Partie 5 : « On a OUBLIÉ de te prévenir »,

Sur le plan des chambres, à côté de l’agrafe, il y avait deux petits points d’encre que je n’avais jamais remarqués.

Deux points bleus, côte à côte, tout en bas du papier. Comme si quelqu’un avait posé son stylo là un moment, en réfléchissant, avant d’écrire mon absence.

C’était le soir du 1er janvier. Martine avait poussé la table pour installer des matelas. Chantal dormait sur le canapé, Manon dans le fauteuil, Enzo sous une couverture de laine par terre. Ludovic n’avait pas fermé l’œil. Il était resté assis près de la fenêtre avec son téléphone éteint, comme on garde un animal malade.

La fin de l’enregistrement, je l’avais réécoutée vingt fois. J’en connaissais chaque souffle.

« Écoute, Hubert. Pour le deux, j’ai pensé à autre chose. Si jamais elle se pointe à l’étude avant nous, je ne veux pas de scène. J’ai déjà le deuxième certificat du docteur Petit pour une hospitalisation à la demande d’un tiers. Si elle fait un esclandre, on appelle le 15. Ils viennent, ils l’emmènent, c’est le plus propre. Ensuite on signe pour elle ce qu’on peut signer.

– Et le notaire ?

– Le notaire verra ce qu’il verra. »

J’ai éteint le téléphone de Martine. Je me suis assise sur une chaise. Chantal s’est redressée, dans le noir.

« Ils voulaient t’enfermer, a-t-elle murmuré.

– Ils voulaient surtout que je sois ailleurs, le temps de signer.

– C’est pareil.

– Non. Enfermée, on en parle. Ailleurs, on oublie. »

Elle a pris ma main dans l’obscurité.

À 17 h, ce jour-là, Nadine avait enfin appelé depuis le fond de son jardin, entre deux phrases, comme quelqu’un qui téléphone depuis une cabine.

« Maître Moreau a tout lu, Josiane. La note, l’attestation, la lettre de l’hôpital que le docteur Petit lui a envoyée. Elle a appelé le procureur ce matin. Elle a aussi parlé au commissariat. Le brigadier sera là, en civil, avec une collègue, dans le bureau du fond, à 9 h 30.

– Et moi ?

– Vous, elle veut vous voir à 9 h, par la porte de la cour. Le portail vert, rue des Tanneurs. Je vous attendrai.

– Pourquoi elle ne me reçoit pas tout de suite ?

– Parce que si elle vous appelle aujourd’hui, Charlotte l’apprendra. Elle veut qu’elle vienne à son propre rendez-vous. Elle veut qu’elle signe, enfin qu’elle s’avance. Elle a dit qu’elle n’avait jamais vu quelqu’un se piéger aussi proprement.

– Ça ne vous inquiète pas, Nadine ?

– Ça m’inquiète depuis le 24 décembre. »

Elle a ajouté :

« Apportez tout. Le plan des chambres surtout. Elle y tient. Elle dit que c’est la plus belle pièce du dossier.

– Un papier que Ludovic a gribouillé en dix secondes ?

– Elle dit qu’un plan qui oublie une personne dit plus qu’un testament. »

La nuit, j’ai préparé mon sac. Mon carnet de comptes. La pochette de l’hôpital. Les relevés de la banque. La lettre fausse envoyée à Chantal. Le téléphone de Ludovic, avec le mémo copié trois fois sur la clé USB de Martine, au cas où. L’écharpe de Gérard, celle en laine bleue qu’il portait dans le camion l’hiver, et que je n’avais pas touchée depuis son départ. Je l’ai sentie un instant. Elle sentait encore un peu le tabac.

Je l’ai mise autour de mon cou.

Il y a eu un bruit près de la porte. Ludovic, debout.

« Je viens avec toi, maman.

– Tu veux ?

– Je veux voir sa tête. Je veux… je veux y être, quand elle comprendra. »

Il a avalé sa salive.

« Je n’ai pas le droit de me défiler une troisième fois. »

J’ai hoché la tête.

« Si elle t’appelle, tu ne réponds pas.

– Elle a laissé soixante-deux messages. Je les ai écoutés. Le dernier dit qu’elle appelle les gendarmes si je ne lui rends pas ses enfants.

– Tu ne les rends pas. Ils dorment.

– Non. Ils dorment. »

Au petit matin, je me suis habillée dans la salle de bains de Martine. Mon manteau noir, celui des enterrements. Un pull gris. Mon seul bijou, la bague de Gérard, à l’annulaire. J’ai passé deux fois le peigne dans mes cheveux, en me regardant dans le miroir piqué.

