Madame Bennett m’a conduit dans un petit salon réservé aux familles.
La pièce était calme.
Il y avait un canapé gris.
Une table basse.
Une boîte de mouchoirs près d’un téléphone.
Je me souviens encore de ces détails.
On remarque parfois des choses insignifiantes lorsque l’esprit refuse d’accepter ce qui se passe.
Je suis resté debout.
« Comment va Emma ? »
Madame Bennett m’a demandé de m’asseoir.
J’ai refusé d’un mouvement de tête.
Elle n’a pas insisté.
« Les médecins considèrent que son état est extrêmement grave. »
J’ai senti une pression dans ma poitrine.
« Est-ce qu’elle est consciente ? »
« Elle l’est par moments. Mais cela peut changer rapidement. »
Je me suis appuyé contre le dossier d’une chaise.
« Et Sophie ? »
Madame Bennett a pris une inspiration.
« Sophie commence à comprendre que sa maman est très malade. Mais elle a besoin de mots adaptés à son âge et d’un accompagnement constant. »
Je l’ai écoutée.
Elle m’a expliqué qu’une professionnelle formée à l’accompagnement des enfants pouvait nous aider à parler à Sophie.
Il fallait éviter les expressions qui risquaient de créer de la confusion.
Ne pas lui dire que sa mère allait simplement dormir très longtemps.
Ne pas promettre une guérison que personne ne pouvait garantir.
Et surtout lui permettre de poser ses questions.
Je me suis souvenu de toutes les fois où Emma avait dit qu’elle était fatiguée.
Je comprenais pourquoi Sophie s’accrochait à ce mot.
« Je ne veux pas lui faire davantage de peine », ai-je murmuré.
Madame Bennett m’a regardé.
« La vérité peut faire mal. Mais être laissée seule face à des choses qu’elle ne comprend pas peut être encore plus effrayant. »
Je n’ai pas répondu.
J’avais passé ma vie à chercher des solutions.
Pour la première fois, on me demandait surtout d’accepter qu’il n’existait pas de solution capable d’effacer la douleur.
Nous avons parlé des démarches entreprises.
Madame Bennett m’a confirmé que les souhaits d’Emma avaient été consignés avec l’aide des professionnels compétents.
Elle avait exprimé clairement son désir de me voir jouer un rôle durable dans la vie de Sophie.
Mais il restait des vérifications à effectuer.
La situation familiale devait être examinée.
Les décisions officielles appartiendraient aux autorités compétentes.
Je lui ai répondu que je comprenais.
Je n’avais aucune intention de traiter cette enfant comme une responsabilité que je pouvais simplement décider de prendre.
« Je veux faire ce qui est juste pour elle », ai-je dit.
Madame Bennett a acquiescé.
« C’est ce qui doit guider tout le monde. »
Nous sommes retournés vers la chambre.
Dans le couloir, j’ai aperçu Sophie.
Elle était assise sur une chaise.
Son petit sac à dos reposait sur ses genoux.
Elle tenait les deux bretelles fermement.
Ses baskets blanches touchaient à peine le sol.
Quand elle m’a vu, elle s’est levée.
« Michael ! »
Elle s’est approchée rapidement.
Puis elle s’est arrêtée.
« Maman ne va pas bien. »
Je me suis agenouillé devant elle.
« Je sais, Sophie. »
Elle m’a regardé avec une intensité qui m’a fait mal.
« Ils lui donnent beaucoup de médicaments. »
« Oui. Les médecins essaient de la soulager. »
Elle a regardé la porte.
« Est-ce qu’elle va rentrer avec moi ? »
Je n’ai pas voulu répondre seul à une question aussi importante.
Je lui ai proposé que nous en parlions ensemble avec la professionnelle qui s’occupait d’elle.
Sophie a hésité.
Puis elle a pris ma main.
Nous nous sommes installés dans une petite pièce voisine.
Une intervenante, Madame Lewis, s’est assise à sa hauteur.
Elle lui a demandé ce qu’elle avait compris de la maladie de sa maman.
Sophie a baissé les yeux.
« Elle est très fatiguée. »
Madame Lewis a parlé doucement.
