Deux jours plus tard. Samedi, 9 h 52, hall des arrivées, Terminal 2E. Même heure que l’aller, même dalle grise sous mes semelles.
Je tenais ma valise par la poignée. Celle de samedi dernier. Je l’avais traînée de Lille jusqu’à Roissy sans raison, sauf que je n’avais pas eu le courage de la ranger. Je ne sais pas expliquer ça mieux.
J’avais un café à 3,20 € dans un gobelet en carton. Je ne l’ai pas fini. Sur le tableau, la ligne d’Athènes a changé une fois : « Atterri ».
À côté de moi, une grand-mère tenait un ballon gonflé à l’hélium, avec « Bienvenue » écrit dessus. Il tapait au plafond, puis il revenait sur elle. Elle lui parlait à voix basse, pour qu’il se tienne.
Depuis jeudi, je n’avais pas répondu à Stéphanie. J’avais tapé « Merci », je l’avais effacé, j’avais tapé « Pourquoi ». Je l’avais effacé aussi. Je n’avais pas dit un mot à personne du reste de la famille. Nathalie avait gardé la vidéo sur trois supports, sans me demander mon avis.
Les portes se sont ouvertes. Des gens bronzés, des chariots, des chapeaux de paille. Puis une petite tête brune qui courait en zigzag entre les valises.
« Tata ! »
Manon m’a percutée à hauteur des genoux. Théo suivait, plus lent, les mains dans les poches, la démarche d’un garçon de douze ans qui ne veut pas courir.
« Tiens. » J’ai sorti les deux Kinder Bueno. « Ils sont un peu écrasés. »
« C’est pas grave », a dit Manon, déjà en train de déchirer l’emballage.
Théo a pris le sien sans le regarder. Puis il m’a regardée, moi.
« Papa a dit que t’avais pas voulu monter. »
« Et toi, tu le crois ? »
Il a haussé les épaules.
« J’sais pas. C’est toi qui avais payé, non ? »
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai passé la main dans ses cheveux. Il m’a laissée faire, une seconde, avant de reculer.
Stéphanie est arrivée derrière eux, un sac de plage sur l’épaule, le nez pelé. Elle avait les yeux rouges, ou c’était le soleil de Santorin. Elle a pris le sac à dos de Manon. Elle ne m’a pas parlé. Elle a fait un seul signe de tête, très court, comme on salue quelqu’un dans un couloir d’hôpital.
Sandrine est passée à trois mètres de nous, lunettes de soleil, téléphone à l’oreille. Elle marchait vite, vers la flèche du RER B. Elle ne s’est pas retournée.
Puis maman et Sébastien, avec le grand chariot. Maman avait un foulard neuf autour du cou. Elle m’a vue et elle a souri, tout de suite, du sourire qu’elle gardait pour les photos.
« Céline. Tu es venue. Tu as bien fait. »
« Bonjour, maman. »
« On t’attend lundi chez le notaire. Neuf heures et demie. N’oublie pas ta pièce d’identité. »
« Moi aussi. »
C’était papa. Il était sorti derrière eux, une petite valise grise à la main. Il avait pris dix ans de soleil en une semaine, sauf sur le front, où la casquette avait laissé sa ligne blanche.
Maman s’est tournée vers lui. Lentement. Comme on se tourne vers la casserole quand on sent le gratin brûler.
« Gérard ? »
Il ne lui a pas répondu. Il a marché droit sur moi, sans regarder personne, et il a posé sa main sur la poignée de ma valise. Sur ma main, d’abord. Une main large, de l’usine, la peau dure comme une semelle.
« Donne. »
« Papa, elle est pas lourde… »
« Donne, ma grande. »
Je l’ai lâchée. Il ne m’avait jamais porté une valise de sa vie. Je n’avais jamais vu papa dans un aéroport avant ce matin-là.
« Papa, t’es fatigué, a dit Sébastien. Laisse, on… »
« Non. »
Un seul mot. Sébastien a fermé la bouche, puis il s’est tourné vers moi, la mâchoire serrée.
« T’as vu mon message, au moins. Je t’avais dit de pas faire la tête. »
« J’ai fait autre chose. »
« Ça veut dire quoi, ça ? »
« Ça veut dire que j’ai pas fait la tête. »
Il a ouvert la bouche. Il n’a rien trouvé. Maman, elle, regardait papa comme on regarde une chose qu’on croyait avoir rangée dans un tiroir. Elle venait de comprendre quelque chose. Je l’ai vu à sa mâchoire.
