Partie 2 : « On a OUBLIÉ de te prévenir »,

Charlotte m’a traitée de folle à travers le plancher, à 19 h 52, le soir de Noël.

Avant ça, il y a eu l’après-midi.

À 15 h, le téléphone a sonné. C’était Jean-Pierre, le frère de Gérard. Soixante-six ans, une voix de fumeur, une gentillesse de grand frère qui ne savait pas dire un mot sans le raboter.

« Alors, ma petite Josiane, comment tu vas ?

– Ça va, Jean-Pierre. Joyeux Noël.

– Charlotte m’a appelé hier soir. Elle m’a dit que tu avais eu un coup de moins bien. Que tu avais tout annulé d’un coup, comme ça, sans prévenir personne.

– Elle t’a dit ça hier soir ?

– Oui. Elle a même fait un groupe, avec tout le monde, pour te soutenir. Tu n’as pas à t’inquiéter, on est là. »

Un groupe pour me soutenir. Je n’en faisais pas partie.

« Elle t’a dit autre chose ? »

Il a toussé.

« Elle m’a dit de ne pas te contredire. Que ça te ferait du mal. Elle voudrait aussi qu’on fasse un dîner, tous ensemble, vendredi, pour que la famille se retrouve. Tu viendras ?

– On verra.

– Fais-moi plaisir, Josiane. Pour Gérard. »

Pour Gérard. Il savait où appuyer.

J’ai répondu que j’allais très bien. Il a répondu « bien sûr, bien sûr », exactement sur le ton que j’emploie avec les résidents qui disent qu’ils vont très bien.

À 18 h 03, un numéro que je connais par cœur s’est affiché. Ludovic. J’ai décroché.

Ce n’était pas lui.

« Mamie ? C’est Manon. »

Elle a six ans. Elle parlait tout bas, avec le bruit d’une aire d’autoroute derrière elle.

« Mamie, c’est vrai que t’es malade ?

– Non, ma puce. Je ne suis pas malade.

– Maman a dit que oui. Elle a dit que t’avais la tête qui marche plus bien. Mais Papa il a pleuré dans la voiture. Il a dit qu’il fallait pas que je te dise.

– Tu as bien fait de m’appeler.

– Tu as mangé du foie gras, toi ? Nous on n’en a pas eu.

– J’en ai gardé pour toi. »

On a entendu une voix d’homme, au loin, et Manon a raccroché sans dire au revoir. Je suis restée avec le téléphone contre l’oreille, longtemps après.

Une petite fille de six ans ne répète pas une phrase pareille sans l’avoir entendue vingt fois. J’ai pensé à tous les repas de l’automne où j’avais ri en servant le café, pendant qu’on parlait de moi derrière ma chaise comme d’un meuble qu’on va déplacer.

J’ai pris sur moi pour finir mon poulet, debout près de l’évier, comme on mange chez les autres. J’ai rincé l’assiette. J’ai mis de côté le foie gras pour Manon, dans le Tupperware, sur la première étagère.

Puis, à 19 h 40, une portière a claqué dans l’allée.

Une deuxième. Une troisième. Le monospace de location est revenu avec le Kuga derrière. J’ai entendu les valises sur le gravier, les chaussures sur l’escalier du perron, les enfants qu’on faisait taire.

Personne n’a monté l’escalier.

Personne n’a frappé.

J’ai éteint la lumière de la cuisine et je suis restée debout, sans bruit, à côté du buffet.

Dans mon plancher, à gauche du frigo, il y a une grille ronde. Gérard l’a posée en 1994 pour que la chaleur monte du rez-de-chaussée. Elle fait aussi monter le reste.

« … Une vraie crise, maman, je te jure. Devant tout le monde, devant les gens de l’agence. »

La voix de Charlotte. Aiguë, fatiguée, sûre d’elle.

« Elle a tout annulé comme ça, sans un mot. Moi je l’avais dit à Ludo. Je lui avais dit que c’était de pire en pire.

– Elle t’a dit pourquoi ? a demandé Geneviève.

