À côté de mon assiette, il y avait un pilulier rose, avec les sept jours de la semaine, et quatre gélules blanches dans la case du vendredi.
Personne n’en avait parlé. Charlotte l’avait posé là avant que j’arrive, comme on pose une serviette.
Il était 20 h pile. La table du rez-de-chaussée, la grande, celle des fêtes. Du saumon, une salade de pommes de terre, un reste de bûche. Jean-Pierre en bout de table, en veste, les mains à plat de chaque côté de son verre. Hubert et Geneviève face à moi. Ludovic à ma gauche. Enzo et Manon au bout, sages comme des images.
« On est tellement contents que tu sois descendue, a dit Charlotte en me servant. Tu as bonne mine, tu sais.
– Merci.
– Tu as pris ta gélule du matin ? a demandé Geneviève.
– Quelle gélule ?
– Celles-là, Josiane. Le docteur Petit te les a prescrites. Pour la mémoire. »
Geneviève avait ce sourire que je leur ai vu sur les visages des familles, le jour où elles laissent maman à l’EHPAD : le sourire de ceux qui ont la conscience tranquille parce qu’ils ont organisé les choses.
« Je n’ai pas vu de prescription, ai-je dit.
– Tu n’as pas à la voir, ma chérie. C’est Charlotte qui s’occupe. »
Ma chérie. Elle ne m’avait jamais appelée comme ça en trois ans.
Je n’ai pas discuté. J’ai pris une gélule, je l’ai portée à ma bouche, je l’ai glissée sous ma langue, puis dans mon mouchoir quand j’ai fait semblant de me moucher. Une seule. Les trois autres sont restées dans leur case.
Quand on est aide-soignante, on sait faire. On l’a vu faire par les résidents.
Geneviève s’est penchée et, sans rien demander, elle a coupé ma viande en petits dés avec son propre couteau.
Elle l’a fait lentement. Dans le silence de tout le monde.
Je suis restée immobile. Mon assiette est devenue très petite. Puis j’ai mangé chaque morceau, jusqu’au dernier, sans lever les yeux, parce que si j’avais levé les yeux je me serais levée et je ne l’aurais pas supporté.
Sous la nappe, une petite main s’est posée sur mon genou. Manon. Elle sentait le shampoing à la fraise. Je lui ai glissé le Tupperware de foie gras, sans un mot, et elle a gardé sa main sur mon genou jusqu’à la fin du repas.
« Josiane, a dit Hubert, avec cette voix chaude qu’il prend pour demander un service, on voulait te dire que ce qui s’est passé à Morzine, ce n’est pas grave. On ne t’en veut pas.
– Je n’ai pas demandé qu’on m’en veuille.
– Mais tu te rappelles pourquoi tu l’as fait ?
– Je me rappelle très bien. »
Charlotte et Geneviève ont échangé un regard. Celui des familles, encore.
« Dis-moi quel jour on est, a doucement demandé Charlotte.
– Vendredi 26 décembre.
– Et le mois ?
– Décembre. Je viens de le dire. »
Elle a posé la main sur la mienne. Une main chaude, très douce.
« Tu vois, a-t-elle dit à la table, ça va. Elle va très bien. C’est juste qu’il y a des moments. »
Elle avait inventé ça en moins d’une seconde. Je l’ai presque admirée. Je n’ai pas dit un mot.
« J’ai un petit papier à te faire lire, a repris Charlotte. Une formalité. Juste pour que les papiers de la maison soient plus simples à gérer. »
Elle a sorti une feuille d’un classeur qu’elle avait gardé sur ses genoux. Je me suis retournée : mes lunettes n’étaient pas dans la poche de mon tablier, où je les avais mises à 19 h.
« Mes lunettes.
– Tu les as encore perdues, a dit Geneviève.
– Elles étaient dans ma poche.
– Elles sont là, regarde ! »
Charlotte a plongé la main dans la corbeille à pain et en a retiré mes lunettes, avec un petit rire. Comme on rend un jouet.
« Tu vois ? À chaque fois. »
La corbeille était à l’autre bout de la table. Je ne m’en étais pas approchée de la soirée.
