Partie 2 : Pendant douze ans, j’ai fait les courses de mon…

J’ai traversé la pelouse en chaussettes, la clé de secours dans le poing.

C’était la clé que Gérard m’avait donnée il y a neuf ans, un dimanche, avec un air gêné. « Pour le détecteur de fumée. Si ça sonne et que j’entends pas. » Je ne m’en étais jamais servi. Je la gardais sur mon trousseau, entre la clé de la cave et celle du casier de la plateforme, sans y penser.

La porte de derrière n’était pas fermée. Elle était entrouverte, avec de la lumière qui coupait la nuit en deux, et des voix.

« Mais non, je vous dis. Pas de ce côté. Vous mesurez l’entrée, le séjour, et vous me dites combien ça fait. »

C’était Guillaume. J’ai poussé la porte du bout du pied.

La cuisine de Gérard. La même toile cirée jaune, les mêmes carreaux marron, la même odeur de café refroidi. Mais tous les tiroirs étaient ouverts.

Les assiettes sorties du buffet. Sur la table, à la place des deux bols, un tas de papiers en vrac : factures, relevés, enveloppes de la mutuelle. Quelqu’un avait vidé un classeur par terre.

Il y avait deux hommes. Guillaume, en manteau noir, les manches retroussées. Et un autre, avec une polaire et un télémètre laser, qui pointait un petit point rouge sur le mur du séjour.

Ils m’ont vu en même temps.

« Tiens, » a dit Guillaume. « Le voisin. »

« Vous faites quoi chez Gérard ? »

« Chez moi, vous voulez dire. » Il a fait signe à l’homme à la polaire, qui a baissé son laser et a regardé ses chaussures. « Un diagnostiqueur. Un acheteur veut une surface exacte. Vous avez un problème avec ça ? »

« Il n’est enterré que depuis jeudi. »

« Et alors ? Les tickets de caisse, ça a un délai de péremption, peut-être ? »

L’homme à la polaire a toussé. Il a dit qu’il reviendrait demain, qu’il n’était pas là pour ça, et il est sorti en me frôlant l’épaule. Il avait l’air d’un type qui regrette d’avoir accepté un dimanche soir.

On est restés tous les deux, Guillaume et moi, avec le tas de papiers entre nous.

« Qu’est-ce que vous cherchez ? »

« Le testament. »

Il l’a dit tout simplement, comme on dit « le sel ». Il a ramassé une feuille par terre, il l’a lue, l’a jetée.

« Le notaire m’a parlé d’une valise hors testament. Hors testament, ça veut dire qu’il y a autre chose. Un papier. Un double. Un truc que le vieux a planqué dans sa maison. Je cherche, c’est tout. C’est mon droit. »

« Vous avez pas encore de droit. »

« Je suis son seul héritier. »

« Il peut léguer à qui il veut. »

Ses yeux se sont arrêtés sur moi. Ils étaient plus petits que dans l’église, plus fatigués.

« Léguer. Vous avez dit léguer. »

J’avais la lettre dans mon blouson. J’ai senti sa chaleur contre ma côte, comme une main.

« C’est le mot qu’on emploie, » j’ai dit. « Pour les héritiers. »

Il a eu un petit sourire, de ceux qui ne servent à rien. Il est passé devant moi, il a pris une chaise, il s’est assis dessus à l’envers, le menton sur les bras.

« Je vais être honnête avec vous, Sébastien. Ça fait du bien, d’être honnête. »

« Allez-y. »

« Mon agence est en redressement. Six mois. Dans six mois, je ferme. J’ai une dette de quatre-vingt-dix mille euros envers un type qui ne rigole pas, un certain Hubert de La Roche. Je lui dois ça pour le quinze novembre, sinon il prend mon appartement. Vous voyez ce que je veux dire ? »

« Pas vraiment. »

« Cette maison vaut cent soixante mille. J’ai signé un compromis avec un couple de Vichy. Si je ne livre pas avant le trente novembre, c’est seize mille de pénalité. » Il a levé un doigt. « Alors, quand un notaire me dit qu’un vieux voisin repart avec une valise le jour de l’enterrement, je me pose des questions. C’est normal. »

« Vous vous posiez pas de questions, quand il était vivant. »

Il a pâli, d’un coup. J’ai su que j’avais touché quelque chose, sans savoir quoi.