Une femme de soixante-trois ans, qui avait l’air de savoir quel jour on était.

À 8 h 40, on a pris la Clio de Martine. Chantal devant, Ludovic derrière, moi derrière, avec mon sac sur les genoux. Les enfants sont restés avec Martine. Enzo m’a tendu son dessin du matin, une maison avec deux étages, et à la fenêtre du haut, une femme avec un grand cœur rouge à la place du ventre.

« C’est toi, Mamie. Pour la chance. »

J’ai plié le dessin dans mon sac, contre le plan.

On a garé la voiture rue des Tanneurs, derrière le portail vert. À 8 h 58, Nadine nous a fait signe depuis la cour, une main sur le cœur.

Mon téléphone a vibré, juste avant que j’y entre. Nadine, depuis la cour, venait de taper à la hâte :

« Ils sont déjà là. 9 h 02. Hubert et Charlotte ont une heure d’avance, ils attendent devant la porte principale. »

Je me suis retournée vers l’angle de la rue.

Une Audi grise était garée en double file, devant l’étude, le moteur en marche.

« Un plan de chalet qui oublie la personne qui l’a payé, madame Bernard, ce n’est pas un oubli. C’est un projet. »

Maître Moreau n’avait pas encore dit bonjour. Cinquante-huit ans, un chignon gris tenu par un crayon, un tailleur noir sans un pli. Elle avait posé le plan des chambres à plat sur son bureau, dans la lumière d’une lampe verte, comme un médecin pose une radio.

Il était 9 h 06. Nadine nous avait fait passer par la cour. Le chauffage soufflait dans les pieds. On entendait au loin, à travers deux portes, la sonnette de l’accueil, deux fois, puis des voix qui parlaient trop fort.

« Suite parentale : Ludovic et Charlotte, a lu Maître Moreau. Chambre 2 : Hubert et Geneviève. Chambre 3 : la sœur de Charlotte et son mari. Dortoir : les enfants. Quatre pièces. Dix personnes. Et l’écriture de monsieur Ludovic Bernard.

– C’est moi, maître, a dit Ludovic.

– Je sais. Vous avez eu le courage de l’avouer à votre mère. »

Elle a retourné la feuille.

« Et voici ma propre convocation. Agrafée au dos. Une agrafe, deux petits trous dans le papier, à côté. Quelqu’un a d’abord posé les deux feuilles ensemble, puis les a séparées, puis les a remises ensemble. Deux documents préparés sur la même table, à la même heure, par les mêmes mains. »

Elle a levé les yeux vers moi.

« Madame Bernard, la loi m’impose de m’assurer que la personne qui donne sa maison le fait librement, en connaissance de cause. J’ai ici un dossier qui me dit l’inverse. Une note de famille datée avant les faits qu’elle décrit. Un certificat qui n’a pas été signé par le médecin dont il porte le tampon. Un compte rendu hospitalier qui contredit tout. Un enregistrement. Six rachats d’assurance-vie. Et une donatrice que personne n’a prévenue de la nature de l’acte.

– Je n’ai jamais voulu donner ma maison, maître.

– Je n’ai jamais dit que vous le vouliez. »

Elle a ouvert un tiroir. Elle a sorti un stylo-plume noir. Elle l’a posé devant moi.

« Voulez-vous barrer ce qu’on a tapé à votre place ? »

J’ai regardé ma ligne, en bas de la convocation : « Bon pour accord, lu et approuvé : Josiane Bernard ». Tapé. Propre. Je n’ai pas pris son stylo.

J’ai sorti le mien de mon sac. Un Bic bleu, mordillé au bout, celui avec lequel j’avais entouré la date, le 24 décembre.

Je l’ai passé une fois sur mon nom, de gauche à droite, un trait bien droit, comme celui qu’on tire sous un total.

« Voilà, ai-je dit. Il n’y a plus que ça de signé.

– Parfait », a dit Maître Moreau.

À 9 h 29, Maître Moreau s’est levée pour aller les accueillir. Deux minutes plus tard, la porte de la salle de signature s’est ouverte.

On nous avait installés dans le bureau du fond, entre deux portes vitrées, avec le brigadier et sa collègue assis derrière un meuble, immobiles, des gobelets de café à la main. Par l’entrebâillement, je les ai vus entrer. Charlotte d’abord, en manteau camel et foulard à fleurs, un dossier cartonné serré contre la poitrine. Hubert derrière elle, blouson de cuir ouvert, rasé de frais. Geneviève n’était pas là. Quelqu’un devait garder l’Audi.

