêtait de gargouiller. Quelqu’un l’avait débranchée.

Quarante et un mille trois cents euros.

Chez moi, dans mon Livret A, il restait trois cent douze euros depuis l’urne. Je les avais comptés le matin même, sur l’appli, avant d’aller à la banque. Trois cent douze. J’étais fière de ne pas être à découvert.

Et mon mari, pendant ce temps, vidait le livret de sa mère par tranches de neuf cents euros.

Le dimanche, Martine remplissait un Tupperware de ratatouille pour moi. « Pour la semaine, ma fille. » Elle le faisait avec sa main qui lui faisait mal, avec des légumes moches de chez Lidl, ceux qu’on vend à moitié prix.

Le dernier, je ne l’avais pas ouvert. Il était resté au frigo, derrière la plaquette de beurre, et je n’avais pas eu le cœur d’y toucher.

« Madame Leroy ? »

« Oui. Pardon. Je suis là. »

« Vous voulez que je vous laisse un moment ? »

« Non. Non, restez. Dites-moi seulement une chose. »

J’ai levé les yeux. Elle m’a regardée, et je me suis vue dans ses lunettes. Une femme en blouson, les yeux rouges, un sac Lidl serré contre le ventre.

« Elle a dit à quelqu’un d’autre ? Pour le coffre, pour tout ça ? »

Madame Garcia n’a pas répondu tout de suite.

Elle a jeté un coup d’œil à la vitre, vers la salle de l’agence. Elle a attendu qu’un client passe devant le distributeur et s’éloigne.

Puis elle s’est penchée, les coudes sur le bureau, et elle a baissé la voix.

« Madame Leroy. Votre mari est déjà venu. Avec un notaire. »

Madame Garcia s’est levée. Elle est allée à la vitre et elle a tiré le store.

Dans une agence, on ne baisse jamais le store. Je l’ai remarqué parce que le bruit de la lanière en plastique m’a fait sursauter.

« Quand ? »

« Il y a trois semaines. Votre mari, et un monsieur très bien habillé. Maître Lambert-Duval. »

« Le notaire de Christophe. »

« C’est ce qu’il m’a dit, oui. Ils m’ont posé une procuration sur ce bureau. Signée de Madame Leroy. Ils voulaient ouvrir le coffre. »

« Ils savaient qu’il y en avait un ? »

« Ils avaient trouvé une quittance de location dans le courrier de sa mère. Trente-huit euros par an. Vous voyez, une petite ligne, presque rien. »

Presque rien. C’était le genre de ligne que Christophe n’aurait jamais lue, s’il n’avait pas cherché de l’argent partout.

« Et vous avez dit quoi ? »

« Que la titulaire devait être présente, c’est le règlement. Le notaire m’a répondu que Madame Leroy était souffrante. J’ai répondu que le règlement, c’est le règlement. »

Elle a lissé sa jupe, d’un geste très lent.

« Ils m’ont demandé où était la clé. Je leur ai dit que la banque n’en garde pas de double. C’est vrai. »

« Donc ils savent pas où elle est. »

« Ils savent qu’elle existe, rien de plus. Ils ne savent pas que vous êtes mandataire. Je ne l’ai pas dit. »

« Pourquoi ? »

« Parce que Madame Leroy me l’avait demandé. Trois fois, en me regardant dans les yeux. »

Je me suis levée aussi. Mes genoux craquaient comme ceux d’une vieille.

« Merci pour votre temps », j’ai dit, et c’était complètement idiot, mais c’est tout ce qui est sorti.

Elle a presque souri.

« Gardez ce sac sur vous, madame Leroy. Pas dans un placard. Sur vous. »

Dans la Clio, j’ai posé le sac sur le siège passager et j’ai mis la ceinture dessus. Je ne sais pas pourquoi. Le ticket de parking de l’hôpital était toujours coincé dans le pare-soleil, un peu tordu par la chaleur.

J’ai sorti l’enveloppe kraft. Elle était trop épaisse pour que j’ose la décoller. Alors j’ai cherché le numéro de l’étude de Lens sur mon téléphone, et j’ai appelé.

« Étude de Maître Moreau, bonjour. »

« Bonjour. Je m’appelle Nathalie Leroy. J’ai une enveloppe pour Maître Moreau. De la part de Martine Leroy. »

Un petit silence, au bout du fil. J’ai entendu un clavier s’arrêter.

« Maître Moreau est en rendez-vous toute la journée. Mais il m’a dit de vous recevoir si vous appeliez. Pouvez-vous venir samedi, à neuf heures ? »

« Il vous a dit… de me recevoir ? »

« Samedi, neuf heures, madame. N’apportez que vous. »

Elle a raccroché avant que je pose la question.

J’ai démarré. La Clio a toussé deux fois avant de prendre.

Je suis rentrée par la rocade, les mains à dix heures dix sur le volant, comme à l’auto-école. Je regardais dans le rétroviseur toutes les quinze secondes. Personne. Un camion de livraison, une Twingo verte. Rien.

Notre immeuble. Le F3 au quatrième, sans ascenseur. Je montais les marches en comptant, pour ne pas penser. Quatre-vingt-seize, ce soir-là. Je les ai comptées avec le sac Lidl serré contre le ventre.

Au palier, j’ai sorti mes clés.

La porte n’était pas fermée.

Pas ouverte, non. Juste poussée, avec un millimètre d’ombre entre le battant et le cadre. Moi, je ferme toujours à double tour. Même pour descendre jeter la poubelle.

J’ai regardé la serrure. Pas une éraflure. Pas de trace de pied-de-biche.

Quelqu’un avait une clé.

Je l’ai poussée du bout du pied.

L’entrée. Le portemanteau. Mon vieux manteau tombé par terre, la doublure retournée.

Dans le salon, tous les tiroirs du buffet étaient sortis et posés à l’envers. Mes papiers de la CAF, mes feuilles de paie, le carnet de comptes que Martine m’avait offert à mon mariage, tout ça étalé sur le parquet comme des cartes qu’on a battues.

Dans la chambre, le matelas relevé contre le mur. Les vêtements dans le lit.

J’ai fait un pas. Puis un autre. Mon propre souffle me paraissait énorme.

Puis j’ai regardé la cheminée.

L’urne blanche était à sa place. Intacte, bien droite, avec son couvercle. À côté, la boîte de Doliprane, que je n’avais pas eu le courage de jeter. Personne n’y avait touché.

Personne ne vole une boîte de Doliprane.

Sur la chaise de l’entrée, le sac en plastique de l’hôpital, celui des effets personnels de Martine, était toujours noué. Je voyais à travers le plastique le gris de son gilet, plié.

Ils avaient fouillé mes tiroirs. Ils n’avaient pas touché à sa cendre.

Je sentais mon pouls dans mes oreilles quand j’ai senti l’odeur.

Une odeur chaude, de tomate, d’huile et d’herbes. De la ratatouille.

Chez moi, personne n’avait fait chauffer de ratatouille depuis le dernier dimanche de Martine.

Puis un bruit. Petit, régulier. Le bruit d’une fourchette qui racle le fond d’un Tupperware.

Je suis allée jusqu’à la cuisine, lentement, en frôlant le mur.

Une femme était assise à ma table, de dos, un manteau beige sur les épaules. Devant elle, ouvert, le dernier Tupperware de ratatouille de Martine.

Partie 2 : « Arrête de m’appeler comme une FOLLE, 

Story Parts

« Arrête de m’appeler comme une FOLLE, Nathalie. Je suis en pleine négociation. »

Part 1 of 5

Next: Part 2