Pendant douze ans, j’ai fait les courses de mon voisin chaque dimanche. Le jour de son enterrement, son notaire m’a tendu une vieille valise.

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Il y a vingt ans, j’ai posé mon dossier sur le bureau de Chantal Dubois comme on pose un aveu. Un CDD, trois fiches de paie, pas de garant. Quatre agences m’avaient déjà dit non.

Elle a tout lu en silence. Puis elle a décroché son téléphone et dit deux mots à voix basse.

« Le propriétaire est d’accord, monsieur Moreau. Quatre cent quatre-vingts euros par mois. Il préfère rester discret. »

J’ai cru à de la chance. Pendant vingt ans, je n’ai pas cherché plus loin.

Dimanche, à seize heures moins vingt, j’avais l’acte sous les yeux et Guillaume derrière ma porte.

« Sébastien ! Ouvrez-moi, bon sang ! »

Je ne bougeais pas. J’ai lu le papier jusqu’au bout, mot après mot, avec mon doigt, comme à l’école.

Vente. Les héritiers de madame Vidal. Un pavillon de plain-pied, 12 rue des Lilas. Acquéreur : monsieur Gérard Leroy, retraité de la SNCF, demeurant au 14. Prix : soixante-dix-huit mille euros.

Le 14. Juste à côté. À vingt mètres de mon canapé.

Vingt ans qu’on se disait bonjour par-dessus la haie, lui et sa femme Josiane, moi et ma petite sur les épaules. Bonjour, bonne journée, il fait frais. Rien d’autre. Jamais un mot sur la maison.

« Sébastien, je sais que vous êtes là, il y a de la lumière ! »

« Je vous entends, Guillaume. »

« Alors ouvrez ! »

« Non. »

Il a eu un petit rire, de l’autre côté du bois. Un rire qui cherchait quelque chose à mordre.

« Écoutez, on peut s’arranger. Dites-moi ce qu’il y a dans cette valise. Je vous en demande pas plus. »

« Des tickets de caisse. »

« Des quoi ? »

« Des tickets de caisse, Guillaume. »

« Mon oncle vous aimait bien, hein. Douze ans de dimanches. On sait tous ce que ça rapporte, ces gentillesses-là. »

« Ça rapporte un ticket de caisse, Guillaume. »

« Vous rigolez. Vous êtes un malin, vous. »

« Je suis préparateur de commandes. »

Il y a eu un temps. Je l’ai entendu chuchoter quelque chose, puis un bruit de pas sur le gravier, puis plus rien. Une portière a claqué. Un moteur a tourné et n’est pas parti tout de suite.

J’ai posé l’acte à plat. Mes mains tremblaient sur le papier, alors je les ai mises sous mes cuisses, comme un gamin.

Vingt ans de loyer. Quatre cent quatre-vingts euros, quatre cent quatre-vingts, quatre cent quatre-vingts. J’ai fait le calcul sur le téléphone, trois fois, parce que je n’y croyais pas. Cent quinze mille deux cents euros.

Chaque mois, je virais ça à l’agence. Chaque mois, l’agence le faisait suivre au « propriétaire discret ». Et le propriétaire, c’était l’homme à qui je portais ses sacs le dimanche.

Je me suis souvenu de mes collègues, à la plateforme. Un deux-pièces à six cent vingt euros, à Montluçon, pour un type comme moi. Je leur disais que j’avais de la chance avec mon proprio. Ils me disaient : « Garde-le, celui-là. »

Je l’ai gardé. Il ne m’a jamais augmenté d’un centime.

Pendant douze ans, je suis entré chez lui avec mes sacs, je me suis assis à sa table, j’ai bu son café. Il me regardait poser les courses sur la toile cirée. Et il savait. Il savait chaque dimanche que c’était lui qui avait les clés de ma maison.

Il ne m’a jamais rien dit. Pas un clin d’œil, pas un mot de travers, pas une fois.

Moi non plus, d’ailleurs. Je n’ai jamais demandé de qui était la maison. On ne demande pas, quand on a peur que la réponse change le prix.

« Pourquoi ? » J’ai dit ça tout haut, à la cuisine vide. La cuisine n’a pas répondu.

