
La veille, à 21 h 10, j’étais descendue au rez-de-chaussée avec le reste de foie gras dans un Tupperware.
Je m’étais arrêtée devant la porte du salon. Ludovic parlait bas. Hubert aussi. J’ai entendu « demain, six heures, pas une minute de plus », puis le rire de Geneviève, étouffé tout de suite.
J’ai frappé deux petits coups.
« Ah, Josiane ! a dit Charlotte, trop fort, trop contente. Tu n’avais pas besoin de te déranger.
– C’est du foie gras. Pour demain.
– Tu es un amour. Va te reposer, on s’occupe de tout. »
On s’occupe de tout. J’ai remonté l’escalier avec cette phrase dans les oreilles. Je me suis dit que c’était gentil.
Ce mercredi 24 décembre, à 16 h, j’étais toujours dans ma cuisine, devant les deux feuilles, et je n’avais rien avalé depuis ma verveine du matin.
Le plan des chambres, je le connaissais par cœur. L’écriture penchée de Ludovic, celle de ses cahiers d’école. Une agrafe plantée de travers dans le coin, comme par quelqu’un qui n’avait pas le temps.
C’était l’autre feuille qui me tenait là.
Papier épais. Blanc. En haut, le nom de l’étude, les trois lignes de coordonnées, le petit logo bleu que je vois chaque fois que je passe devant la porte vitrée. Dessous, en lettres grasses :
CONVOCATION
Vendredi 2 janvier, 10 h 00.
Objet : signature d’un acte de donation.
Bien concerné : maison d’habitation, 14 rue des Lilas, Vierzon.
Donatrice : Madame Josiane Bernard. Donataire : Monsieur Ludovic Bernard.
Nature : donation en pleine propriété, sans réserve d’usufruit.
Pièces à apporter : pièce d’identité, livret de famille, titre de propriété.
J’ai lu « 14 rue des Lilas » et j’ai posé ma main à plat sur la table, comme si c’était la table qui bougeait.
Ma maison. Celle que Gérard et moi avons payée vingt-deux ans, par mensualités de 640 €, avec les nuits que je passais à l’EHPAD et ses semaines de camion.
Je ne suis pas une savante. Mais j’ai travaillé trente et un ans dans un établissement de personnes âgées. J’ai vu des familles faire ça. Toujours un jeudi. Toujours avec le fils qui tient le stylo.
Sans réserve d’usufruit. J’ai dû relire trois fois. Cela voulait dire que je donnais la maison et que je n’avais plus aucun droit d’y dormir, sauf si quelqu’un voulait bien me le permettre.
Tout en bas, une ligne imprimée :
« Bon pour accord, lu et approuvé : Josiane Bernard »
Puis un trait, pour la signature.
Mon nom était déjà là. Tapé. Propre. Je ne l’avais jamais écrit.
Trente et un ans de signatures sur des plannings de nuit, des bons de pharmacie, des cartes de condoléances. Ma signature, je la connais : un J qui monte, un s qui serpente. Celle-là, personne ne me l’avait demandée. On l’avait préparée à ma place, en attendant que ma main arrive.
Je me suis levée. Mes pantoufles ont claqué sur le carrelage. Je suis retournée au tiroir du buffet, et cette fois j’ai sorti le classeur gris en entier, celui que Charlotte m’avait proposé de « ranger » deux semaines plus tôt.
Quatre intercalaires, de ma main : Maison. Gérard. Impôts. Santé.
Je suis allée à Maison. La pochette du milieu, celle qu’on avait remise à l’envers. Taxe foncière, trois ans de suite. Assurance habitation. Le contrat du chauffage.
Pas l’acte de vente de 1992.
La copie avec le tampon bleu de l’étude, celle que je garde depuis le jour où Gérard l’a posée devant moi en disant : « Voilà, Josiane, on est chez nous. »
J’ai fouillé deux fois. Puis j’ai attrapé mon carnet de comptes, le cahier à petits carreaux que je tiens depuis trente-sept ans, celui où je note le prix du pain et les dates des factures. J’ai tourné les pages jusqu’à mai.
