« … quand il y a eu ce bruit. »
La voix de ma belle-mère a continué dans le petit haut-parleur du téléphone à touches, un peu étouffée, avec des craquements de friture. J’ai collé l’appareil contre mon oreille. Constance s’est penchée de l’autre côté. Geneviève a fermé les yeux.
« Un bruit de ferraille, il dit. Il dit que ça a fait comme une porte de camion qu’on claque. Et puis plus rien. Il a crié le nom de son frère trois fois dans le téléphone, il me l’a dit, et Thibault ne répondait plus. »
Un souffle, très long. J’entendais un frigo ronronner derrière elle. Une cuisine. Celle de la maison de Béatrice, avec le frigo américain qu’elle montrait à tout le monde.
« Il est là, à côté de moi. Il est blanc. Il me demande s’il faut appeler quelqu’un.
« J’ai dit : non. Pas encore. On ne sait pas.
« On ne sait pas où il est. Tu comprends ? On va attendre de savoir. »
Elle s’est arrêtée. J’ai entendu un tiroir qu’on ouvrait, qu’on refermait.
« Écoute-moi bien, Geneviève. Si les gendarmes te demandent, Guillaume est resté à la maison toute la soirée. Il n’a pas appelé son frère.
« Il n’a parlé à personne. C’est important. C’est…
« Thibault avait des choses à raconter à une avocate lundi. Tu sais ce que je veux dire. S’il lui est arrivé quelque chose, il ne faut pas qu’on… »
Le message a craqué.
« … et ne dis rien à Céline. Pas un mot. Elle a déjà assez de… Je rappelle. Je rappelle. »
Plus rien. Une voix de robot, très polie : « Fin du message. Pour le réécouter, tapez un. »
J’ai baissé le téléphone. La rue était calme.
« Elle a dit “pas encore”, ai-je murmuré.
— Céline.
— Il y a eu un bruit. Il a hurlé son prénom dans le téléphone, et elle lui a dit d’attendre. » J’ai regardé Constance. « Il est resté combien de temps comme ça ? »
Constance avait sorti un dossier cartonné de sa serviette, de ceux avec un élastique. Elle l’a ouvert sur le capot de sa Peugeot. J’ai reconnu l’en-tête de la gendarmerie.
« Le rapport de la brigade, a-t-elle dit à mi-voix. Je l’ai demandé jeudi. Un automobiliste qui rentrait de Montesson a appelé les secours à vingt-deux heures trente et une. Le SAMU est arrivé à vingt-deux heures quarante-quatre. »
Dix-sept minutes entre le choc et l’appel. Dix-sept minutes pendant lesquelles Guillaume avait l’oreille collée à un téléphone qui ne répondait plus, et Béatrice une cuisine, un frigo américain, et la peur d’une avocate.
« Le médecin légiste est formel, a repris Constance. J’ai lu la conclusion. Le décès est instantané. Rien n’aurait pu être fait. »
Elle a levé les yeux vers moi.
« Je tiens à ce que vous le sachiez avant que votre esprit travaille.
— Il travaille déjà.
— Je sais. » Elle a refermé le dossier. « Mais ça ne change pas une chose. Ils ont su, ils n’ont rien dit.
— Et ils ont menti aux gendarmes. C’est pénal. Non-assistance à personne en danger, entrave à la manifestation de la vérité, faux témoignage si la déclaration a été faite sous serment. Avec ce message, on peut ouvrir un volet entièrement nouveau. »
J’ai tourné la tête vers Geneviève.
Elle était toujours immobile. Les doigts crispés sur la poignée d’un de ses cabas. On aurait dit une enfant à qui on a demandé de réciter une leçon qu’elle n’a pas apprise.
« Tu l’as écouté combien de fois ? ai-je demandé.
— Une. Samedi soir tard. Après que les gendarmes ont téléphoné. »
Je me suis rapprochée.
« Pourquoi tu n’as rien dit ? Dimanche. Lundi. À l’église. »
Elle a mis du temps. Elle a regardé le cerisier de mon jardin.
« Parce que ma mère m’a dit un jour : “Laisse Béatrice avoir la tête.” Et j’ai laissé. » Elle a fait un petit geste de la main, comme on balaie des miettes. « Elle voulait un nom, Céline. Elle l’a eu. Elle ne le lâchera pas. »
Elle a pris une inspiration, qui lui a fait trembler tout le corps.