J’ai chaussé mes lunettes, j’ai pris la feuille. Une procuration. Pour que Ludovic puisse « accéder à l’ensemble de mes comptes et signer en mon nom tout document relatif à mon patrimoine ». Signature de la mandante. Un trait. Mon nom, tapé.
« Je vais lire ça demain, ai-je dit. Avec Maître Moreau.
– Pourquoi attendre ? Ça prend deux minutes.
– Parce que je ne signe rien sans notaire. »
Charlotte a souri encore, mais sa mâchoire a bougé.
« Faisons simple, alors, a-t-elle dit. On va voter, comme une vraie famille. Qui est d’accord pour que Ludovic aide Josiane avec ses papiers ? »
Hubert a levé la main. Geneviève aussi.
Ludovic a regardé son assiette. Il n’a pas levé la main. Il n’a pas non plus dit non.
« Jean-Pierre ? »
J’ai regardé le frère de mon mari. Quarante ans qu’il me connaît. Il m’a aidée à porter le cercueil. Il m’a offert un chrysanthème chaque Toussaint.
Il a posé sa fourchette. Il a regardé Charlotte, puis la procuration, puis moi.
Puis sa main s’est levée, lentement, à hauteur de l’épaule.
Quand je suis remontée à 22 h 10, mon téléphone avait disparu.
Il était sur la table de la cuisine, branché à son chargeur, où je l’avais laissé. Il n’y avait plus que la prise, avec son fil qui pendait.
J’ai cherché partout. Sous les coussins, dans le sac, dans le tiroir du buffet. Puis j’ai cherché mes clés, que je range toujours sur le crochet de l’entrée, à côté de la photo de Gérard devant son camion.
Le crochet était vide.
J’ai ouvert l’ordinateur. Le réseau de la maison m’a demandé un mot de passe que je connaissais depuis trois ans. « Mot de passe incorrect. » Je l’ai tapé trois fois, en détachant chaque lettre, comme pour un enfant.
Quelqu’un l’avait changé.
Je me suis assise sur le tabouret de la cuisine. Je n’avais plus ni voix, ni ligne, ni clé. Le plan était bien fait, je l’ai reconnu avec la froideur d’une infirmière devant un dossier : on isole d’abord, on dit ensuite que la personne est isolée.
Je n’ai pas attendu que ça s’arrange.
J’ai pris mon sac à main. J’y ai mis mon carnet, le mouchoir avec la gélule, le plan des chambres et la convocation, pliés ensemble, avec leur agrafe de travers. Puis mon porte-monnaie, un billet de vingt, mon Livret A dans sa pochette.
Mes pantoufles sont restées devant la fenêtre. J’ai enfilé mes chaussures de marche et mon manteau gris. Je suis descendue par l’escalier de service, celui qui donne sur le jardin, sans allumer, en m’appuyant à la rampe.
Au passage, j’ai entendu Hubert qui riait dans le salon. Un rire fort, d’après-dîner. Quelqu’un a dit : « Elle est montée se coucher. »
Il a dit ça comme on parle d’un chat.
Dehors, il faisait un froid sec, et la rue des Lilas sentait la fumée de bois et le goudron. Douze minutes à pied jusqu’à la rue de la Gare. Je ne les avais jamais comptées. Cette nuit-là, j’ai compté chaque lampadaire.
Martine habite au deuxième, au-dessus du pressing. Trente-quatre ans de couloirs d’EHPAD côte à côte, de nuits de garde passées à se dire qu’on tiendrait jusqu’à la retraite. Quand on s’est retrouvées à la retraite, elle m’a juste dit : « On se voit quand tu veux, tu sais où je suis. » Je n’y suis presque jamais allée.
J’ai sonné trois fois. Une lumière. Des pas lourds. La porte.
« Josiane ? Mais qu’est-ce que… il est minuit et demi !
– Je peux entrer, Martine ? »
Elle m’a regardée de la tête aux chaussures. Elle n’a posé aucune question. Elle a mis une casserole de soupe sur le feu, elle a sorti du pain de la veille, elle m’a fait asseoir devant un bol de faïence ébréché que je connaissais pour l’avoir vu à l’hôpital, vingt ans plus tôt, un jour de pot de départ.
« Mange.
– Je n’ai pas faim.