– Pourquoi ? Elle ne sait même plus pourquoi, maman. »

Un rire sec, celui de Hubert.

« Elle est tranquille chez elle, de toute façon, a repris Charlotte. Elle ne sait même plus quel jour on est. »

J’ai regardé le calendrier de la Poste, au mur. Jeudi 25 décembre. J’avais barré les cases avec un crayon rouge depuis le 1er décembre. Toutes. Sans en rater une.

« Il faut juste qu’elle tienne jusqu’au deux, a dit Hubert.

– Elle tiendra. Elle ne bouge jamais de sa cuisine. »

Une chaise a traîné. Une porte s’est refermée. Le plancher est redevenu un plancher.

Je suis restée longtemps debout dans le noir, et je me suis rendu compte que j’avais mal aux mains. Je serrais mon carnet contre ma poitrine depuis tout à l’heure, si fort que les spirales m’avaient marqué la paume.

À 22 h, j’ai éteint la télé que je n’avais pas regardée. À minuit, je me suis allongée toute habillée. Je n’ai pas fermé l’œil.

À 0 h 50, j’ai entendu un pas dans l’escalier. Un seul. Lent.

Puis deux coups sur ma porte, espacés. Il frappait toujours comme ça, depuis l’âge de six ans.

J’ai ouvert sans allumer la lumière, la chaîne de sûreté encore passée.

Il était là, sur le paillasson, en pull de ski et en chaussettes, un doigt de pied qui sortait par un trou. Quarante et un ans, et il tenait ses mains devant lui comme un petit garçon qui vient avouer une vitre cassée.

« Maman. Je peux entrer ?

– Chuchote. Ils ont une grille dans le plancher.

– Je sais. »

Il a regardé le sol, puis moi. Il savait. Depuis le début, il savait que le plancher faisait monter les voix.

J’ai enlevé la chaîne. Il s’est assis sur la chaise de la cuisine, celle de Gérard, sans oser appuyer son dos.

« Je ne dors pas, maman. Je n’ai pas dormi depuis ce matin.

– Moi non plus.

– Pourquoi t’as annulé le chalet ? »

C’était la question de l’après-midi. Je ne lui ai pas répondu. Je me suis servi un verre d’eau et je lui en ai tendu un.

« Je vais te poser une autre question, ai-je dit. Qui t’a dit que j’étais d’accord pour la donation ? »

Il s’est figé. Je l’ai vu avaler.

« Tu me l’avais dit, maman. À la Toussaint. Chez Chantal. Enfin, chez… tu me l’avais dit. Que c’était pour les petits. Que tu voulais nous la laisser sans les droits de succession.

– La Toussaint, j’étais chez moi, Ludovic. J’ai passé la journée au cimetière, avec des chrysanthèmes pour ton père.

– Mais Charlotte m’a dit que…

– Charlotte. »

Il a baissé la tête. Il a regardé son doigt de pied qui sortait de la chaussette.

« Elle m’a dit que tu l’avais proposé toi-même, a-t-il murmuré. Que tu n’osais pas en parler, que ça te gênait. Que c’était à moi de faire le premier pas. Je pensais que… je pensais que j’étais en train de te rendre service.

– En me volant ?

– Je ne t’ai pas volée.

– Dix-huit mille quatre cents euros, Ludovic. »

Il a posé le verre sur la table, très doucement, comme si le bruit allait réveiller quelqu’un.

« Ça, c’était un prêt. Pour Hubert. Elle m’avait dit que tu étais au courant.

– Je dictais des codes pour la mutuelle.

– Maman… »

Il s’est mis à parler d’un coup, très bas, sans respirer.

La menuiserie de Hubert, en liquidation depuis octobre. Les fournisseurs, l’URSSAF. Et surtout la caution : Hubert avait signé personnellement, il y a neuf ans, pour un prêt du Crédit Agricole. 214 000 €. La banque réclamait tout. La maison du Vésinet partirait en vente forcée.