« Oui. Elle est très malade. »
Sophie a serré ses doigts autour de ma main.
« Mais elle se repose. »
« Les médecins l’aident autant qu’ils le peuvent. Cependant, sa maladie est devenue tellement grave que son corps risque de ne plus pouvoir continuer à fonctionner. »
La petite a regardé son visage.
« Ça veut dire quoi ? »
J’ai senti mes yeux s’humidifier.
Madame Lewis lui a expliqué avec des mots simples qu’Emma risquait de mourir.
Que cela signifiait qu’elle ne pourrait plus respirer, parler ou revenir à la maison.
Sophie est restée immobile.
Pendant quelques secondes, elle n’a rien dit.
Puis elle a demandé :
« Même si je suis gentille ? »
Je me suis penché vers elle.
« Sophie, écoute-moi. »
Elle m’a regardé.
« La maladie de ta maman n’est pas de ta faute. »
Ses lèvres ont tremblé.
« Même quand je fais des bêtises ? »
« Même quand tu fais des bêtises. »
Madame Lewis a confirmé mes paroles.
Rien de ce que Sophie avait fait ou pensé n’avait causé la maladie.
Elle n’aurait pas pu l’empêcher en étant plus sage.
Elle n’aurait pas pu la guérir en travaillant davantage.
Sophie a regardé ses baskets.
« Je voulais juste qu’elle soit contente. »
Je lui ai pris doucement l’épaule.
« Et elle était très contente de tes chaussures. »
Une larme a glissé sur sa joue.
« Mais maintenant, elle est encore malade. »
Je n’ai pas cherché à lui expliquer davantage de choses.
Je l’ai laissée pleurer.
Elle s’est rapprochée de moi.
J’ai entouré ses petites épaules de mes bras.
Je ne savais pas combien de temps nous sommes restés ainsi.
Quand elle a finalement relevé la tête, elle a demandé si elle pouvait voir sa mère.
Madame Lewis a expliqué qu’elle pourrait entrer lorsque l’équipe soignante confirmerait que le moment était approprié.
Nous avons attendu ensemble.
Sophie ne voulait pas jouer.
Elle tenait son sac.
De temps en temps, elle essuyait son visage avec la manche de sa robe.
Je lui ai proposé un mouchoir.
Elle l’a pris.
Puis elle l’a soigneusement plié.
Cette attention aux petites choses me rappelait Emma.
Même dans la douleur, Sophie cherchait à ne rien gaspiller.
Une infirmière est finalement venue nous chercher.
Emma était consciente.
Elle reposait contre ses oreillers.
Son visage était très pâle.
Mais lorsqu’elle a aperçu sa fille, ses yeux ont changé.
« Sophie. »
Sa voix était à peine audible.
La petite s’est approchée.
« Maman. »
Elle a posé sa main sur celle d’Emma.
« Je suis là. »
Emma a essayé de sourire.
Je me suis tenu légèrement en retrait.
Je voulais leur laisser autant d’intimité que possible.
Mais Emma a levé les yeux vers moi.
Elle m’a fait signe d’approcher.
Je me suis assis de l’autre côté du lit.
« Michael. »
« Je suis là. »
Elle a pris une inspiration difficile.
« Merci d’être revenu. »
J’ai secoué la tête.
« Vous n’avez pas à me remercier. »
Elle a regardé Sophie.
« Tu te souviens de ce que je te dis toujours ? »
La petite a réfléchi.
« Qu’il faut dire la vérité. »
Emma a souri faiblement.
« Oui. »
Sophie a poursuivi.
« Et qu’on doit tenir ses promesses. »
Emma a fermé les yeux un instant.
« Oui, mon cœur. »
La petite a serré sa main.
« J’ai encore mes chaussures. »
« Je vois ça. »
« Elles sont un peu sales. »
Emma a tourné légèrement la tête pour regarder ses pieds.
« C’est normal. Les chaussures sont faites pour marcher. »
Sophie a regardé sa mère.
« Mais je veux les garder longtemps. »
« Tu pourras les garder. »
Emma semblait épuisée.