« Maître, a dit Charlotte, en tendant une main que personne n’a serrée, merci de nous recevoir. Je dois d’abord vous prévenir d’une situation un peu délicate. Ma belle-mère n’est pas là. Elle a fugué le 26, elle n’est plus chez elle. Elle est très fragile. Nous avons peur pour sa sécurité. »

Elle a ouvert son dossier.

« J’ai un certificat. Le docteur Petit. Ça nous permettrait d’agir, Ludovic et moi, pour son bien.

– Je l’ai déjà, madame, a dit Maître Moreau. Asseyez-vous.

– Je préfère rester debout, je suis pressée.

– Asseyez-vous. »

Charlotte s’est assise. Hubert est resté appuyé au mur, bras croisés.

« Madame Josiane Bernard n’a pas fugué, a repris Maître Moreau. Elle est dans la pièce à côté. »

Elle a poussé la porte vitrée.

Je suis entrée la première. Dans ma poche, le plan, plié en quatre. Autour de mon cou, l’écharpe bleue de Gérard. Ludovic derrière moi, la tête haute pour la première fois depuis des années.

La bouche de Charlotte s’est ouverte, puis refermée. Elle n’a pas lâché son dossier. Hubert s’est redressé comme sous une décharge.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? a-t-il dit.

– Bonjour Charlotte, ai-je répondu. Bonjour Hubert. Vous êtes en avance. »

Elle s’est levée d’un bond, le sourire déjà remis en place, les bras tendus.

« Josiane, ma chérie ! Mon Dieu, tu es là. On t’a cherchée partout. Tu n’aurais pas dû venir seule, tu es dans un état… Ludovic, regarde ce qu’ils lui font faire !

– Arrête, Charlotte, a dit Ludovic.

– Quoi ?

– J’ai écouté le 25. »

Elle a pâli d’un seul bloc.

« Quel 25 ?

– Le soir de Noël. 22 h 14. Onze minutes quarante. Tu as dit que j’étais un enfant. Un très gentil enfant. »

Hubert a fait un pas.

« Tu as enregistré ta belle-famille, a-t-il craché. Dans notre dos ! Mais qui t’a élevé ?

– Pas vous, Hubert, ai-je dit.

– Vieille folle. »

Le mot est tombé sur le tapis. Personne ne l’a ramassé.

« On n’en restera pas là, a-t-il repris, la voix basse, le doigt tendu vers moi. Vous croyez que c’est fini ? Vous croyez que vous allez garder cette maison toute seule ? Je vais vous…

– Monsieur Lambert-Duval. »

La voix n’était pas celle de Maître Moreau. C’était celle du brigadier, debout, la carte tricolore à la main, derrière le meuble. Sa collègue s’était levée en même temps que lui.

Charlotte a tourné lentement la tête. Elle m’a regardée, puis le brigadier, puis le dossier serré contre elle, où il y avait le tampon du docteur Petit.

« Madame, a dit Maître Moreau, doucement. Je vais vous demander de ne plus parler. »

Deux mois plus tard, un matin, je suis remontée chez moi à pas lents, en comptant les marches.

Quatorze. Le jour de Noël, j’en avais compté quinze en redescendant. J’avais dû en rater une, dans le noir.

Le 2 janvier, Charlotte est sortie de l’étude entre deux policiers. Pas menottée, pas hurlante. Elle marchait très droit, avec son foulard à fleurs, et elle n’a pas tourné la tête. Hubert a suivi dix minutes plus tard, dans une autre voiture, après avoir donné son nom trois fois de suite à la même question.

Geneviève, elle, était restée dans l’Audi pendant trois heures. Un agent a frappé à la vitre. Elle a baissé la fenêtre, et elle a demandé : « Où est ma fille ? » Je l’ai su par Nadine.

Charlotte a été entendue pendant vingt-neuf heures. Faux et usage de faux. Abus de faiblesse. Tentative d’hospitalisation sous contrainte à l’aide d’un certificat falsifié. Le docteur Petit l’a licenciée le jour même, avec une lettre recommandée de deux lignes. Elle sera jugée en mai.

Je ne vais pas faire semblant : je n’ai pas pleuré pour elle. J’ai pleuré pour Enzo et Manon, la nuit du 3 janvier, dans le noir, en écoutant Ludovic leur lire la même histoire pour la quatrième fois.

Le 15 janvier, à 10 h, la maison du Vésinet a été vendue aux enchères. 290 000 €. Ça n’a pas suffi à rembourser la banque. Hubert et Geneviève dorment depuis dans un deux-pièces à Montluçon, chez un cousin de Geneviève, qui leur a demandé de ne pas toucher à son thermostat.