Le deuxième bol était toujours sur la toile cirée. Je l’ai regardé comme si c’était lui qui devait s’expliquer.

Alors j’ai fait ce que j’aurais dû faire depuis le début. J’ai pris l’élastique de la plus ancienne liasse, celle qui disait « 52 dimanches », et je l’ai fait glisser. Les tickets se sont écartés tout seuls, un peu raides, un peu jaunes. Du papier thermique qui a l’âge d’un enfant.

Le premier de la pile : Leclerc, un dimanche, une baguette, un café moulu, une boîte de LU, un Doliprane. Ma liste, ma semaine, ma vie de dimanche.

Je l’ai retourné.

Au dos, il y avait de l’encre. Du stylo bille bleu, pressé fort, avec cette écriture qui tremble et qui s’accroche aux lignes. Trois lignes.

Je les ai lues une fois. Puis j’ai posé le ticket, et je suis allé baisser tous les volets de la maison. Un par un, sans allumer.

L’encre avait traversé le papier thermique. On sentait l’écriture du bout du doigt, comme du braille.

Je me suis rassis dans la cuisine, avec les volets baissés et la lampe du plan de travail. J’ai remis le ticket devant moi, côté stylo, et j’ai lu à voix haute. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour entendre quelqu’un.

« Le petit du 12 m’a porté mes sacs jusqu’à la cuisine. Je lui ai dit de rester boire un café. Il est resté. Josiane, tu avais raison sur lui. »

C’est tout. Trois lignes. En haut, un chiffre : « Dim. 1 ».

Le petit du 12. J’avais trente-huit ans, un ventre qui commençait et une fille de douze ans. Personne ne m’avait appelé « le petit » depuis ma mère.

Et il m’avait appelé par mon prénom, ce premier dimanche. Avant même que je me présente. Je l’avais entendu, je m’étais dit qu’il avait dû lire ma boîte aux lettres. Il y a des choses qu’on n’entend pas, quand on veut bien se croire.

J’ai pris le ticket suivant. Je l’ai retourné.

« Dim. 2. Il a dit non pour le ticket. Il a dit non pour les cinquante. »

Le suivant.

« Dim. 3. Pareil. Têtu. »

Le suivant. « Dim. 4. Pareil. Il me dit : gardez ça pour vous, monsieur Leroy. Il me dit monsieur Leroy. »

Je me suis rappelé la scène. Elle est revenue d’un coup, avec la lumière et tout. Gérard debout à côté du frigo, le portefeuille ouvert, un billet de cinquante entre deux doigts et la monnaie du ticket dans l’autre main.

« Tiens. C’est pour le ticket. Et ça, c’est pour toi. »

« Non, Gérard. »

« Pour ta peine. »

« C’est pas une peine. »

« Tu es fier. »

« Je suis pas fier. J’ai pas envie, c’est tout. »

Il avait rangé le billet. Il avait souri, un petit sourire de côté. Il avait dit : « On verra la semaine prochaine. »

La semaine prochaine, on avait revu. Et la suivante aussi. Douze ans de « on verra ».

J’ai sorti ma calculette, celle du téléphone. J’ai additionné les tickets de la première liasse, un par un, en les posant de côté à mesure. Cinquante-deux tickets. Mon pouce a glissé sur l’écran, il m’a fallu recommencer deux fois.

Huit cent douze euros soixante.

J’ai regardé l’élastique. « 52 dimanches. 3 412,60 €. »

Trois mille quatre cent douze. Pas huit cent douze.

Il y avait deux mille six cents euros qui ne venaient d’aucun ticket.

J’ai fait la division sans calculette. Deux mille six cents, divisé par cinquante-deux. Cinquante.

Cinquante euros. Un billet par dimanche.

J’ai senti quelque chose se déplacer dans ma poitrine, lentement, comme un meuble qu’on tire sur un parquet.

« Il refuse toujours. »

Je l’avais lue de travers, cette phrase. J’avais cru que Gérard parlait de lui. Que lui refusait quelque chose.

Mais c’était moi, le sujet. C’était moi qui refusais. Le total, c’était ce qu’il avait voulu me donner, semaine après semaine, et que j’avais repoussé du plat de la main.