« 14 mai. Rangé l’acte de vente, pochette Maison, au milieu. »
J’écris tout. Je ne l’avais pas rêvé.
Je suis restée debout, avec le cahier d’une main et la pochette de l’autre. Dans la pièce, il n’y avait que le frigo qui ronronnait, et la verveine froide dans le bol.
À 17 h 20, le téléphone a sonné sur la table. Le numéro inconnu, encore. Celui qui avait déjà essayé trois fois.
Je n’avais plus de raison de ne pas répondre.
« Allô ?
– Josiane ? C’est Nadine. Nadine, de l’étude. »
Nadine. La secrétaire de Maître Moreau. Celle qui me dit bonjour depuis trente ans à la boulangerie, avec son sac en toile et ses lunettes sur la tête.
« Vous avez trouvé la feuille ? a-t-elle demandé. Dites-moi que vous l’avez trouvée.
– Je l’ai trouvée.
– C’est moi qui l’ai tapée, Josiane. Votre nom sur la ligne, c’est moi. Je ne suis pas fière. Je ne devrais même pas vous appeler.
– Nadine, qu’est-ce que c’est, cette donation ? Je n’ai rien demandé.
– Je sais que vous n’avez rien demandé. »
Un bruit derrière elle. Une porte, des pas.
« Écoutez-moi bien, a-t-elle soufflé. Ne signez rien. Ne dites à personne que je vous ai appelée. Et surtout pas à votre belle-fille, elle…
– Nadine ?
– Je dois raccrocher. »
La ligne a coupé.
Nadine m’attendait sur le trottoir, le manteau boutonné de travers, une baguette sous le bras qu’elle n’a pas touchée de toute la conversation.
Il était 7 h, le matin de Noël. Le boulanger nous a ouvert la porte du fournil sans poser de question. Il connaît mon pain depuis trente ans. Il nous a laissé deux chaises, un sac de farine pour poser mon sac à main, et il est retourné à ses plaques.
« Je n’ai pas dormi, a dit Nadine. Je vous demande pardon d’avance. J’en dis plus que je n’ai le droit.
– Dites.
– Votre belle-fille est venue à l’étude le 14 octobre. Avec Ludovic. Il n’a presque pas parlé. »
Elle a sorti un mouchoir de sa manche, sans s’en servir.
« Charlotte s’est présentée comme l’aidante de la famille. Elle a dit que vous aviez des oublis. Le gaz, les clés. Qu’elle s’inquiétait. Et que vous aviez envie d’alléger votre patrimoine pour protéger votre fils.
– Je n’ai jamais dit ça à personne.
– Je sais. Elle a laissé une note, Josiane. Une page tapée, avec un titre : Note de la famille. »
J’ai regardé ses mains. Elles tremblaient un peu sur la baguette.
« Elle demandait qu’on lise l’acte vite, le jour de la signature. Qu’on ne vous laisse pas le temps de douter. Que vous aviez tendance à revenir sur vos décisions sans vous en souvenir.
– Et votre patron a accepté ça ?
– Maître Moreau n’a rien accepté du tout. Elle a dit qu’elle voulait vous voir seule, avant toute chose. Mais elle est partie chez sa fille à Bordeaux le 19, elle ne rentre que le 29 au matin. Et son clerc a continué le dossier. Il est jeune. Il a cru Charlotte.
– Et Ludovic ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Presque rien. Quand le clerc a demandé si vous étiez au courant, c’est Charlotte qui a répondu oui. Lui, il a hoché la tête sans lever les yeux.
– Il hochait déjà la tête comme ça à six ans, ai-je dit, quand il voulait éviter une dispute. »
Derrière nous, le pétrin s’est mis en marche. On a dû parler plus fort.
« Et la convocation du 2 janvier ?