Pourtant, elle continuait de regarder sa fille avec toute l’attention dont elle était capable.
Puis elle a murmuré :
« Sophie, je t’aime très fort. »
La petite a immédiatement répondu :
« Moi aussi, maman. »
Emma a repris son souffle.
« Tu pourras toujours parler de moi. »
Sophie a froncé les sourcils.
« Même quand tu seras pas là ? »
Une larme a glissé sur le visage d’Emma.
« Oui, mon cœur. »
La petite s’est rapprochée.
« Et je pourrai regarder nos photos ? »
« Bien sûr. »
Emma a tourné les yeux vers moi.
J’ai compris qu’elle voulait que j’entende chaque mot.
« Michael t’aidera à garder nos souvenirs. »
Sophie a regardé dans ma direction.
« Tu sais faire des albums ? »
La question m’a presque fait sourire malgré ma tristesse.
« Je peux apprendre. »
Elle a acquiescé.
« Il faut mettre les photos dans le bon ordre. »
« Alors tu m’aideras. »
Elle a semblé réfléchir.
Puis elle a répondu :
« D’accord. »
Emma a fermé les yeux.
Sa respiration était devenue plus difficile.
Une infirmière s’est approchée pour vérifier son confort.
Sophie a accepté de reculer un peu.
Je suis resté auprès d’elle.
Quelques minutes plus tard, Emma a demandé à me parler.
Madame Lewis a accompagné Sophie dans le petit salon voisin.
La petite voulait apporter son dessin de maison.
Elle a demandé si elle pourrait le montrer encore une fois à sa mère.
Nous lui avons répondu qu’elle pourrait le faire si Emma était suffisamment éveillée.
Quand la porte s’est refermée, Emma m’a regardé.
« Je suis désolée. »
J’ai secoué la tête.
« Ne dites pas cela. »
« Je vous ai demandé tellement. »
« Vous m’avez fait confiance. »
Elle a fermé les yeux.
« J’ai peur qu’elle m’oublie. »
J’ai senti ma gorge se serrer.
« Emma… »
« Elle est si petite. »
Sa voix tremblait.
« Dans quelques années, elle ne se souviendra peut-être plus de ma voix. »
Je me suis rapproché.
« Alors nous parlerons de vous. »
Elle m’a regardé.
« Souvent. »
« Aussi souvent qu’elle le souhaitera. »
J’ai pensé aux dessins.
Aux livres.
Aux chaussures.
« Nous garderons les photographies. Je lui raconterai ce que vous m’avez confié. Et nous chercherons les personnes qui pourront lui parler de votre vie. »
Emma a acquiescé faiblement.
« Ne lui faites pas croire que j’étais parfaite. »
J’ai eu un sourire triste.
« Je ne lui dirai pas cela. »
« Dites-lui que j’ai parfois eu peur. Que j’ai fait des erreurs. Mais que je l’ai aimée dès le premier instant. »
Je lui ai pris la main.
« Je le lui dirai. »
Emma a regardé la fenêtre.
Le ciel de Chicago était gris.
Une pluie fine commençait à tomber.
« Sarah disait qu’on pouvait toujours recommencer. »
J’ai regardé Emma.
« Elle disait souvent cela. »
« Elle avait raison. »
Sa voix était devenue très faible.
« Sans elle, je n’aurais peut-être jamais cru que je pouvais être une bonne mère. »
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
« Vous avez été une mère qui aimait profondément sa fille. »
Elle a fermé les yeux.
Puis elle a murmuré :
« Alors aidez-la à le savoir. »
Je lui ai promis de le faire.
Cette fois, je n’ai pas hésité.
L’après-midi a avancé lentement.
J’ai passé une partie du temps dans le couloir avec Sophie.
Elle voulait me raconter un souvenir de sa mère.
Un jour, elles avaient préparé des biscuits.
Emma avait oublié une plaque au four.
Les biscuits étaient devenus trop durs.
Sophie trouvait cela très drôle.
« On aurait pu casser une fenêtre avec », m’a-t-elle expliqué.
J’ai ri doucement.