« Mais à l’église, j’ai regardé le petit. Il avait son costume trop grand, assis à côté de toi. Il a dit : “Papa m’a dit que tu dirais ça.” Et je me suis dit que j’avais soixante-dix ans, que j’avais été sage toute ma vie, et que si le petit avait besoin que quelqu’un parle, ce n’était pas à lui de le faire tout seul. »
Elle a tendu le téléphone à Constance.
« Prenez-le. Prenez ce que vous voulez. Je témoignerai devant qui il faudra.
— Je fais venir un huissier cet après-midi, a dit Constance en saisissant l’appareil avec un mouchoir en papier. Il copiera le message devant vous. Et je transmets le tout à l’adjudant Garcia. »
Elle a composé un numéro, s’est éloignée de quelques pas. J’ai entendu « oui, un constat, urgent » et « le plus tôt possible ».
Martine s’est approchée, avec Augustin par la main. Elle regardait Geneviève, de bas en haut.
« Madame.
— Martine, je… »
Ma mère lui a tendu son foulard à fleurs. Celui qu’elle serrait depuis le matin.
« Mettez-vous ça sur la tête. Vous allez attraper froid dehors. »
Geneviève l’a regardée comme si on lui avait tendu un bijou.
« J’ai un appartement à Chatou, a-t-elle dit ensuite, à voix basse, en nouant le foulard. Trois pièces. Je suis seule depuis la mort de Roger.
« Il y a le canapé-lit, la chambre du fond. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous demande de ne pas dormir dans la Clio. »
J’ai regardé ma mère. Elle a haussé une épaule.
« Moi, j’ai connu pire que le canapé-lit d’une tante, ma fille.
— Merci, ai-je dit. Ma tante.
— Tu peux m’appeler Geneviève. »
Constance est revenue. J’ai ramassé trois sacs, et le cadre de la mairie, avec l’empreinte de chaussure sur le verre.
On a passé l’après-midi à charger la Clio. Martine tenait la cage vide du hamster mort depuis trois ans, qu’Augustin refusait de laisser. L’huissier est venu à dix-sept heures, a fait son constat avec un sérieux de pasteur. Les mots de Béatrice ont rempli l’appartement une deuxième fois. Cette fois, Geneviève n’a pas fermé les yeux.
À dix-neuf heures vingt, on a entendu la sonnette.
Une fois. Deux fois. Trois fois, très vite.
Geneviève a regardé par le judas, et elle a reculé d’un pas.
« Céline. Viens voir. »
J’ai regardé à mon tour. Sur le palier, dans la lumière jaune de la minuterie, il y avait une femme avec un carré brun, un sac Lidl à la main, et un hématome violet qui lui mangeait tout le côté de la joue. Elle a levé les yeux vers le judas, comme si elle savait qu’on était derrière.
C’était Stéphanie.
Quand Stéphanie a signé sa déposition, le mercredi à quatorze heures, devant l’adjudant Garcia, avec un stylo qu’elle avait apporté elle-même, il restait quarante-quatre heures avant l’assemblée générale.
Mais avant ça, il y a eu le palier de ma tante.
J’ai ouvert la porte. Martine avait dit « Ne fais pas ça, ma fille », et j’ai ouvert quand même.
Stéphanie ne m’a pas regardée dans les yeux. Elle regardait le sac Lidl bleu qu’elle serrait contre sa poitrine, comme on garde un enfant.
« Je sais que tu ne veux pas me voir, a-t-elle dit.
— Non.
— Je voulais… » Elle a tourné la tête et j’ai vu l’hématome en entier.
Violet, noir sur la mâchoire, jaune vers l’oreille. « Je voulais te dire que je suis désolée. Et te donner ça. »
Elle a ouvert le sac. Il y avait dedans un foulard gris en laine, plié en carré. Un téléphone avec une coque rose, fendu au coin. Un ticket jaune, plastifié, qu’elle avait gardé dans une pochette de CD.
« Entre, ai-je dit.
— Céline, murmura ma mère.
— Elle est blessée, maman. Elle a pas besoin d’une leçon. »
Geneviève avait déjà sorti un sac de petits pois surgelés, enveloppé dans un torchon. Stéphanie s’est assise à la table, du bout des fesses, comme dans une salle d’attente. Elle a pressé le sac contre sa joue.
Augustin dormait, porte fermée. Martine et ma tante restaient debout contre le frigo, comme des témoins.
« Dis-moi tout, ai-je dit. Depuis le début. »
Elle a pris une inspiration.