Tout ce qu’il avait offert, il l’avait écrit. Tout ce que j’avais refusé, il l’avait compté.

J’ai retourné le dernier ticket de la liasse, le cinquante-deuxième. Une ligne.

« Dim. 52. Dans la boîte, comme les autres. »

La boîte.

Je suis resté une minute les yeux dans le vide, et la boîte est arrivée toute seule. La boîte de LU. Celle que j’achetais chaque dimanche, ronde, en fer, avec des petits-beurre dessus. Gérard mangeait les biscuits dans la semaine, un ou deux avec son café du matin. Et chaque dimanche, avant que je parte, il montait sur sa chaise pour poser une boîte sur l’étagère du haut, au-dessus de la cuisinière.

Je lui avais dit une fois : « Faites pas ça, vous allez tomber. »

Il m’avait répondu : « C’est ma réserve de Noël. »

J’avais ri. Il y avait des biscuits dedans, voyons.

Je me suis levé. J’ai fait trois pas vers la fenêtre, je l’ai ouverte d’un doigt sur le côté du volet. Le pavillon du 14 était là, sans lumière, avec son portail fermé et son perron noir.

Il y avait des boîtes dans cette maison. Peut-être des tas. Je n’osais pas finir ma phrase.

Il y a eu trois coups à la porte. Pas aussi forts que ceux de Guillaume. Plus secs, plus sages.

Je suis allé jusqu’au judas sans faire de bruit. Le couloir était éclairé par la lampe du palier.

Ce n’était pas Guillaume.

C’était Chantal Dubois. Le même manteau marine qu’il y a vingt ans, ou son jumeau. Un dossier serré contre la poitrine, comme une poche d’eau chaude. Elle n’avait pas son sourire de bureau.

Elle a levé la main pour frapper une deuxième fois, et elle s’est arrêtée en l’air.

« Votre loyer n’a jamais été à nous, monsieur Moreau. Pas un seul mois. »

Elle l’a dit sur le paillasson, avant même que j’aie fini d’ouvrir. Je n’ai pas répondu. Je me suis écarté, elle est entrée, et elle a posé son dossier sur ma table de cuisine, au milieu des tickets, comme si ça faisait partie du décor.

Elle a regardé les liasses. Les élastiques. Les deux bols. Elle a mis la main devant sa bouche.

« Il l’a fait, alors. Il l’a vraiment fait. »

« Vous saviez. »

« Je savais pour la maison. » Elle s’est assise sans qu’on l’invite. « Je ne savais pas pour les tickets. »

« Depuis quand ? »

« Depuis le jour où vous êtes venu avec votre dossier. Il y avait onze candidats, vous étiez le dernier de la pile. Les autres avaient des garants, des CDI, des fiches de paie en trois exemplaires. » Elle a eu un petit rire sans joie. « Monsieur Leroy m’a demandé de lui lire les onze. Il vous a pris, vous. Il a dit : celui qui n’a rien pour lui. »

Je me suis assis en face d’elle. Ma chaise a grincé.

« Il avait un fils, vous le saviez ? Un garçon. »

J’ai fait non de la tête. Ça ne m’a pas étonné. On peut vivre à vingt mètres d’un homme pendant vingt ans sans connaître la moitié de sa maison.

« Ce n’est pas à moi de vous le dire. Il m’a fait jurer. Sur la tête de sa femme. » Elle a défait la fermeture de son manteau, d’un geste lent. « J’ai gardé son secret vingt ans. J’ai viré votre loyer chaque mois sur son ordre, et il m’a fait promettre trois choses. Ne jamais l’augmenter. Ne jamais dire qui était le propriétaire. Et être là, le jour où vous ouvririez l’enveloppe. »

« Quelle enveloppe ? »

« Celle qui est dans la valise. »

J’ai tourné la tête vers la valise, ouverte, vide, avec sa ficelle qui pendait. L’enveloppe était toujours collée contre le carton, au fond, comme un oiseau mort.

« Pas avant d’avoir tout vu », j’ai lu.

« Et vous avez tout vu ? »

J’ai regardé les douze liasses. J’ai pensé aux cinquante euros par dimanche. J’ai pensé au petit du 12.