« Le 15 janvier, maman. C’est la date. Après, ils n’ont plus de maison. Geneviève a déjà fait ses cartons. Charlotte dit que ses parents vont dormir dans la voiture.

– Et alors, ils prennent la mienne ?

– C’est une donation, maman. Après, on la vend, ou on emprunte dessus. Ça règle tout. Tu n’auras plus de souci.

– Je n’ai jamais eu de souci avec ma maison, Ludovic. Je l’ai payée.

– Je sais. »

Je me suis assise en face de lui. Il avait les yeux de son père, des yeux d’homme qui ne sait pas dire non à quelqu’un qui pleure.

« Et moi, pendant ce temps ? Je dors où ?

– T’as… tu peux rester ici. Au début.

– Au début.

– Charlotte a vu un endroit. »

Il n’osait plus me regarder.

« Une résidence. Les Tilleuls, à Bourges. C’est bien, maman, il y a une animatrice, des ateliers, du bridge. Il y a un jardin. Elle y est allée le 6 décembre, elle a fait la visite pour toi. Il y a une chambre de libre depuis septembre. Ils ont demandé 1 200 € d’arrhes.

– Qui les a payés ?

– Moi. Enfin… »

Il a regardé ses mains.

« L’argent est parti de l’assurance-vie. Du dernier rachat.

– Septembre.

– Oui. »

J’ai eu envie de le gifler. Je n’ai pas bougé. J’ai regardé le trou dans sa chaussette, et j’ai pensé que Gérard aurait raccommodé ça en deux minutes, avec son fil bleu.

« Qui a écrit le plan des chambres, Ludovic ? Je te l’ai demandé au téléphone.

– Moi. Mais c’est Charlotte qui me l’a dicté. Elle a dit que tu préférais rester tranquille. Que le chalet, ça te fatiguerait. Je l’ai écrit, c’est tout. Je n’ai pas réfléchi.

– C’est tout.

– Maman, il y a autre chose. Il y a une chose que je n’ai jamais… »

Au rez-de-chaussée, une porte a claqué.

Un pas dans l’escalier. Léger. Pressé.

« Ludo ? »

La voix de Charlotte, juste en dessous du palier. Je l’ai vu se lever d’un bond, la chaise a raclé le carrelage.

« Je suis monté voir si tu allais bien. Rien d’autre, d’accord ?

– Ludovic, finis ta phrase.

– Je ne peux pas. Pas ce soir. »

Il est sorti. Je l’ai entendu dire : « Je voulais voir si elle allait bien. » Charlotte a répondu à voix basse, très vite.

Pour la deuxième fois de la journée, mon fils n’avait pas fini sa phrase.

Vendredi 26 décembre, 8 h 30. J’avais dormi deux heures, tout habillée, avec mon carnet sous l’oreiller comme une gamine avec son journal intime.

Le facteur est passé tôt. Une seule lettre dans la boîte, enveloppe blanche, fenêtre transparente. Je l’ai ouverte debout, dans l’entrée, avec mes pantoufles.

« Centre hospitalier de Bourges. Consultation mémoire. Madame Josiane Bernard est convoquée le mardi 30 décembre à 9 h 00 pour un bilan neuro-cognitif, à la demande de son médecin traitant, le docteur Petit. Se munir de la carte Vitale et d’un accompagnant. »

Un accompagnant.

J’ai relu le nom du docteur Petit. Je l’avais vu le 14 novembre, pour ma tension, pendant dix minutes. Charlotte m’avait conduite, parce que ma voiture était au garage. Elle était restée dans le cabinet. Elle travaille là, à l’accueil.

Je n’ai pas demandé de bilan mémoire. Le docteur Petit non plus, je le jurerais devant un juge.

J’ai posé la lettre sur le frigo, avec le magnet en forme de poule que Manon m’a offert. Mes mains ne tremblaient pas. C’était aussi ça, mon métier : on tremble après.

À 9 h 40, mon téléphone a sonné. Un numéro de Haute-Savoie.