– C’est le clerc qui l’a décidée. Et c’est moi qui l’ai tapée. »
Elle s’est tue un moment.
« Mardi à 16 h, Charlotte a écrit un mail à l’étude. Je l’ai vu passer. Elle demandait qu’on ne vous prévienne pas du contenu avant le jour même, parce que vous vous angoissez pour rien. Et que la convocation soit imprimée en deux exemplaires, un pour Ludovic.
– Pourquoi vous m’appelez, Nadine ? »
Elle a levé les yeux.
« Parce que vous avez tenu la main de ma mère.
– Je ne…
– À l’EHPAD. Une nuit de novembre, il y a onze ans. Vous étiez de garde. Elle ne voulait pas que je reste, elle disait que j’avais un travail le matin. Vous lui avez dit que vous alliez rester pour moi. À 4 h, elle est partie. Vous étiez là. Vous m’avez appelée à 4 h 10. Vous m’avez dit qu’elle n’avait pas eu peur. »
J’ai revu la chambre 212. Le radiateur qui cognait. Les chaussons à pompons de sa mère.
Je ne me souvenais plus du prénom de la dame. Je me souvenais de la main.
« Je ne pouvais pas vous laisser signer ça sans rien dire », a conclu Nadine.
Elle a tourné son téléphone vers moi.
« Je n’ai pas le droit de sortir un document du dossier. J’ai le droit de regarder, et mes yeux ont un appareil photo. »
C’était la page. Papier blanc, police banale, en haut : « Note de la famille – confidentiel ». Quinze lignes. Je les ai lues en suivant avec mon doigt, comme je le fais pour une ordonnance.
« Mme Bernard, 63 ans, veuve. Troubles de l’attention croissants. Le 9 octobre, elle a laissé le gaz ouvert toute la nuit. Elle perd ses clés plusieurs fois par semaine. Elle se montre agressive quand on la contredit. »
J’ai lu le mot « agressive » deux fois. Je n’ai jamais levé la voix sur quelqu’un de ma vie, même sur Hubert.
Puis j’ai regardé tout en haut, à droite. Une date, en petit, que Nadine avait agrandie avec deux doigts.
« 2 octobre. »
Le gaz, c’était le 9. Je l’avais noté dans mon carnet de comptes, avec l’heure, 5 h 40, parce que j’avais senti l’odeur en descendant chercher du lait.
Sept jours après.
« Regardez la date, Josiane, a murmuré Nadine. Ils ont raconté le gaz une semaine avant qu’il arrive. »
Je suis restée sans bouger, avec la farine qui me chatouillait la gorge.
À midi, le jour de Noël, j’avais déjà relu dix-sept pages de mon carnet. Je n’en avais rien à faire du poulet qui refroidissait sur le plan de travail. Je lisais.
Le 9 octobre, 5 h 40. « Odeur de gaz en descendant. Bouton du devant tourné d’un quart. Fenêtre ouverte. Rien de cassé. »
Je me souvenais de cette nuit. Je me souvenais surtout de la porte du palier, entrouverte, et de Charlotte en peignoir, déjà là, avant même que j’aie appelé.
« Josiane, j’ai senti le gaz depuis chez nous. Tu as dû oublier.
– Je n’oublie jamais le gaz, Charlotte. Je suis aide-soignante, j’ai éteint des cuisinières dans quarante chambres.
– Ça arrive à tout le monde, tu sais. À ton âge. »
À mon âge. J’avais soixante-trois ans, j’avais passé des nuits entières à compter des respirations. Je m’étais excusée. Je lui avais même dit merci.
Je suis allée plus loin dans le cahier. Mes clés, onze fois depuis mars. Je les avais toutes écrites, avec le lieu où on les avait retrouvées.
« 3 avril : dans le bac à légumes. »
« 22 mai : dans la poche du manteau de Ludovic, au rez-de-chaussée. »
« 17 juillet : dans la boîte LU où je mets les tickets de caisse. »
Je ne mets jamais mes clés dans cette boîte. Personne ne le croyait, sauf moi. Et chaque fois, c’était Charlotte qui les retrouvait. Avec un petit rire, comme on rend un jouet à un enfant.
