Partie 4 : « On a OUBLIÉ de te prévenir »,

« Retenez ces trois mots, madame Bernard : citron, clé, drapeau. Je vous les redemanderai tout à l’heure. »

Citron. Clé. Drapeau.

Ma clé. J’ai failli sourire.

Il était 9 h 20, mardi 30 décembre. Salle 14, au deuxième étage de l’hôpital de Bourges. Martine m’attendait dans le couloir, sur une chaise en plastique, la Clio de 2008 garée en double file. La neurologue était une femme d’une quarantaine d’années, cheveux courts, stylo sans capuchon. Elle avait lu ma convocation, puis elle m’avait regardée.

« On commence par le plus facile. Quel jour sommes-nous ?

– Mardi 30 décembre.

– Quel est votre âge ?

– Soixante-trois ans. Je suis née le 11 mars.

– Où sommes-nous ?

– À Bourges, au centre hospitalier, deuxième étage, salle 14. Et vous avez un petit trou dans votre chaussette droite, docteur. »

Elle a ri, très vite, et a baissé les yeux. C’était vrai.

Ensuite on m’a donné un crayon et une feuille. Il fallait dessiner une horloge qui marque 11 h 10. Je l’ai dessinée. Les chiffres au bon endroit, la petite aiguille sur le 11, la grande sur le 2. Puis soustraire sept de cent, plusieurs fois. Quatre-vingt-treize. Quatre-vingt-six. Soixante-dix-neuf. Soixante-douze. Soixante-cinq.

J’ai pensé à Gérard, qui faisait ça dans son camion pour ne pas s’endormir.

« Les trois mots ?

– Citron. Clé. Drapeau. »

Elle a griffonné quelque chose sans rien dire. Puis elle a posé son stylo.

« Madame Bernard, pourquoi êtes-vous ici ? »

Je me suis redressée. Je me suis dit que j’allais bégayer. Je n’ai pas bégayé. J’ai raconté en ordre, comme je le fais aux transmissions de six heures du matin : la lettre à en-tête, les dates, la belle-fille, la gélule dans le mouchoir. Je lui ai tendu le carnet de comptes.

Elle l’a feuilleté longtemps. Elle s’est arrêtée à la page du 9 octobre, puis à celle des clés. Elle a pris le temps de regarder chaque ligne, avec le doigt.

« Vous tenez ça depuis combien de temps ?

– Trente-sept ans.

– Vous notez tous les jours ?

– Tous les jours. Le prix du pain. Les dates des factures. Et depuis mars, tout ce qui ne va pas.

– Madame, a-t-elle dit doucement, je fais ce métier depuis seize ans. Je vois des carnets tenus par des familles, quand elles veulent prouver quelque chose. Je n’en ai jamais vu un qui soit tenu comme ça, avant l’événement. »

Elle a refermé le cahier.

« Vous avez obtenu 30 sur 30. Ça n’arrive pas souvent, même chez des gens de quarante ans. Je vais écrire un compte rendu très clair. Et je vais écrire aussi que la demande m’a semblé orientée. »

Elle a tapé pendant vingt minutes. Je suis ressortie avec trois feuilles, tamponnées, dans une pochette cartonnée. « Examen cognitif normal. Aucune indication à une mesure de protection. »

Dans le couloir, Martine s’est levée, a lu le premier paragraphe par-dessus mon épaule, et m’a serrée si fort que mon sac est tombé.

À 11 h 50, mon téléphone prêté a vibré. Un SMS de Nadine : « Maître est rentrée hier. Elle a tout lu. Elle ne vous appellera pas, c’est voulu. Elle vous attend vendredi à 9 h, avant les autres. N’en parlez à personne. Ne changez rien. »

Je me suis demandé ce que ça voulait dire, « ne changez rien ». J’ai compris en route : il ne fallait pas alerter Charlotte.

À 13 h 40, devant le commissariat de Vierzon, une silhouette m’attendait sur les marches, un sac de voyage entre les pieds. Manteau vert, cheveux gris tirés en arrière, la même manière de se tenir que notre mère.

« Josiane. »

Chantal. Elle avait pris le train de 8 h 12 à Lyon. Elle n’avait pas voulu attendre qu’on lui dise où j’étais.

« Tu m’avais dit d’attendre, a-t-elle dit. J’ai attendu un jour et demi. C’est mon maximum.

– Je sais.