« Octobre. L’an dernier. Guillaume m’a dit qu’on allait faire une surprise à Noël. Une surprise pour toi.
« Il m’a demandé de me faire couper les cheveux comme les tiens. Il a dit que ça t’amuserait. J’ai ri. J’ai trouvé ça mignon. »
Elle a rouvert les yeux.
« En décembre, ça a commencé à changer. Il m’a dit que Thibault et toi, vous aviez une garantie à signer pour la société, que c’était juste une formalité pour la banque, mais que toi, tu étais tellement timide avec les banques que tu n’osais pas y aller. Que ta belle-mère avait déjà tout arrangé avec le conseiller, et qu’il suffisait que je me présente à ta place avec ta carte d’identité. Que tu étais d’accord. Que tu avais dit : “Si Stéphanie pouvait m’aider…” »
Elle a avalé sa salive.
« Je l’ai cru. J’avais envie de le croire. Tu m’avais prêté ton manteau, tu m’avais demandé comment ça allait pour mon salon. »
« Béatrice m’a invitée quatre après-midi, chez elle. Le jeudi, de quatorze à seize heures. Elle me faisait écrire ton nom sur des feuilles. Elle disait : “Le L est plus rond, Stéphanie. Plus rond.” Elle me servait du thé à la bergamote. »
La feuille avec le cœur. La dernière feuille de la pile.
« Le douze décembre, Béatrice m’a conduite jusqu’au Vésinet dans sa Mercedes. Elle m’a attendue sur le parking, moteur éteint. Je suis entrée. Le conseiller a levé la tête.
« Il m’a dit : “Madame Lambert-Duval. Comme convenu.” » Stéphanie a regardé sa propre main. « Comme convenu.
« J’ai su à ce moment-là que quelque chose n’allait pas. Mais j’avais déjà posé le stylo. »
Ses lèvres tremblaient.
« J’ai dit merci. Au monsieur. J’ai dit : merci, monsieur. Et il m’a répondu : “Je vous en prie, madame.” » Elle a eu un petit rire sans air.
— Combien ? ai-je demandé.
— Quoi ?
— Combien Guillaume t’a donné ?
— Deux mille euros. En quatre fois, cinq cents. » Elle a pris le téléphone à coque rose dans le sac Lidl. « Des virements.
— Depuis Duval Conseil. Il avait mis “frais de coiffure” dans le libellé. Il trouvait ça drôle. »
Elle a tourné l’écran vers moi. Quatre lignes de relevé en capture d’écran. Quatre fois cinq cents. Quatre fois « frais de coiffure ». Une date : le treize décembre.
Constance est arrivée à cet instant-là. Elle n’a pas sonné, Geneviève avait laissé la porte entrouverte. Elle a posé sa serviette sur la table, regardé Stéphanie, regardé le sac de petits pois, regardé le téléphone. Elle a enfilé un gant de latex.
« Madame Leroy ? Je suis l’avocate de Thibault Lambert-Duval. »
Stéphanie a hoché la tête sans la regarder.
« Vous avez participé à un faux, madame Leroy, a dit Constance doucement. C’est un délit. Je ne suis pas votre avocate. Je vous conseille d’en prendre une. »
Stéphanie a levé les yeux. Elle a regardé Constance.
« Je m’en fiche, a-t-elle dit. Je ne dors plus depuis le huit novembre. »
Elle a remonté la manche de son pull. Un deuxième hématome, sur l’avant-bras, en forme de doigts.
« Quand j’ai su pour Thibault, j’ai dit à Guillaume que j’allais tout raconter. Que je ne voulais pas aller en prison pour la mère et le fils. Il m’a dit que j’étais déjà dedans jusqu’au cou, et que si je disais un mot, il dirait que c’est moi qui avais tout monté. Samedi, il a… »
Elle a montré sa joue. « Hier, il a fermé la porte à clé pendant que je dormais, je l’ai entendu. Je suis passée par la fenêtre de la salle de bains. »
Elle a replié sa manche.
« J’ai un téléphone qu’il ne connaît pas. J’ai ses messages. Je les ai tous gardés, par réflexe. Je garde tout, Céline. »
Elle a fait glisser l’écran. Une conversation WhatsApp. Un nom : GUILLAUME. Les messages, datés d’un mois de décembre. Elle a lu à voix haute, d’une voix de plus en plus blanche :
« “Date de naissance : 3 mars 1989. Ne dis rien d’autre que bonjour et merci. Si le monsieur te pose une question, regarde la pochette sur le comptoir.” »
Constance a tendu la main. Elle a pris le téléphone entre deux doigts gantés et l’a posé dans un sac plastique zippé.