Nous avons marché vers le parking. Papa à côté de moi, avec ma valise. Elle faisait un petit bruit régulier sur les dalles, un clic à chaque jointure. Je les comptais.
Dans l’ascenseur vitré, un type en costume parlait fort à son téléphone de « la livraison de mardi ». Papa l’a regardé comme il regardait les chefs d’équipe à l’usine, quand ils parlaient trop. Nous avons pris l’escalier.
Le sol sentait l’huile et l’essence. Derrière nous, à quelques pas, le grand chariot de maman, et la voix de Sébastien qui chuchotait des phrases qu’on n’entendait pas.
Papa a ralenti. Il avait le regard droit devant lui, sur les piliers gris, les flèches jaunes, les voitures.
« Ma grande. »
« Oui. »
Il a baissé la voix.
« Il faut que je te dise pourquoi j’ai écrit ce numéro sur ta pochette. »
J’ai serré mon sac contre mes côtes. La pochette bleue était dedans, avec l’élastique, avec le numéro.
Derrière nous, les roulettes se sont rapprochées. À deux mètres, pas plus.
Papa a refermé la bouche. Il regardait droit devant lui. Il attendait que les roulettes passent, ou qu’elles s’arrêtent.
Elles ne s’arrêtaient pas.
À neuf ans, je m’asseyais sur la chaise près du frigo. Mes pieds ne touchaient pas le sol.
Maman faisait ses comptes sur la toile cirée, le stylo bille dans une main, la calculette dans l’autre. Moi, j’attendais pour manger.
Elle cochait chaque ligne d’une petite croix. Une croix, c’était payé. Une ligne sans croix, c’était une fin de mois qui commençait.
« Tu ne bouges pas, Céline. Je finis. »
Je ne bougeais pas. J’écoutais le grattement du stylo sur le carton. Tac, tac, tac.
Dimanche, onze heures, rue des Lilas, le carnet était déjà sur la table. Elle l’avait posé avant que j’arrive.
Samedi, dans le parking, papa n’avait pas fini sa phrase. Maman avait dit une seule chose en montant dans la voiture de Sébastien : « On s’explique demain, à la maison. Tous ensemble. » Papa avait répondu « Oui ». Un mot, encore.
La maison sentait le café et l’eau de Javel. Maman avait lavé le carrelage un dimanche matin, ce qu’elle ne fait jamais. Dans le couloir, la lanterne s’est allumée toute seule quand je suis passée, puis elle s’est éteinte.
Il y avait quatre tasses sur la toile cirée. Maman avait fait le café, comme tous les dimanches, dans la cafetière italienne qui siffle. Le rideau de Josiane a bougé, en face. Je l’ai vu en passant.
Papa était au bout de la table, sa casquette sur le genou. Sébastien restait debout, adossé au frigo, les bras croisés. Il n’avait pas de tasse.
« Assieds-toi, Céline. »
Je me suis assise sur la chaise près du frigo. Ça n’était pas voulu. Mes pieds touchaient le sol, maintenant.
Maman a poussé le carnet vers moi, du bout des doigts.
« Tu l’as lu. »
« Oui. »
« Alors tu sais compter. Dans la colonne C., j’ai tout noté. Cent dix-sept mille trois cent quarante euros. Je l’ai additionné en septembre. Deux fois, au cas où je me trompe. »
« Tu notais ce que je vous donnais. »
« Je notais ce que je te devais. »
Je n’ai pas compris la phrase. Je l’ai gardée quand même, comme on garde un ticket de caisse sans savoir pourquoi.
J’ai fait le calcul dans ma tête. Six ans. Un peu plus de mille six cents euros par mois. Je savais que je donnais. Je ne savais pas que quelqu’un, dans cette cuisine, tenait le compte.
Maman a serré le bord de la toile cirée. Elle n’a pas pris sa voix douce. Elle n’a pas pris sa voix plate non plus. Elle avait une voix que je ne lui connaissais pas, un peu enrouée, qui cherchait ses mots.
« Je peux plus, Céline. J’ouvre mon relevé, je vois ton nom à côté de ma mutuelle. J’ai élevé deux enfants avec rien. J’ai jamais rien demandé à personne. Et c’est ma fille qui me nourrit. »
« Alors tu donnais à Sébastien. »
« Lui, il en avait besoin. Une mère, ça donne. Si je donne plus, je suis quoi ? »
« Maman, laisse… », a dit Sébastien.
« Non. Toi, tu laisses. »
Elle ne l’a même pas regardé. Il s’est tu.
Je ne sais pas ce que j’attendais d’elle. Peut-être des excuses. Ce qu’elle m’a donné, c’était pire et c’était mieux : la vérité, avec de la honte dedans.