« Je crois, oui. »

« Alors on l’ouvre. »

Elle l’a décollée du carton avec un ongle, très délicatement, comme on le fait avec un timbre rare. L’enveloppe était épaisse. Elle me l’a tendue. Je l’ai ouverte avec le manche de la cuillère à café.

Deux feuilles pliées en quatre. Des carreaux de cahier d’écolier, arrachés de la spirale. La même écriture qui tremble. Pas de formule polie. Pas de « cher Sébastien ». Il commençait au milieu de la page, sans prévenir.

« Je soussigné, Gérard Leroy, sain de corps et d’esprit, déclare ceci de ma main, le 8 septembre, à Montluçon.

Je lègue à Sébastien Moreau la pleine propriété du pavillon situé 12 rue des Lilas.

Je lui lègue aussi les douze boîtes en fer rangées dans le placard au-dessus de la cuisinière, au 14, et tout ce qu’elles contiennent.

Le reste de mes biens ira à mon neveu Guillaume Beaumont.

Fait pour valoir ce que de droit. G. Leroy. »

Je l’ai lu deux fois. La première fois, les mots ne voulaient rien dire. La deuxième, ils voulaient tout dire, et j’ai repoussé la feuille, comme une assiette trop chaude.

« Non. »

« Monsieur Moreau… »

« Non, madame Dubois. Je ne peux pas. Je n’ai rien fait pour ça. J’ai porté des sacs. »

« Vous avez porté des sacs douze ans. »

« C’est pas une maison, des sacs ! »

Je m’étais levé sans m’en rendre compte. J’avais la voix de Guillaume, la voix qui monte et qui n’arrive nulle part. Je me suis rassis, doucement. Chantal n’a pas bougé.

« Il le savait, que vous diriez non, » elle a dit. « C’est pour ça qu’il y a la deuxième feuille. »

Je l’ai dépliée. Elle était plus courte. Elle n’était pas dans le même ton. Les premières lignes étaient à peine lisibles.

« Sébastien. Tu vas dire non, parce que tu es têtu. Dis-le ce soir si tu veux. Dis-le à haute voix, ça soulage. Mais ne signe rien avant d’avoir pris ton café de dimanche. Et ne t’occupe pas de Guillaume : il ne sait pas ce que je sais de lui. »

J’ai relevé la tête. Chantal avait les yeux brillants.

« Qu’est-ce qu’il sait de Guillaume ? »

« Je l’ignore. » Elle a refermé son manteau. « Je sais seulement que Guillaume est venu à l’agence il y a trois semaines, avec une chemise cartonnée, pour demander le bail du 12. Je lui ai dit que j’avais un mandat de gestion confidentiel et que je ne pouvais rien lui donner. Il m’a regardée comme on regarde un meuble. »

Elle s’est levée, elle a boutonné son manteau jusqu’au col.

« Je dois rentrer. Je ne dormirai pas, mais je dois rentrer. Gardez cette lettre. Montrez-la au notaire lundi. Surtout, ne la laissez pas dans la maison. »

« Pourquoi ? »

« Parce que Guillaume connaît le chemin. »

Elle est partie. J’ai refermé la porte, j’ai glissé la lettre et l’acte dans mon blouson, et je suis resté dans le couloir avec ma main sur ma poche, sans respirer. Je suis resté comme ça longtemps. Assez pour que la lampe du palier s’éteigne seule.

Il devait être vingt-trois heures quand je suis retourné à la fenêtre. Le volet, un doigt d’écart.

La maison de Gérard était noire. Elle l’était depuis lundi. Plus de lumière au perron, plus de lampe dans la cuisine, plus rien. Une maison comme un œil fermé.

Et puis, pendant que je regardais, une ampoule s’est allumée au-dessus de la porte du 14. La lumière du perron. Celle que Gérard laissait allumée jusqu’à midi, le jour où il était parti.

Quelqu’un était entré chez lui. Quelqu’un qui avait la clé.

Partie 2

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Pendant douze ans, j’ai fait les courses de mon voisin chaque dimanche. Le jour de son enterrement, son notaire m’a tendu une vieille valise.

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