– Alors je ne te demande pas la permission. »

On ne s’est pas embrassées tout de suite. On s’est regardées, comme deux femmes qui ont perdu les clés de la même maison. Puis ses bras m’ont entourée, et je me suis rendu compte que je n’avais pas senti ce parfum depuis les obsèques. De la lavande, et un peu de savon d’Alep.

« Tu as maigri, a-t-elle murmuré.

– Toi, tu as vieilli.

– Je sais. C’est ta faute. »

Le brigadier qui nous a reçues avait la quarantaine, une cravate de travers et un clavier où il tapait à deux doigts. Je lui ai tout donné. Le plan des chambres. La convocation. Le compte rendu de l’hôpital. Le carnet. Mon mouchoir avec la gélule, que Martine avait mis dans un sachet.

Il a lu en silence. Il s’est arrêté plus longtemps sur la deuxième lettre du docteur Petit, celle de l’étude.

« Madame Bernard, a-t-il dit, avec ce que vous m’apportez, on parle d’abus de faiblesse. On parle aussi de faux et usage de faux, et d’une tentative de… »

Il s’est repris, a tapé encore quelques lignes.

« Je vais prendre votre plainte aujourd’hui. Mais il me faut les relevés de l’assurance-vie, les rachats, les virements, tout. Demain matin, avant midi. La banque ferme à midi le 31 décembre.

– Ce sera fait.

– Et madame… »

Il a levé les yeux.

« Ne remettez pas les pieds chez vous sans que je vous le dise. »

Avant l’ouverture, Chantal a sorti la lettre de son sac et l’a posée sur la table de Martine, entre le beurre et le pot de confiture.

« Tu veux la lire, ou je te la lis ?

– Je la lis. »

Une feuille à carreaux, pliée en quatre. Un stylo bleu. Datée du 18 septembre.

« Chère Chantal, je préfère qu’on s’arrête là. Tes cartes me fatiguent et ta présence aussi. Charlotte s’occupe de moi et ça me suffit. Ne cherche pas à me joindre. Josiane. »

J’ai regardé l’écriture longtemps.

Les lettres rondes, penchées vers l’avant. Un « J » trop gonflé, qui ressemblait à un ballon. Je me suis souvenue du post-it du docteur Petit, couvert de la même petite main ronde et rapide.

« Ce n’est pas moi, ai-je dit.

– Je le sais, a répondu Chantal. Je l’ai su en regardant le s de fatiguent. Tu fais toujours ton s comme ça. » Elle a dessiné un serpent dans l’air. « Ici, c’est un s d’écolière.

– Et tu es quand même restée à Lyon.

– Je me suis dit que tu avais le droit de me détester. »

Je lui ai pris la main. Elle l’a laissée.

À 8 h 55, il y avait déjà six personnes devant le guichet du Crédit Agricole. Le 31 décembre, les gens retirent leur argent comme s’ils partaient pour la guerre. Chantal a pris les tickets. J’avais le numéro 14.

À 9 h 25, une conseillère m’a appelée au comptoir. Quarante ans, tailleur bleu marine, un badge qui disait « Chargée de clientèle ». Je lui ai tendu ma carte d’identité et la pochette de l’hôpital, puis le récépissé de plainte du brigadier, avec son tampon.

Elle a lu. Elle a tapé. Elle a pâli peu à peu.

« Madame Bernard, a-t-elle dit à voix basse, vous voulez bien venir dans mon bureau ? »

Elle a fermé la porte vitrée. Elle a posé deux feuilles devant moi.

« Voici les six rachats partiels. Chacun a été validé par un code envoyé sur votre téléphone.

– Je sais. Je les ai dictés. Je croyais que c’était pour la mutuelle.

– Je comprends. C’est justement ce qui est très grave. Le plus souvent, ça passe, parce que le code est bon. Cette fois, avec votre plainte, ça change tout. »

Elle a tourné son écran.

« Il y en a une septième. »

Je me suis penchée.

« Demande de rachat partiel : 3 600 €. Saisie le 22 décembre, à 23 h 14. En attente de code. Vous ne l’avez jamais validée.

– On ne m’a jamais demandé de code.

– Il a dû arriver sur votre téléphone cette nuit-là, pendant que vous dormiez. Il expire au bout de quinze minutes. Personne ne l’a saisi à temps. Et votre réinitialisation du 25 a annulé la demande. »

Elle a croisé les doigts.