– Mange, je te dis. »
J’ai mangé. Entre deux cuillères, je lui ai tout raconté. Le plan des chambres, l’étude, Nadine, les rachats, la gélule, les clés, le téléphone. Elle a écouté, la tête dans la main, sans m’interrompre. À la fin, elle s’est levée et elle a ouvert le tiroir de la cuisine.
« Tiens. Mon portable. Appelle qui tu veux.
– Je n’ai qu’un seul numéro en tête.
– Alors appelle celui-là. »
Chantal. Ma sœur. Cinquante-neuf ans, à Lyon, dans un deux-pièces au quatrième sans ascenseur. Le seul numéro que j’ai jamais appris par cœur, parce qu’il n’a pas changé depuis 1991. On ne s’était pas vues depuis les obsèques de Gérard. On se parlait, avant, tous les dimanches. Puis les dimanches s’étaient arrêtés, et je m’étais dit qu’elle avait sa vie.
Il était 1 h 05 quand j’ai composé les dix chiffres.
« Allô ? a fait une voix de sommeil.
– Chantal, c’est moi. »
Un silence très bref. Puis un souffle brusque.
« Josiane ? Josiane, c’est toi ? Mon Dieu. Qu’est-ce qui se passe ? Il est arrivé quelque chose ?
– Je voulais… je voulais juste t’entendre. »
Ma voix s’est cassée là. Elle a attendu. Elle sait attendre.
« Charlotte m’avait dit que tu ne voulais voir personne, a-t-elle repris, plus bas. Que tu avais demandé qu’on ne t’appelle plus. Que tu ne supportais plus les visites.
– Je n’ai jamais dit ça.
– Je t’ai écrit trois fois depuis l’été, Josiane. Trois cartes. Je n’ai jamais eu de réponse. Alors j’ai compris. Je me suis dit que tu avais besoin de calme.
– Je n’ai jamais reçu tes cartes.
– Ça ne m’étonne plus. »
Je me suis agrippée à la table. Martine m’a pris la main sans rien dire.
« Chantal, qu’est-ce qu’elle t’a dit d’autre ?
– Josiane, j’ai gardé ta lettre. Celle de septembre.
– Quelle lettre ?
– La tienne. Celle où tu m’écris de ne plus venir te voir. Elle est signée de toi. Enfin, du nom. Elle commence par Chère Chantal, je préfère qu’on s’arrête là, parce que… et elle finit par…
– Chantal ?
– Je la relis. Attends. »
La ligne s’est mise à grésiller.
« Josiane, je ne suis plus… j’ai du mal à… »
Puis plus rien. Le portable de Martine affichait un petit rectangle rouge. 1 % de batterie.
Le 14 novembre, dans le cabinet du docteur Petit, Charlotte était restée debout derrière ma chaise.
Elle avait pris ma carte Vitale dans mon sac, pour la « passer à l’accueil », et elle ne me l’avait rendue qu’à la sortie. Quand le docteur m’avait demandé comment j’allais, elle avait répondu à ma place : « Elle oublie le gaz, docteur. » Il avait haussé un sourcil. « Madame Bernard a surtout de la tension », avait-il dit, en écrivant.
À l’époque, j’avais été reconnaissante qu’elle m’accompagne.
Lundi 29 décembre, 8 h 45, je faisais la queue devant la même porte, dans le même couloir sentant le désinfectant, avec Martine à mon côté et mon manteau gris.
J’avais passé le week-end chez elle. Le samedi, j’avais chargé son vieux portable. J’avais rappelé Chantal, qui voulait sauter dans le premier train, et je lui avais demandé d’attendre. J’avais aussi envoyé trois fois la même question à Nadine, qui ne m’avait répondu qu’une fois : « Maître rentre lundi. Je vous tiens au courant. » Le dimanche, j’avais regardé Martine repasser des taies d’oreiller en me demandant comment on peut vivre aussi paisiblement, quand on a si peu de choses.
À l’accueil, une jeune remplaçante m’a regardée avec un grand sourire.
« Vous avez rendez-vous ?
– Non. C’est urgent. C’est pour le docteur Petit. Je suis Josiane Bernard.
– Ah, il reprend aujourd’hui, il est plein jusqu’à midi…
– Dites-lui seulement mon nom. »
Elle a décroché le combiné. À l’autre bout, j’ai entendu « Bernard ? » prononcé comme si on soulevait un tapis.