« Madame Leroy. Vous avez dormi quelque part cette nuit ?
— Dans la gare de Chatou.
— Vous dormirez ici. Ce soir. Et demain à quatorze heures, vous viendrez avec moi à la brigade. Vous direz exactement ce que vous venez de dire. »
Stéphanie s’est tournée vers moi. Je l’ai regardée. Cette femme qui s’était coupé les cheveux comme moi. Que j’avais aimée, un peu, parce qu’elle riait fort.
« Je ne te pardonne pas, ai-je dit. Pas encore.
— Je sais.
— Mais tu dormiras ici.
— Merci, a-t-elle chuchoté.
— Ne me dis pas merci. »
Constance a refermé sa serviette. Elle a sorti de la poche de son manteau une enveloppe blanche, froissée, avec un tampon rouge.
« Reçu à mon cabinet à dix-sept heures, a-t-elle dit. Convocation à l’assemblée générale extraordinaire de Lambert-Duval et Fils. Point 1 de l’ordre du jour : dissolution anticipée et cession des actifs. »
Elle a tendu la feuille. Date : vendredi vingt et un novembre. Dix heures. Atelier de Chatou.
« Elle est dans soixante-trois heures », a-t-elle dit.
Le mercredi à dix-sept heures vingt, Ludovic Petit était assis dans l’arrière-salle d’un café de Rueil-Malmaison, devant un croque-monsieur auquel il n’avait pas touché, et il pleurait sans bruit dans sa cravate.
On l’avait retrouvé par la banque. Une jeune femme de l’agence du Vésinet avait dit à Constance qu’il avait été muté la semaine précédente à Rueil, « dans l’intérêt du service ». Constance avait raccroché en disant : « Ou plutôt dans l’intérêt de quelqu’un. »
Il n’avait pas été difficile à convaincre. À quatorze heures, Stéphanie avait signé sa déposition à Chatou. À quinze heures, Garcia avait téléphoné à Constance : le message de Geneviève, authentifié par l’huissier, était dans le dossier. À seize heures, Constance avait appelé Ludovic. Elle lui avait dit trois phrases, j’étais assise à côté d’elle, le téléphone en haut-parleur.
« Monsieur Petit, une femme a déposé ce matin qu’elle a signé en votre présence à la place de Céline Lambert-Duval. Elle dit que vous l’avez appelée madame. Que vous avez dit : “Comme convenu.” »
Silence au bout du fil. Puis, à voix très basse :
« Où est-ce que je peux vous voir ? »
Ludovic avait quarante et un ans, une alliance trop serrée, des yeux de chien fatigué. Sur la table, son téléphone avait pour fond d’écran deux filles en maillot à rayures. Il a regardé Constance, puis moi.
« Vous êtes la vraie, a-t-il dit.
— Oui.
— Je vous ai vue une seule fois. À votre mariage. Au vin d’honneur. Vous aviez une robe verte. »
Je ne me souvenais pas d’une robe verte. Je me souvenais d’une robe blanche et de la main de Thibault dans la mienne.
« Lundi, j’ai signé ce qu’on m’a demandé. Que je vous reconnaissais sur la vidéo. Je n’ai pas dormi depuis. »
Constance a posé un petit enregistreur sur la table.
« Je vous demande votre accord pour que ça tourne. Ce n’est pas officiel. Demain à neuf heures, vous viendrez à la brigade et vous direz la même chose à l’adjudant Garcia.
— Oui.
— Alors commencez. »
Il a pris une grande inspiration, comme avant de plonger.
« Le cinq décembre. Madame Béatrice est venue à l’agence. Elle m’a laissé sur le bureau une photocopie de votre carte d’identité, recto-verso, avec un mot : “Pour le dossier de caution de ma belle-fille. Elle est malade, elle viendra signer le douze à quatorze heures.” Et elle a ajouté : “Soyez gentil avec elle. Elle est très timide.” »
Il a passé sa main sur son visage.
« J’ai su, madame. J’ai su dès que la dame est entrée, le douze, que ce n’était pas la même. Plus petite. Les yeux plus clairs.
« Mais elle m’a souri, elle a dit bonjour et merci comme on le lui avait demandé. Et j’ai pensé : c’est la belle-mère qui l’envoie, elle connaît sa belle-fille mieux que moi. J’ai tamponné.