« Elle a été faite depuis la même adresse que les six autres. Depuis une box du rez-de-chaussée de votre domicile.

– Ils ne se cachent même pas, ai-je murmuré.

– Madame Bernard, la septième aurait été payée le 2 janvier. Le matin même de votre rendez-vous chez le notaire. »

Je n’ai pas dit un mot. Elle a continué.

« Je fais l’opposition sur tous vos accès. Je mets le contrat sous alerte. Je vous donne un relevé certifié des sept opérations, et un autre pour votre avocat. Et je note que vous contestez les six premières. Je ne peux rien vous dire sur le compte qui les a reçues. C’est un autre client de l’agence. »

Elle n’a pas ajouté un mot. Elle n’avait pas besoin de le faire.

Elle a refermé le dossier. Elle me l’a tendu avec les deux mains.

« Madame, vous avez raison d’être venue aujourd’hui. Demain, ça aurait été trop tard. »

J’ai pris les feuilles. Mes doigts n’étaient plus à moi. Dans le couloir, Chantal m’a regardée.

« Alors ?

– Elle a trouvé une septième. Elle l’a bloquée.

– Et l’argent ?

– Il est parti chez un autre client de la même agence que moi. Je crois qu’il n’y en a qu’un dans la famille.

– Ils ont fait ça dans ta propre banque ! »

On a ri. Pas de joie. Un rire qui ressemble à une toux.

On a passé l’après-midi chez Martine. Chantal a fait une soupe de légumes, Martine a décoré la table avec des serviettes en papier rouges. On a mangé tôt, à six heures, parce que dans notre famille on a toujours mangé tôt le jour de l’An. J’ai ouvert la galette achetée à la boulangerie du boulevard, celle de mes trente ans de pain. La fève était dans la part de Martine. Elle a dit que c’était un signe. Elle a mis la couronne de carton sur sa tête et on l’a laissée régner.

Pas une seule fois je n’ai regardé le téléphone.

À 21 h 10, la sonnette a retenti.

Martine s’est levée, a entrouvert la porte. Elle a reculé d’un pas. Je me suis levée à mon tour.

Dans l’encadrement, il y avait Ludovic. Sans manteau. Les cheveux en bataille, une main posée sur l’épaule d’Enzo, l’autre serrée autour de Manon. Les enfants portaient leurs pyjamas sous leurs doudounes.

Ludovic tenait son téléphone à bout de bras, l’écran allumé, comme on montre un billet de loto.

« Maman, a-t-il dit d’une voix de gorge, il faut que tu écoutes ça. »

Manon s’est endormie sur mes genoux avant que Ludovic ait fini d’enlever sa doudoune, la joue contre mon pull, un pouce dans la bouche qu’elle ne suçait plus depuis ses quatre ans.

Enzo, lui, est resté debout. Neuf ans, des cheveux dans les yeux, le regard de quelqu’un qui a retenu une chose trop longtemps.

« Mamie, j’ai un truc à te dire.

– Viens.

– Papi Hubert a dit un truc, au chalet. Devant la porte. Quand le monsieur a dit que c’était annulé.

– Je t’écoute.

– Il a dit à Maman que tu l’avais fait exprès, la vieille. Mais que ça changeait rien. Que le deux, tu signes, tu signes tout. Et Maman a dit chut, les enfants entendent. Et après elle m’a dit de rien te dire. Sinon tu serais plus malade. »

Il s’est mis à pleurer sans bruit, du coin de l’œil. Je l’ai attiré contre moi, de l’autre côté, avec Manon sur l’épaule gauche, et j’ai senti leurs deux cœurs battre contre mon corps. Le plus petit allait lentement. Le plus grand, très vite.

« Tu n’es pas du tout malade, mon grand, ai-je dit. Je suis fatiguée parce que ta Mamie n’a pas assez dormi. C’est tout.

– Promis ?

– Promis. »

Martine a pris Enzo par la main pour l’emmener boire un verre de lait. Chantal a étendu une couverture sur Manon. Ludovic et moi sommes restés seuls dans le salon, avec le téléphone allumé entre nous.

« Je n’ai pas bien dormi depuis le chalet, maman, a-t-il commencé. Depuis ta question, quand tu m’as demandé qui avait écrit le plan. J’y pense tout le temps. Tu avais mis le doigt exactement dessus.

– Pourquoi tu as enregistré ?