« Ne me parlez pas de ce que j’ai fait quand il était vivant. »

« Je vous demande seulement où vous étiez. »

« J’étais occupé. » Il a serré la mâchoire. « Ma mère est morte et lui, il a même pas pleuré. Alors oui, j’étais occupé. »

Il s’est levé. La chaise a raclé les carreaux. Il est venu tout près de moi, assez près pour que je sente son parfum de magasin, et il a baissé la voix.

« Demain, le serrurier vient à huit heures. Après, plus personne n’entre ici sans moi. Vous, la clé que vous avez, vous la laissez sur la table. »

« Je vais la rendre. »

« Vous allez la rendre maintenant. »

« Demain à huit heures. Vous venez de le dire. »

Il a hésité. Puis il a haussé les épaules. Peut-être qu’il était trop fatigué pour insister.

« Neuf heures, chez maître Lambert. Vous apportez la valise. Tout ce qu’il y a dedans, tout. Les tickets, les papiers, le reste. Si vous n’êtes pas là, j’appelle le commissariat. » Il a articulé, mot par mot, comme pour une dictée. « Abus de faiblesse. Sur un vieil homme seul. Vous savez ce que ça fait, devant un tribunal, douze ans de dimanches ? »

Je ne savais pas. Je n’ai pas répondu.

Je suis ressorti par le même chemin, sans courir. Dans le dos, j’ai entendu Guillaume ranger bruyamment les assiettes, puis refermer des tiroirs, un par un. Puis plus rien.

Il n’avait pas ouvert le placard du haut. Je l’avais vu, du seuil, avec sa porte beige, juste au-dessus de la cuisinière. Fermé. À sa hauteur à lui, il n’y pensait pas. Il fallait une chaise.

Il me restait la nuit. Et sept heures avant le serrurier.

À six heures dix, lundi, il faisait encore nuit et le jardin de Gérard sentait la terre mouillée.

J’avais dormi une heure, dans le canapé, tout habillé, avec la valise vide posée sur la table basse. J’étais parti sans café. La clé a tourné dans la porte de derrière sans bruit, comme si elle attendait ça depuis neuf ans.

La cuisine était dans l’état où Guillaume l’avait laissée. Papiers par terre, tiroirs mal fermés. J’ai allumé uniquement la hotte, pour ne pas montrer de lumière à la rue. Les deux bols n’étaient plus sur la table. Je les ai retrouvés dans l’évier, retournés.

J’ai tiré la chaise. Celle de Gérard, celle avec la ceinture de scotch autour du pied. Je suis monté dessus en tenant le rebord de la cuisinière.

Le placard. La porte beige, le petit loquet.

Je ne sais pas combien de temps j’ai gardé la main sur le loquet. Assez pour entendre le frigo se mettre en route, puis s’arrêter. Assez pour me dire que c’était peut-être des biscuits. Rien que des biscuits. Une réserve de Noël.

J’ai ouvert.

Elles étaient là, en deux piles de six, serrées bord à bord. Des boîtes en fer rondes, un peu rouillées sur les coins, avec des dessins différents : des petits écoliers, une vache, un moulin, un Noël avec des sapins. Sur chacune, un ruban adhésif collé sur le couvercle, un chiffre au stylo bille. 1, 2, 3. Jusqu’à 12.

J’en ai sorti une. La numéro 12, la dernière. Elle pesait, pas comme des biscuits.

Sur la toile cirée, j’ai fait sauter le couvercle avec un couteau à pain.

Des billets. Des billets de cinquante, des billets de vingt, quelques-uns de dix, serrés par des élastiques de bureau. Au fond, sur le tas, un petit carnet avec une couverture de toile. J’ai ouvert à la première page.

« Dimanche 1. Ticket : 13,40. Cinquante en plus. Refusé. »

Dimanche 2. Dimanche 3. Chaque ligne, la même. Le prix du ticket, cinquante euros, et un mot : refusé.

J’ai tenu le carnet à deux mains. Je n’ai pas pleuré. Je ne pleure pas, je ne sais plus faire. Mais mes yeux se sont mis à piquer, comme quand on coupe un oignon.

Alors j’ai fait ce que j’aurais fait à la plateforme, devant une palette. J’ai compté. Il fallait faire quelque chose avec ses mains.

Boîte 12, à part : trois mille huit cent trente euros. Boîte 11. Boîte 10. Je les ai ouvertes une à une, je les ai alignées sur la table dans l’ordre, chacune avec son carnet plié en deux, son élastique, sa petite étiquette. Le jour s’est levé tout doucement derrière les rideaux jaunes pendant que j’additionnais.