« 28 septembre : lunettes dans le four. Éteint. »
Je ne range rien dans mon four. Il ne sert qu’au poulet de Noël et au gratin de Gérard, que je ne fais plus. J’avais cherché mes lunettes une heure avant de les demander à Charlotte.
J’ai refermé le cahier. J’ai posé mon front sur ma main.
Je n’ai pas pleuré. J’ai fait ce que je fais quand un résident s’étouffe : j’ai cherché ce qu’il y avait à faire tout de suite.
Si on m’avait fabriqué une mémoire qui flanche, il fallait voir ce que cette mémoire avait coûté.
J’ai ouvert l’ordinateur dans mon bureau. Le seul endroit où personne n’avait jamais vraiment posé de question, c’était l’assurance-vie de Gérard. Vingt-deux mille euros qu’il avait mis de côté sur douze ans de camion et qu’il m’avait laissés en disant : « Ça, tu n’y touches que si ça va mal. »
Je ne l’ai pas touchée une seule fois.
Page de connexion. Mon identifiant, mon mot de passe, écrits au dos de mon carnet depuis toujours.
« Identifiant ou mot de passe incorrect. »
J’ai essayé trois fois. Puis j’ai cliqué sur « mot de passe oublié ». Un code est arrivé par SMS sur mon téléphone. J’en ai fait un nouveau.
Le solde est apparu.
3 640,22 €.
J’ai regardé le chiffre comme on regarde une facture qui n’est pas la sienne. Il en manquait dix-huit mille quatre cents. Treize mois de ma retraite.
J’ai cliqué sur « historique des opérations ».
Six lignes.
« Rachat partiel – 3 200 €. » Octobre de l’an dernier.
« Rachat partiel – 2 800 €. » Décembre.
« Rachat partiel – 3 600 €. » Février.
« Rachat partiel – 2 400 €. » Avril.
« Rachat partiel – 3 100 €. » Juin.
« Rachat partiel – 3 300 €. » Septembre.
J’ai pris le stylo, j’ai additionné dans la marge du cahier. Je me suis trompée une première fois, parce que mes doigts n’étaient plus à moi. La deuxième fois, le total est tombé juste. 18 400 €.
J’ai senti revenir un souvenir, très net, comme une image qu’on tire d’un tiroir.
Ludovic, à côté de moi, sur le canapé, avec son ordinateur sur les genoux. La première fois, en octobre. Il y avait eu un dîner. J’avais fait des coquillettes.
« Maman, ça va te faire un code, là, par SMS. Tu me le dictes ? C’est pour la mutuelle.
– Quelle mutuelle ? Je n’ai pas changé de mutuelle.
– C’est juste pour t’éviter de te déplacer. Je m’occupe de tout. »
Je m’occupe de tout. Il l’avait dit comme sa femme.
Je lui ai dicté six chiffres. J’ai recommencé cinq fois, dans l’année. Une fois par rachat. Je ne lui ai jamais demandé quelle mutuelle.
Je me suis levée. Mes genoux ont craqué. J’ai bu un verre d’eau debout devant l’évier, face à la fenêtre. L’allée était vide. Il restait au sol les traces d’huile du Kuga.
Puis je suis revenue à l’écran. Je devais voir où l’argent était parti.
Chaque ligne avait la même mention, en petit, à droite. Un virement, un IBAN qui se terminait par 4471. Le nom du compte bénéficiaire était écrit en entier. Je l’ai lu une première fois. Puis une deuxième fois. Puis je me suis retenue au bureau.
« Bénéficiaire : Menuiserie Lambert-Duval SARL. »
L’entreprise de Hubert.
Partie 2
« On a OUBLIÉ de te prévenir », m’a dit ma belle-fille, en route vers le chalet que j’avais payé 12 500 €.
Part 1 of 5