À 9 h 40, le docteur m’a fait entrer. Soixante-huit ans, des lunettes au bout du nez, une blouse trop courte, la même qu’il portait quand Gérard est mort. Il m’a serré la main avec les deux siennes.
« Madame Bernard. Qu’est-ce qui vous amène ?
– Docteur, avez-vous demandé pour moi un bilan mémoire à l’hôpital de Bourges ?
– Un… quoi ? »
Je lui ai tendu la lettre de convocation. Il l’a lue, la bouche entrouverte, et il l’a relue.
« Je n’ai jamais fait cette demande.
– Elle est à votre nom. À la demande de son médecin traitant, le docteur Petit.
– Je ne vous ai pas vue depuis le 14 novembre. Vous aviez 15 de tension, une toux, et vous m’avez dit que vous dormiez mal. Vous étiez en pleine forme, madame. Je l’ai écrit. »
Il a tourné son écran vers moi. Une ligne, sous la date du 14 novembre : « Patiente lucide, orientée. Aucun trouble cognitif. Belle-fille accompagnatrice évoque des oublis : non confirmés à l’examen. »
« Et ça, docteur ?
– Ça quoi ?
– Ces gélules. »
Je lui ai tendu mon mouchoir. Il l’a ouvert, la gélule blanche dans le coin, sans marque. Il l’a regardée longtemps, sans y toucher.
« Je ne vous ai rien prescrit de tel, a-t-il dit lentement. Où les avez-vous eues ?
– Dans un pilulier. Posé à côté de mon assiette. Avec la mention que c’était vous.
– Je la fais analyser tout de suite. Ne la reprenez pas. »
Il s’est tu. Il a appuyé sur une touche. Un bruit d’imprimante.
« Madame Bernard, a-t-il dit sans me regarder, j’ai un courrier pour vous que j’aurais dû vous montrer. »
Il a sorti deux feuilles de l’imprimante.
« L’hôpital m’a rappelé ce matin, à 8 h, pour confirmer le rendez-vous de demain, et m’a envoyé une copie de la demande reçue le 12 décembre. Ma lettre, au dire de leur secrétariat. »
Il m’a tendu la première.
Un papier à en-tête. Son nom, son numéro d’ordre, l’adresse du cabinet. Un tampon rond, bleu, en bas à droite, avec son nom et celui de sa spécialité. Une phrase : « Je demande un bilan neuro-cognitif en urgence pour Mme Bernard Josiane, présentant des troubles de la mémoire et de la compréhension, incapable de gérer ses affaires. »
La signature était un gribouillis soigné.
« La date, c’est le 12 décembre, a-t-il dit. Du 8 au 28, j’étais chez ma fille à Annecy. Cette lettre n’a jamais quitté mon cabinet avec ma permission.
– Et la deuxième ?
– Une attestation. Elle porte le nom de la même étude de notaire. »
Mon cœur… non. Mon cœur n’a rien fait. J’ai pris la deuxième feuille et je l’ai lue. Le même papier. Le même tampon. « Atteste que Mme Josiane Bernard présente des troubles cognitifs justifiant qu’un proche soit habilité à agir pour elle. » Daté du 10 décembre. Adressé à l’étude de Maître Moreau.
« Elle est signée de vous ?
– Non.
– C’est votre tampon.
– Il dort dans le tiroir de l’accueil, madame. Avec la clé. Un seul jeu, que je prête à ma secrétaire principale. »
Il a levé les yeux vers moi. Les mêmes yeux que le 14 novembre, mais sans fatigue.
« La signature n’est pas la mienne, a-t-il dit. Moi, je fais une boucle à mon p. Celui-là n’en a pas. »
Il a ouvert un tiroir de son bureau et en a sorti un post-it jaune, collé à une facture, couvert d’une petite écriture ronde et rapide. Il l’a posé à côté de l’attestation.
Les deux gribouillis, côte à côte, étaient identiques.
« C’est la signature de ma secrétaire, a-t-il murmuré. Charlotte. »
Partie 4
« On a OUBLIÉ de te prévenir », m’a dit ma belle-fille, en route vers le chalet que j’avais payé 12 500 €.
Part 3 of 5
