Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme. Le lendemain, j’ai vendu la maison qu’il croyait sienne.

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Le lundi, à 1 h 10 du matin, j’étais assise devant la toile cirée de ma cuisine, rue Saint-Leu, avec mon Bic du Crédit Agricole. Ma liste de courses traînait à côté, au dos d’une enveloppe : pain, lait, Doliprane. J’ai arraché une page de mon carnet de comptes. J’ai écrit quatre lignes en appuyant fort, parce que je n’ai jamais su dire ces choses à voix haute. Puis j’ai plié la page en quatre et je suis allée la glisser derrière la photo de maman.

À 12 h 44, dans la Clio, je dépliais cette même page sur le volant.

Mon écriture penchée. Le « d » de donation, qui boucle trop. Je me suis forcée à tout relire, mot par mot.

« Théo. Donation de la maison, jeudi, 14 h, chez Maître Beaumont, à Amiens. Les parts de la SCI sont à toi. Apporte ta carte d’identité. Mange, tu es trop maigre. Maman. »

Voilà ce que mon fils avait poussé jusqu’au bord de la table, sans l’ouvrir.

Ce n’était pas un mot d’excuse, ni un reproche. C’était le vrai cadeau. Le médaillon n’était que la boîte.

Depuis trois semaines, Maître Beaumont préparait l’acte. Je donnais à Théo cent pour cent des parts de la SCI Les Charmilles, donc la maison, deux millions trois, à son nom, pour de bon.

La dernière fois, dans son bureau, il m’avait demandé : « Vous êtes certaine, Madame Leroy ? Il pourra la vendre dès le lendemain. »

J’avais répondu : « Il ne la vendra pas. »

Je voulais que mon fils lise ces lignes en ouvrant le bijou de sa grand-mère, pas en entendant un notaire. Quatre lignes, trente et un mots. Il m’avait fallu cinq ans pour les trouver, et une heure de nuit pour les écrire sans brouillon.

Le lundi soir, il n’avait rien ouvert. Le mardi matin, à 8 h 06, j’appelais mon notaire pour vendre ce que je devais lui donner jeudi.

Je suis restée sans bouger. Le chauffage de la Clio soufflait et j’avais froid quand même. J’ai eu honte, une seconde, pas plus.

Puis la voix d’Apolline est revenue dans ma tête. « Tu sais très bien que jeudi, c’est… »

Jeudi. Rien d’écrit à la maison. Pas d’agenda, pas de mot sur le frigo, pas de message. Seul Maître Beaumont avait cette date, et un notaire ne la répète pas au téléphone à une belle-fille.

Mon ticket de parking était dans le porte-gobelet, valable jusqu’à 13 h. Il me restait seize minutes. J’ai remis la page dans la poche de mon manteau, j’ai pris mon cabas sur le siège passager, et je suis remontée à l’étude.

L’escalier de l’étude sentait la cire et le café brûlé. J’ai monté les marches une main sur la rampe, l’autre sur mes côtes, plus lentement que d’habitude. Mon gobelet en plastique, celui que je n’avais pas bu, traînait encore sur le rebord de la fenêtre du palier.

Dans le hall, l’imprimante tournait toujours. Sandrine, la clerc, était derrière son comptoir, un sandwich sous cellophane posé à côté du clavier. Elle a levé la tête.

« Madame Leroy ? Vous avez oublié quelque chose ? »

« Une question. La convocation pour jeudi, Sandrine. Elle est partie quand ? »

« Je regarde. » Elle a tapé sur son clavier. « Recommandé du 7 octobre. »

« Envoyé où ? »

« À l’adresse du siège de la SCI. Au Vésinet. Les statuts n’ont jamais été changés. »

« Au Vésinet. Chez Théo. »

« C’est la maison, oui. Je croyais que quelqu’un relevait le courrier là-bas. » Elle a hésité, la main sur la souris. « Madame Leroy, il y a un accusé de réception. Il est revenu à l’étude hier. »

« Montrez-moi. »

« Je préfère que Maître… »

« Montrez-moi, Sandrine. »

Elle a tourné l’écran vers moi. Sa main tremblait un peu sur le plastique du bureau.

Le scan était gris, de travers. Il y avait une date : 9 octobre, 10 h 40. En bas, la case « signature du destinataire ». Un M, un point, et Leroy, avec la barre sur le L comme je l’ai toujours faite depuis quarante ans de bons de commande.

« C’est vous, non ? » a demandé Sandrine.

Je n’ai pas répondu tout de suite. Je regardais la boucle du M, la queue qui descend trop bas, le point plus gros que les autres. C’était ma signature. Pas une ressemblance. La mienne, trait pour trait.

« Qui l’a reçu, ce recommandé, Sandrine ? Le facteur a bien dû voir quelqu’un. »

« Il n’y a pas de nom. Juste cette signature. Il laisse le pli à la personne qui est là. »

Quelqu’un était là, ce jour-là. Quelqu’un qui connaissait mon M, mon point, ma barre sur le L. Quelqu’un qui avait ouvert le pli, lu l’heure, et qui s’était tu pendant des jours.

Le 9 octobre, à 10 h 40, j’étais chez Daniel, à Amiens, devant sa caisse, en train de compter mes billets de vingt.

Partie 2

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Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme. Le lendemain, j’ai vendu la maison qu’il croyait sienne.

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