— Pourquoi ?
— Parce que, le vingt décembre, j’ai reçu huit mille euros. »
Il a sorti de sa sacoche une chemise cartonnée, fine, de celles qu’on vous donne à l’accueil des mairies. Dedans, un relevé de compte, imprimé le matin même.
« C’est mon compte personnel, a-t-il dit. Mon crédit de maison. Ma femme est à temps partiel. On avait trois mois de retard. »
Je me suis penchée.
Une ligne surlignée en jaune, au milieu de la page. 20/12. Virement reçu. 8 000,00. Et en dessous, le libellé : « Merci pour Noël. »
Au-dessus, l’émetteur. Un nom que je connaissais par cœur, écrit en lettres capitales, avec le prénom d’un homme mort juste avant.
MME BÉATRICE LAMBERT-DUVAL.
Constance n’a pas bronché. Elle a pris la feuille par les bords, doucement. Elle a regardé la date de l’impression, le cachet du guichet automatique.
« Elle ne l’a pas envoyé depuis la société, a-t-elle dit.
— Non. De son compte à elle. Son compte personnel. J’ai trouvé ça étrange.
— J’ai eu peur, madame. Je l’ai gardé sans en parler à personne. Je ne l’ai pas dépensé. Il est encore sur un Livret A, avec les intérêts. »
Il a poussé la chemise vers moi, du bout des doigts.
« Il y a autre chose, a-t-il dit. Dans mon dossier de caution, j’avais écrit au crayon, en bas de la photocopie de votre carte d’identité : “Reçue de Mme B. L.-D. le 05/12.” Je ne l’ai pas effacé. On m’a demandé de le faire. J’ai fait semblant. »
Constance avait sorti son téléphone. Elle tapait vite.
« Monsieur Petit. Les deux jours qui viennent, vous ne retournez pas travailler. Je vous prépare un arrêt maladie. Vous n’appelez personne de chez Lambert-Duval, vous ne répondez à personne, et vous dormez ailleurs que chez vous.
— Ma femme…
— Elle vient avec vous. Elle et les enfants. Je vous donne l’adresse d’un hôtel à Versailles. »
Elle a continué à taper. Puis elle s’est arrêtée net, le pouce au-dessus de l’écran.
« Madame Lambert-Duval. »
Je me suis redressée.
« Je viens de vérifier quelque chose à l’Infogreffe. Ça m’a trotté dans la tête depuis ce matin. » Elle a tourné son téléphone vers moi. « Vauban Invest. La société qui doit racheter les actifs de Lambert-Duval et Fils vendredi, pour un euro symbolique, si l’assemblée vote la dissolution. »
Un Kbis. Un cachet. Une date d’immatriculation : 12 novembre. Quatre jours après l’accident.
Un capital de mille euros. Un seul associé, détenant cent pour cent des parts : Duval Conseil EURL. Gérant : Guillaume Lambert-Duval.
« Ils ont créé la société qui reprend l’atelier alors que Thibault n’était pas encore sous terre, a dit Constance. L’atelier, les machines, le carnet de commandes, les trente et un contrats de travail, tout. Ils laissent la dette de trois cent quatre-vingt mille euros dans la vieille société, qui est dissoute. Et la banque se retourne contre qui ? »
J’ai fini à sa place.
« Contre les cautions. Contre moi. »
Elle a hoché la tête.
« Vous perdez la maison. Ils gardent l’atelier. Ils ont tout prévu depuis le jour où ils ont décidé de se servir de votre nom. »
Ludovic a relevé la tête.
« Il y a le mot, a-t-il dit. Celui qu’elle avait glissé sous la photocopie. Je l’ai gardé aussi. »
Il a sorti de la chemise un petit carton blanc, plié en deux. Constance l’a ouvert avec le coin d’un mouchoir.
« Pour le dossier de caution de ma belle-fille. Elle est malade, elle viendra signer le 12 à 14 h. Soyez gentil avec elle. B. L.-D. »
À l’encre bleue, avec l’élégance qu’on apprend dans les pensionnats. Un B avec une boucle en dessous, la même que sur la page 9. Elle n’avait même pas pensé à changer d’écriture.
Partie 5
« Mieux vaut qu’il soit MORT que de vivre avec la honte qu’elle lui a apportée », a lancé ma belle-mère devant le cercueil de mon mari.
Part 4 of 5