« Madame Bernard ? Ici l’agence de Morzine. Je suis la gérante. Pardon de vous déranger le lendemain de Noël.

– Vous ne me dérangez pas.

– Je voulais vous dire que votre remboursement est parti. 12 500 €, au complet. Vous aviez pris l’assurance annulation, c’était un des seuls dossiers de l’année où elle se justifiait. »

Elle a hésité.

« Madame, je ne devrais peut-être pas… J’ai reçu un message, hier soir, de votre belle-fille.

– Que disait-il ?

– Elle voulait une attestation écrite de ma part. Que vous aviez annulé dans un état de confusion. Elle m’a envoyé un fichier, une vidéo, pour que je la regarde et que je confirme. Je n’ai rien écrit. Je vous l’ai transférée, par mail. Je préfère que vous sachiez ce qu’elle fait de vous. »

Elle a raccroché presque aussitôt, comme quelqu’un qui a fait ce qu’il pouvait.

J’ai ouvert l’ordinateur. Le mail était le premier. Sujet : « Transfert : pièce jointe, à votre attention. » Onze lignes polies, que je n’ai pas lues. Dessous, un fichier : « IMG_4417.mov – 41 secondes ».

J’ai cliqué.

L’image est d’abord tombée sur un portail en bois. Le panneau de l’agence. Un homme en doudoune qui disait : « Madame, je suis désolé, je ne peux pas, la réservation est annulée. »

Puis le plan a pivoté. Ludovic, en plein visage, la bouche ouverte, rouge de froid.

Puis la voix de Charlotte, tout près du micro, très calme, très claire, comme une présentatrice.

« Voilà. Vous voyez. C’est ma belle-mère qui a annulé. Sans raison. Elle est malade depuis des mois, elle perd la tête. Ludo, filme, c’est pour le docteur. »

Quelqu’un a pleuré derrière. J’ai reconnu Enzo, neuf ans.

« Pourquoi Mamie elle a fait ça ? Elle nous aime plus ?

– Mamie est malade, mon chéri. Elle ne sait plus ce qu’elle fait. »

Puis la vidéo s’est arrêtée sur la porte du chalet, encore fermée, avec une guirlande qui clignotait.

J’ai regardé cette image fixe un moment. Puis j’ai appuyé sur la touche « lecture » pour entendre à nouveau la voix de Charlotte, mot à mot, la tête penchée, comme j’écoute une dictée.

Elle ne criait pas. Elle ne paniquait pas. Elle expliquait. La voix de quelqu’un qui prépare un dossier.

« C’est pour le docteur. »

Elle avait filmé une femme de soixante-trois ans qui avait fermé un robinet, et elle l’avait transformée en dossier médical.

Je me suis levée. J’ai marché jusqu’à la fenêtre. Dans l’allée, Hubert nettoyait le pare-brise du monospace avec une raclette, en sifflotant. Il portait son blouson de ski. Il a levé la tête vers ma fenêtre, m’a vue, et m’a fait un grand signe de la main, avec un sourire.

Je lui ai répondu d’un signe de tête. Je ne sais pas ce que j’avais sur le visage. Rien, j’espère.

J’ai arraché une feuille de mon carnet. Pas un chiffre à mettre dedans, rien à compter. Juste trois lignes, au stylo noir, que j’ai collées sur le frigo avec le magnet de Manon, à côté de la lettre de l’hôpital.

Mardi 30 décembre, 9 h : bilan mémoire.

Vendredi 2 janvier, 10 h : l’étude.

Jeudi 15 janvier : la banque de Hubert.

Je les ai regardées longtemps. Entre la première et la dernière, il y avait seize jours.

Par la grille du plancher, une chaise a raclé, juste sous mes pieds. J’ai entendu Charlotte :

« On fait le dîner de réconciliation ce soir, à 20 h. J’ai invité Jean-Pierre. »

Partie 3

Story Parts

« On a OUBLIÉ de te prévenir », m’a dit ma belle-fille, en route vers le chalet que j’avais payé 12 500 €.

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