Je me suis tournée vers mon frère.
« Le crédit, Sébastien. Trente-huit mille euros. »
Il a regardé ses chaussures. Il a les ongles rongés, comme à douze ans.
« J’allais le rembourser. Avec Quiberon, tout rentrait dans l’ordre. »
« Tu as copié ma signature. »
« Oui. »
« Sur mon ordinateur. En janvier, pendant que tu m’aidais à l’installer. »
« Oui, Céline. Oui. Tu veux que je le dise combien de fois ? Bah, c’était pour les petits, du coup. Pour que Stéphanie tienne. »
« Les petits, ils ont rien demandé. »
« Je sais. »
Il l’a dit tout bas. Pour la première fois depuis Roissy, il me regardait vraiment.
« Et les vingt-cinq mille euros de M. Beaumont ? »
« Dépensés. Les salaires du Central. Deux fournisseurs. »
Dehors, un scooter a démarré dans la rue. Personne n’a bougé. Papa a posé sa tasse sur la soucoupe, sans bruit, comme il pose ses outils.
« Chantal. »
Elle a tourné la tête.
« La caution, c’est pas ma signature. »
Elle a ouvert la bouche. Elle n’a rien dit.
« T’as jamais su barrer les 7. Tu les écris comme à l’école, tout nus. J’ai su en lisant la date. » Il parlait lentement, pour ne pas se tromper. « J’ai attendu trois semaines que tu me le dises. Tu m’as pas dit. »
« Gérard, je voulais t’éviter… »
« Jeudi, j’ai signé quand même. Tu sais ce que j’ai écrit sous mon nom ? »
« Je l’ai pas lu. »
« Non. T’as regardé la porte. »
C’était la plus longue série de phrases que je l’entendais dire dans cette cuisine. Soixante-six ans, dont quarante à se taire devant le gratin. Maman a baissé les yeux sur le carnet. Elle n’a pas pleuré. Elle a passé son pouce sur la couverture en carton, là où la spirale rouille.
Le téléphone a vibré sur la toile cirée, juste à côté. Le mien. Un numéro que j’avais enregistré à Quiberon, sous « Beaumont ».
« Madame Leroy. Votre famille me doit 25 000 €. Je les veux avant lundi midi, sinon je dépose plainte. Lundi midi. Après, c’est la gendarmerie. »
Je l’ai lu à voix haute, parce que personne ne parlait.
Sébastien a laissé échapper un souffle. Maman a fermé le carnet. Papa regardait la pendule au-dessus de la porte, celle qui avance de quatre minutes.
J’ai sorti de mon sac la pochette bleue. J’ai fait glisser l’élastique, juste pour le toucher. Sur le rabat, le numéro, au stylo bille.
Papa m’avait dit : « Il faut que je te dise pourquoi. » Il ne l’avait toujours pas dit.
Un 7 barré d’un petit trait court, penché de gauche à droite. Le trait ne dépasse presque pas.
Je l’avais vu vendredi soir, à Lille, en pliant mes maillots. Je l’avais regardé sans y penser, comme on regarde sa propre main. Dimanche soir, dans le train, il me sautait aux yeux.
Nous avions quitté Lens à quinze heures. Maman et Sébastien partaient en voiture, huit heures de route, avec les bagages du bateau pas défaits. Sur le trottoir, maman a vu papa prendre sa petite valise grise.
« Gérard. Tu viens avec nous. »
« Je prends le train avec Céline. »
« Gérard… »
« On se retrouve à l’étude, Chantal. »
Sébastien chargeait le coffre sans me regarder. Il m’a dit « À demain » comme on le dit à un huissier.
Il a fermé le portillon qui ferme mal, avec la hanche, comme toujours. Elle est restée sur le perron avec son foulard neuf. Elle ne l’a pas retenu. Elle a regardé son dos, longtemps, le temps qu’on tourne au coin de la rue des Lilas.
À vingt heures, quelque part après Paris, papa a sorti de sa poche un Tupperware. Deux tranches de pain de la veille, du jambon dedans, plié en quatre. Il m’en a tendu une. J’ai mangé. Le pain était dur et il était parfait.
J’avais écrit à Nathalie avant Paris : « Lundi, étude Moreau, à Quiberon. Prends tout ce que tu as sur Stéphanie, et la vidéo. » Elle avait répondu en trois mots : « Premier train. Mange. »
La vitre renvoyait nos deux têtes. J’ai sorti la pochette bleue de mon sac et je l’ai posée sur la tablette, à côté du sandwich.