À sept heures vingt, j’avais fini. La calculette du téléphone avait un chiffre. Je l’ai relu trois fois, comme on relit une adresse.

Quarante-trois mille neuf cent six euros quarante.

Je me suis assis par terre, dos au meuble, les jambes tendues. Je regardais les piles de billets sans les voir.

Douze ans de dimanches. Douze ans que je disais « non, laissez, Gérard ». Et lui qui disait « on verra la semaine prochaine ». Il avait écrit « refusé » six cent vingt-quatre fois, sans jamais se plaindre.

Je ne sais pas ce que j’aurais fait de cet argent, s’il me l’avait donné de son vivant. Je crois que je l’aurais renvoyé, d’une façon ou d’une autre. C’est ça qui m’a fait mal. Pas la somme. Qu’il ait eu raison de ne plus me le proposer.

Dehors, une voiture s’est arrêtée dans la rue. Un moteur diesel, qui tourne au ralenti.

J’ai regardé l’heure. Sept heures trente-cinq. Le serrurier venait à huit heures, pas avant.

Une portière a claqué. Une deuxième.

J’ai fait la seule chose que j’avais en tête : j’ai attrapé la boîte 12, je me suis mis à la remettre dans le placard, et mes doigts ne m’obéissaient plus. Une des piles de billets a glissé et s’est étalée sur le carrelage, en éventail.

« Je vous dis qu’il y a de la lumière ! »

La voix de Guillaume. Dans le jardin.

Des pas sur les graviers, deux paires. Des pas lourds, réguliers, de gens qui n’ont pas peur de la pelouse.

J’ai poussé les boîtes dans le placard, au hasard, sans les refermer. J’ai ramassé les billets à genoux, à pleines mains, en en laissant tomber la moitié.

La porte de derrière s’est ouverte en grand.

« Ah. »

Guillaume. Et derrière lui, tout en bleu marine, un homme d’une cinquantaine d’années, avec une casquette de police sous le bras et un air de ne pas aimer son lundi. Sur sa veste, un petit insigne : « Police nationale ». Un brigadier.

Guillaume a regardé la table. Les boîtes ouvertes. Les carnets. Les billets sous mes mains.

« Brigadier Martin, » a dit l’homme. « Monsieur Moreau ? »

« Oui. »

« Monsieur Beaumont nous a appelés il y a vingt minutes, monsieur. Une intrusion dans une maison de défunt. » Il avait une voix douce, de médecin. « Vous voulez bien m’expliquer ce que vous faites chez lui avec ça ? »

Je n’avais plus de salive. Dans ma main gauche, il y avait un billet de cinquante euros. Je l’ai reconnu : il avait un coin déchiré.

Guillaume a croisé les bras. Et cette fois, il a souri pour de vrai.

À huit heures et quart, mes douze boîtes dormaient dans des sacs plastique transparents, fermés par des étiquettes numérotées, dans le coffre d’une voiture de police.

Ça s’est fait en dix minutes. Le brigadier Martin a tout regardé, sans rien toucher : les carnets, les piles de billets, ma main avec le cinquante au coin déchiré. Puis j’ai sorti la lettre de Gérard de mon blouson, et je la lui ai tendue.

Il l’a lue lentement, les lèvres un peu serrées.

« Je ne suis pas notaire, monsieur Moreau. »

« C’est son écriture. »

« Ça, ce n’est pas à moi de le dire. Un testament de ce genre, tant qu’il n’a pas été déposé chez le notaire, il n’existe pas. Et tant qu’il n’existe pas, ces boîtes font partie de la succession. »

« Donc à moi, » a dit Guillaume.

« Donc à personne, pour l’instant. » Le brigadier a sorti une série de sacs en plastique de sa sacoche. « Je les place sous scellés. Chacun fera valoir ses droits devant qui de droit. »

Guillaume a regardé les boîtes qu’on emportait, une à une, avec une curiosité d’enfant. Il a compté les billets du regard. Il a dû faire le calcul, lui aussi, parce que je l’ai vu remuer les lèvres.

« Quarante mille, » il a dit doucement. « Environ. »

« Quarante-trois mille neuf cent six euros quarante, » j’ai répondu.

C’était sorti tout seul. Il a tourné la tête vers moi, très lentement, comme un chien qui a entendu son nom.