Ludovic n’est pas parti. Il est resté au rez-de-chaussée, avec les enfants, dans les deux pièces où il vit depuis trois ans. Il a signé chez Maître Moreau, le 9 janvier, une reconnaissance de dette de 18 400 €. Il m’en rembourse 300 par mois. Il a vendu le Kuga pour le premier versement. Il va au travail en bus.

« Tu n’es pas obligé, lui ai-je dit.

– Si, maman. Je le suis. »

Il y a eu du silence entre nous. Pas celui des chambres vides, celui de deux personnes qui n’ont plus rien à cacher et ne savent pas encore par où commencer.

Un dimanche soir, il est monté frapper deux coups, espacés.

« Je peux entrer ?

– Tu peux.

– Je voulais te remercier. Pour la question. »

Je l’ai regardé.

« Quelle question ?

– Celle que tu m’as posée, le 24, au téléphone. Qui a écrit le plan. Si tu m’avais crié dessus, j’aurais fini par me défendre. Là, je n’ai eu que moi à regarder. »

Je n’ai pas répondu. Je lui ai tendu une assiette de pain de la veille avec du beurre. Il l’a mangée debout, comme quand il avait douze ans.

Le 27 février, à 14 h, je suis retournée à l’étude pour la seule signature que j’aie jamais voulue.

Maître Moreau avait préparé l’acte elle-même. Pas pour Ludovic. Pour Enzo et Manon. Une donation en nue-propriété de la maison du 14 rue des Lilas, avec réserve d’usufruit au profit de la donatrice, sa vie durant. Ça veut dire que le jour où je ne serai plus là, la maison sera à eux. Et que, tant que je suis là, personne ne peut la vendre, ni la mettre en garantie, ni l’emporter.

« Vous avez bien compris, madame Bernard ? a demandé Maître Moreau.

– Je crois.

– Vous voulez que je relise ?

– Lisez-moi la ligne du bas. »

Elle l’a lue.

« Bon pour accord, lu et approuvé : Josiane Bernard. »

J’ai pris mon Bic bleu. Cette fois, il n’y avait pas de nom tapé. Il y avait une ligne vide, avec un trait.

J’ai écrit mon nom à la main, avec mon « s » en forme de serpent, que Chantal reconnaîtrait entre mille.

Nadine m’a servi un café dans le couloir. Elle ne m’a pas laissé le payer.

« Vous savez ce que Maître a dit, le jour de l’étude ? a-t-elle murmuré.

– Quoi ?

– Elle a dit qu’en trente ans de métier, c’est la première fois qu’une donatrice faisait refuser un acte à ceux qui le lui préparaient, avec leur propre papier. »

J’ai souri dans ma tasse.

Le brigadier m’avait rendu une photocopie du plan des chambres. L’original est resté au dossier, avec ses deux trous d’agrafe. J’ai fait encadrer la copie, derrière un verre, et je l’ai accrochée dans l’entrée, à la place du crochet à clés. Dessous, il y a maintenant une patère, avec mes clés. Le brigadier les avait retrouvées dans le tiroir de Charlotte, au fond d’une petite boîte en carton.

Chantal vient une semaine sur deux. Martine passe le jeudi, avec un gâteau. Manon me demande, chaque fois qu’elle monte, si je suis « encore bien guérie ». Je lui réponds que je n’ai jamais été malade.

L’agence de Morzine m’a écrit en février. Ils avaient une semaine de libre aux vacances de printemps, un petit chalet de trois chambres, à moitié prix, en geste commercial et personnel.

Je l’ai réservé de ma main. Cette fois, c’est moi qui ai écrit le plan des chambres, sur une feuille à carreaux arrachée à mon carnet.

Chambre 1 : Josiane.

Chambre 2 : Chantal et Martine.

Chambre 3 : Ludovic.

Dortoir : Enzo et Manon.

Quand je l’ai relu, mon nom était là, tout en haut. Je l’ai plié en quatre et je l’ai glissé dans mon sac.

Ce soir, la maison est silencieuse. Pas du même silence qu’à Noël. Il y a Ludovic qui range la vaisselle en bas, avec le bruit des assiettes. Il y a Manon qui rit dans la salle de bain, la porte entrouverte.

Sur la table de la cuisine, j’ai posé le roman que je n’arrivais pas à finir depuis des mois. Je l’ai terminé le 9 janvier. Il finissait bien.

Mon bol de verveine est encore chaud.

Mes pantoufles sont devant la fenêtre. Dans l’allée, il n’y a qu’une seule voiture, la Clio de Martine, et elle repartira dans une heure.

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« On a OUBLIÉ de te prévenir », m’a dit ma belle-fille, en route vers le chalet que j’avais payé 12 500 €.

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