« C’est toi. »
Il n’a pas demandé « quoi ». Il a regardé le rabat, puis ses doigts, pleins de miettes.
« Le numéro. Le 7. C’est ta main, papa. »
« Oui. »
« Quand ? »
« Il y a quinze jours. Le mardi où je suis passé chez toi, avec les confitures de Josiane. Tu t’étais levée pour répondre à Nathalie, dans l’autre pièce. La pochette était sur ton bureau, avec le papier à en-tête de l’étude. J’ai recopié le numéro. Au stylo bille. »
« Pourquoi ? »
Il a mis du temps. Le train a ralenti, pris une courbe, repris de la vitesse.
« Un papier, ta mère l’aurait trouvé. Un numéro sur une pochette, personne le voit. Je me suis dit : si elle perd tout, il lui reste ça. C’est le seul au cas où que je pouvais te laisser. »
Je regardais le 7. Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas pourquoi je me suis mise à compter les barres, sur le rabat, comme sur les bons de l’usine.
« Tu pouvais me le dire, papa. Au téléphone. À Lens. N’importe quand. »
« Et tu faisais tout toute seule, comme d’habitude. Et ta mère s’en serait aperçue, elle te connaît. » Il a repris du pain. « Je voulais pas que ça passe par ta carte, cette fois. »
« Tu es allé voir le notaire. »
« Un mercredi. Ta mère croyait que j’étais chez le médecin. »
« Et ? »
« Et j’ai laissé quelque chose à maître Moreau. À ouvrir si ma fille donne la maison. »
Il a dit ça comme on dit l’heure. Puis il a regardé par la vitre, vers rien, vers la nuit. Il n’a rien ajouté. Il ne m’a pas laissé voir son visage.
Mon téléphone a vibré. Un numéro fixe, indicatif 02 97. J’ai décroché avant la deuxième sonnerie.
« Madame Leroy ? C’est Nadine, de l’étude. Excusez-moi pour l’heure. »
« Il y a un problème ? »
« Non, non. Maître Moreau me demande de vous prévenir : il voudrait vous voir demain matin, à huit heures trente. Une heure avant les autres. »
« Seule ? »
« Il n’a pas précisé. Il a dit : votre père sait. »
Je me suis tournée vers papa. Il avait entendu. Il a hoché la tête, une seule fois, de haut en bas, la même fois que quand je lui avais annoncé que je vendais la société.
« Vous lui direz que je serai là. »
« Je lui dis. Bonne soirée, madame. »
Auray, vingt-deux heures quarante. Un taxi qui sentait le sapin et la cigarette froide, trente kilomètres de nuit noire, puis un hôtel près du port, deux chambres sur le même palier. Par la fenêtre, on entendait la mer remuer les bateaux du port. Papa a dit « Dors » sur le seuil, puis il a fermé sa porte doucement, comme chez nous à Lens quand je révisais. Je ne dormais pas. J’ai regardé le plafond jusqu’à six heures.
Lundi, huit heures vingt-huit. L’étude de maître Moreau donne sur une rue étroite, avec une plaque en cuivre bien astiquée. Il y avait un vent froid et une odeur d’algues. Papa a boutonné sa veste jusqu’en haut. Il m’a accompagnée jusqu’à la porte.
« Je t’attends au café, en face. Je veux pas être là quand tu lis. »
« Quand je lis quoi ? »
Il est parti sans répondre, sa casquette sur la tête. Je l’ai vu s’asseoir à une table en terrasse, dos au mur, devant un petit café.
Nadine m’a ouvert, un dossier contre la poitrine. Elle m’a serré la main trop fort. Puis le bureau de maître Moreau : bois sombre, une carafe d’eau, une horloge qui tictaque haut. Il s’est levé, un homme sec, aux lunettes rondes.
« Madame Leroy. Je vous remercie d’être venue plus tôt. »
« Mon père m’a dit que vous aviez quelque chose pour moi. »
« Depuis neuf jours. »
Il a ouvert un tiroir. Il en a sorti une enveloppe de papier kraft, sans timbre, jamais cachetée, un peu cornée aux coins. Il l’a fait glisser sur le bureau vers moi, lentement, du bout de l’index.
Sur le dessus, il y avait une feuille pliée en deux. J’ai reconnu l’écriture avant d’avoir lu un mot, appliquée, lettre par lettre.
« Ma grande, si tu lis ça, c’est que ta mère a fini par… »
PARTIE 5
« Ne monte pas, papa veut un voyage ENTRE FAMILLE », m’a écrit mon frère. Le voyage, c’est moi qui l’avais payé.
Part 4 of 5