Ce chiffre, je venais de le lui donner. Je ne pourrai jamais le reprendre.

« Vous savez, brigadier, » a-t-il dit en sortant une pochette cartonnée de son manteau, « je ne voulais pas en arriver là. Mais regardez ça. »

Il a posé la pochette sur la toile cirée. Une feuille. En haut : « Centre hospitalier de Montluçon. Consultation mémoire. » En bas, la signature d’une doctoresse, Nadine Garcia, un tampon bleu, une date d’il y a trois ans.

Le brigadier a lu à voix haute, en articulant :

« Plainte mnésique. Désorientation temporelle occasionnelle. Test MMS : vingt-deux sur trente. Suivi recommandé. »

Il a relevé les yeux.

« Mon oncle, » a dit Guillaume, « ne savait plus quel jour on était, il y a trois ans. Et il y a un mois, un type qui lui fait les courses le dimanche lui fait écrire un papier de sa main où il lui donne une maison. Je ne dis pas que c’est volontaire. Je dis que ça s’appelle un abus de faiblesse. »

« Il se souvenait de tout, » j’ai dit.

« De tout ? »

« De mon prénom. De mon ticket. De… »

J’ai laissé ma phrase en l’air. Parce que dans ma tête, il y avait une image : Gérard au milieu de sa cuisine, un matin de juin, qui me regarde en fronçant les sourcils. Et qui dit, très simplement : « Tu as grandi, toi. »

Je l’avais mis sur le compte de la fatigue. De l’âge. De rien.

Le brigadier a refermé son carnet.

« Monsieur Moreau, vous allez être convoqué pour une audition libre. Ce n’est pas une garde à vue. Mais vous ne quittez pas Montluçon sans me prévenir. »

« Je dois aller chez le notaire. »

« Allez-y. Vous avez le droit. »

À neuf heures moins deux, je poussais la porte de l’étude de maître Lambert avec la lettre dans une pochette plastique. La même secrétaire, la même odeur de moquette.

Lui, il m’attendait déjà debout, dans son costume gris, les mains dans le dos. Il n’avait pas l’air surpris. Il avait l’air d’un homme qui a déjà tout lu.

« Monsieur Moreau. »

« Il m’a laissé ça. »

Il a pris la lettre. Il l’a mise sous une loupe, sous la lampe de bureau, longuement. Puis il l’a reposée.

« Je vais la déposer. C’est mon devoir, et je le ferai aujourd’hui. Un procès-verbal sera dressé, avec une copie. » Il a levé la tête. « Mais je dois vous prévenir, monsieur Moreau. Monsieur Beaumont a déjà téléphoné à son avocat, maître de Saint-Pierre. Un testament olographe, c’est facile à contester. Surtout quand le défunt a un dossier médical, et que le légataire a la clé de la maison. »

« J’avais la clé pour le détecteur de fumée. »

« Je vous crois. » Il s’est rassis. « Mais un juge ne vous croira pas sur parole. Il lui faudra des preuves que monsieur Leroy était lucide le jour où il a écrit ça. »

« Vous l’avez vu, vous. Vous l’avez reçu. »

Maître Lambert n’a pas répondu tout de suite. Il a joint ses doigts devant sa bouche.

« Je ne peux rien vous dire de plus aujourd’hui. Je suis tenu au secret. Mais revenez me voir vendredi, avant midi. »

J’ai remercié, je suis sorti. Il était dix heures. Je suis resté un moment sur le trottoir, au milieu des gens qui allaient acheter leur pain, avec cette impression étrange d’avoir déjà perdu quelque chose. Quarante-trois mille euros, une maison, et quelqu’un pour me traiter de voleur.

Mon téléphone a vibré dans ma poche.

Un message. De Chantal Dubois.

« Je suis désolée, Sébastien. Il m’a dit que ma carte pro risquait de sauter. J’ai signé son attestation ce matin. Elle dit que Gérard m’appelait trois fois par semaine pour la même chose. Pardon. »

Je l’ai relu deux fois, debout sur le trottoir. Une femme avec une poussette m’a contourné.

Sur l’écran, juste en dessous, il y avait encore son dernier mot. « Pardon. » Rien d’autre. Elle avait déjà éteint son téléphone.

Partie 3

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Pendant douze ans, j’ai fait les courses de mon voisin chaque dimanche. Le jour de son enterrement, son notaire m’a tendu une vieille valise.

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