« Vraiment ? »
« Oui. Mais maman a dit qu’on ne lance jamais les biscuits sur les fenêtres. »
Je lui ai demandé ce qu’elles avaient fait ensuite.
« On en a refait. »
Elle a baissé les yeux.
« Les deuxièmes étaient bons. »
Je me suis souvenu de Sarah et de notre cabane effondrée.
Recommencer.
C’était presque devenu le mot de toutes les personnes que j’aimais.
Sophie a posé sa tête contre mon bras.
« Est-ce qu’on pourra faire des biscuits un jour ? »
Je lui ai répondu oui.
Elle a levé les yeux.
« Même si tu ne sais pas ? »
« Même si je ne sais pas. »
« Alors on apprendra. »
J’ai acquiescé.
« Ensemble. »
En fin d’après-midi, Emma a pu revoir Sophie.
La petite a apporté son dessin.
Elle l’a posé doucement près du lit.
Emma l’a regardé.
La maison avait désormais un jardin rempli de fleurs jaunes.
Une grande porte rouge.
Et trois personnages devant l’entrée.
Emma a posé son doigt sur le dessin.
« C’est magnifique. »
Sophie a souri à travers ses larmes.
« Il y a des fleurs pour toi. »
Emma a fermé les yeux.
« Merci, mon amour. »
Quelques minutes plus tard, elle s’est assoupie.
Le personnel nous a demandé de lui laisser du repos.
Sophie s’est approchée de moi.
« Elle dort encore. »
J’ai pris sa main.
« Oui. »
Elle a regardé sa mère longtemps.
Puis elle a demandé :
« Est-ce que je peux lui dire bonne nuit ? »
Une infirmière lui a répondu avec douceur qu’elle pouvait lui parler.
Sophie s’est approchée.
Elle a posé un baiser sur la main d’Emma.
« Bonne nuit, maman. »
Sa voix était minuscule.
« Je t’aime. »
Je suis resté près de la porte.
J’ai pensé à toutes les soirées où Sarah m’avait appelé.
À toutes les fois où je lui avais répondu que je la rappellerais.
Et j’ai compris que le regret ne me quitterait probablement jamais complètement.
Mais je pouvais empêcher une autre enfant de se demander, un jour, pourquoi les adultes n’avaient pas tenu leurs promesses.
Cette nuit-là, je suis resté à l’hôpital.
Madame Bennett m’a aidé à organiser ce qui devait l’être.
Sophie a pu se reposer dans un espace adapté, sous la surveillance des personnes autorisées à s’occuper d’elle.
Je suis resté disponible.
Je ne dormais presque pas.
Parfois, je marchais dans le couloir.
Parfois, je m’asseyais devant une fenêtre.
Mon téléphone recevait des messages professionnels.
Je les regardais à peine.
Peu avant l’aube, une infirmière est venue me chercher.
Elle m’a expliqué qu’Emma souhaitait me voir, si elle en avait encore la force.
Je suis entré dans la chambre 412.
Emma avait les yeux entrouverts.
Je me suis assis.
« Michael. »
« Oui. »
Elle a tourné légèrement la tête.
« Sophie… »
J’ai pris sa main.
« Elle est entourée. Elle est en sécurité pour cette nuit. »
Emma a semblé se détendre.
« Promettez-moi… »
Sa voix s’est interrompue.
Je me suis penché.
« Je vous écoute. »
Elle a pris une inspiration.
« Ne laissez pas ma fille croire qu’elle est seule au monde. »
J’ai senti les larmes couler sur mon visage.
Je n’ai pas cherché à les cacher.
« Je vous le promets. »
Elle m’a regardé encore quelques secondes.
Puis elle a fermé les yeux.
Je suis resté assis à ses côtés.
Dehors, Chicago commençait à s’éveiller.
Et moi, je savais que ma vie ne serait plus jamais organisée autour des mêmes choses.
Source: dramausa.com
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Quand Emma nous a quittés, Sophie a cherché sa maman dans une chambre vide et j’ai dû apprendre à devenir le refuge d’une enfant en deuil
Je pensais que l’argent pouvait presque tout régler, jusqu’au jour où une petite fille m’a demandé une paire de chaussures
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