– J’ai pas enregistré exprès. Le 25, après le dîner, Charlotte m’a demandé de redescendre chercher un truc à la voiture. J’ai posé mon téléphone sur la table de la salle à manger, il faisait le Dictaphone, parce que je note mes courses dessus. Je l’ai laissé tourner. »

Il a ravalé sa salive.

« Je l’ai retrouvé le lendemain. Onze minutes quarante. Je l’ai écouté trois fois dans ma voiture. Je suis allé au bout, maman.

– Et ce soir ?

– Ce soir, j’ai dit à Charlotte que j’emmenais les petits voir des copains. Elle m’a dit d’accord. Elle ne s’est même pas retournée. Elle comptait les verres pour le réveillon de ses parents. »

Il m’a tendu le téléphone.

« Fais-en ce que tu veux. Donne-le au policier. Au juge. À qui tu voudras. Moi, j’ai coupé le mien, j’ai trente et un appels en absence. Je ne rentre pas.

– Où tu dors ?

– N’importe où. »

J’ai pris l’appareil comme on prend un verre trop plein.

Il y avait un fichier. « Mémo 25 déc – 22 h 14. »

J’ai appuyé sur la flèche.

D’abord, des bruits de vaisselle. Puis une voix d’homme, rauque, chaude, détendue. Hubert.

« Le deux, elle signe. Elle signe tout, cette bonne femme. Elle a dicté ses codes six fois sans demander une seule fois pourquoi.

– Papa, il ne faut pas dire ça.

– Pourquoi ? Elle est en haut. Elle dort. »

Geneviève : « Et si elle refuse ?

– Alors on passe au certificat », a répondu Charlotte.

Je me suis arrêtée sur son ton. Posé, appliqué, de quelqu’un qui récite une recette.

« J’ai le tampon du docteur Petit. J’ai tout préparé. Le juge n’a qu’à suivre. Elle sera sous curatelle avant le printemps, et Ludovic sera nommé. Pour lui, ce sera une charge. Pour nous, ça veut dire la maison, les comptes, tout.

– Et Ludovic, il sait ?

– Ludo ? »

Un petit rire.

« Ludo fait ce qu’on lui dit. Il a toujours fait ce qu’on lui dit. C’est un enfant. Un très gentil enfant.

– Et les gosses ? a demandé Geneviève.

– Ils se feront une raison. »

Je n’ai pas osé lever les yeux. À côté de moi, Ludovic avait posé les deux mains sur son visage. Il ne bougeait plus. Il n’entendait pas la voix de sa femme, il entendait la sienne dire « Oui, maman » dans toutes les pièces de cette maison depuis trois ans.

« Les rachats, c’est terminé, disait Hubert. La septième, ça n’a pas marché. Mais le deux, ça ne se rate pas, parce qu’après le deux, ils prennent la maison à 285 000, et on respire.

– Les Tilleuls, c’est le 5, a ajouté Charlotte. La chambre est réservée. Elle ne sait pas encore qu’elle y va, mais elle y va.

– On lui dira quoi ?

– On lui dira que c’est pour sa sécurité. »

Elle a fait une pause. J’ai entendu un verre qu’on repose.

« D’ailleurs, regardez, ce soir elle est montée se coucher à 20 h. Elle dort déjà. Elle est parfaite. »

J’avais passé la soirée debout, dans le noir, au-dessus de la grille.

Puis la voix de Hubert, plus lourd :

« Il va falloir que je passe la voir moi-même, un de ces jours. Pour lui expliquer.

– Ne fais rien, papa. Le deux. Le deux, à 9 h 30. »

Ludovic a retiré ses mains. Ses yeux étaient rouges.

« C’est ma femme, maman, a-t-il dit. C’est avec elle que j’ai fait mes enfants.

– Je sais.

– Je n’ai rien vu.

– Si, tu as vu. Tu as préféré ne pas regarder. »

Il a hoché la tête, très lentement.

« La fin dure encore une minute vingt, a-t-il dit. Écoute la fin. »

J’ai fait glisser mon doigt vers la droite. Un grésillement. Puis une voix de femme, tout près du micro, très basse :

« Écoute, Hubert. Pour le deux, j’ai pensé à autre chose. Si jamais elle se pointe à l’étude avant nous… »

Partie 5

Story Parts

« On a OUBLIÉ de te prévenir », m’a dit ma belle-fille, en route vers le chalet que j’avais payé 12 500 €.

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