PARTIE 2 : Ma femme était enterrée depuis moins d’une heure quand mon…

À huit heures, je sonnais chez Michel.

Il a ouvert en caleçon et en marcel, un bras dans une manche de pull, l’autre sur sa mauvaise épaule. Quarante ans qu’on se connaissait. Chef d’équipe chez moi pendant trente et un, le seul homme que j’aie jamais laissé tenir les clés de l’atelier.

Il m’a regardé. La valise, la boîte LU sous mon bras, la barbe de deux jours.

« Entre, Gérard. »

C’est tout. Pas « qu’est-ce qui se passe », pas « pourquoi tu ne préviens pas ». Il a poussé la porte avec le pied et il a crié dans le couloir :

« Nadine ! Gérard est là. Sors la bonne cafetière. »

Le pavillon sentait le café et la cire. Une moquette orange, un nain de jardin qu’on avait rentré pour l’hiver et oublié dans l’entrée, une photo de leur fils en uniforme de pompier. Nadine est arrivée en peignoir, les cheveux en pétard, et elle m’a pris dans ses bras sans un mot, d’un coup, à m’en faire craquer les côtes.

« Tu as mangé ? »

« Pas vraiment. »

« Je te mets de la soupe. »

« Nadine, il est huit heures du matin. »

« Je ne t’ai pas demandé l’heure. »

Elle m’a servi un bol de soupe de potiron dans la cuisine, avec une tranche de pain de la veille et du fromage fondu qui sentait l’enfance. J’ai mangé en silence. Michel s’est assis en face de moi, les mains à plat, et il a attendu. Il m’a attendu comme on attend un couvreur qui descend de l’échelle, sans lui parler tant que ses pieds ne sont pas sur le sol.

Quand j’ai eu fini, je leur ai tout dit. Le cimetière, l’allée, la phrase de Thibault, la boîte, les gendarmes, le certificat du docteur Garcia.

« Garcia ? » a dit Michel. « Le toubib de Martine ? »

« Lui-même. »

« Il t’a collé démence sur le papier ? Cette crapule. »

« Il a signé un papier mercredi, Michel. Le jour où je n’étais pas chez lui. »

Nadine a posé sa main sur la mienne.

« Tu restes ici. Le temps qu’il faudra. La chambre de Kevin est libre. »

« Ton fils ne va pas… »

« Mon fils est à Lyon avec sa femme, et le lit est fait. »

Elle a insisté, j’ai cédé. C’était une chambre d’adolescent resté adolescent : un poster de Zidane, des trophées de foot en plastique doré, une couette à rayures qui sentait la lessive. Je me suis assis sur le bord du lit, j’ai posé la boîte LU à côté de moi sur la table de nuit, et pendant une minute, je n’ai pensé à rien.

Puis j’ai appelé Maître Dubois.

C’était la Toussaint, le cabinet était fermé. Mais elle m’avait donné son portable, le mercredi, au moment de me raccompagner : « Utilisez-le dès que vous voulez. » Elle a décroché à la deuxième sonnerie.

« Gérard. Je vous attendais. »

Elle disait ça tout le temps, mais cette fois, il y avait de la fatigue dans sa voix. Elle ne dormait pas non plus.

« Maître, on m’a déclaré dément. »

Un silence, très court. Je l’entendais respirer.

« Je l’ai appris hier soir. Thibault Leroy est venu à l’étude vendredi, avec sa femme, et ils m’ont demandé si le dossier médical suffirait à ouvrir une procédure de protection. Je leur ai répondu que je ne répondais pas à ce genre de question. »

« Vendredi. Avant même que je parte. »

« Oui. »

« Ils avaient donc préparé quelque chose. »

« Écoutez-moi, Gérard. Il y a deux choses que je dois vous dire, et je ne les ai pas dites mercredi parce que Martine m’avait demandé d’attendre. La première : Constance Leroy appelle l’étude depuis juillet. Elle voulait savoir au nom de qui était la villa. Elle a fini par obtenir un extrait de la publicité foncière. Elle sait depuis cet été que Thibault n’est pas propriétaire. »

Juillet. Quatre mois avant le cimetière. Quatre mois à sourire à ma table.

« Et la seconde ? »

« La directrice de l’EHPAD Les Glycines, à Chatou, m’a téléphoné jeudi pour une pièce manquante. Votre acte de naissance. »

J’ai senti mes jambes disparaître sous moi, alors que j’étais déjà assis.

« Mon acte de naissance. »

« Une chambre à votre nom est réservée depuis le 12 septembre. Chambre 214. Un acompte de trois mille euros a été versé, le dossier d’admission est signé par votre fils, avec une procuration de votre part. »

« Je n’ai signé aucune procuration, Maître. »

« Je m’en doutais. »

« Je n’ai signé rien du tout. »

« Je m’en doutais aussi, Gérard. C’est pour ça que je vous le dis. »

Je regardais le poster de Zidane. Il avait un bras levé, le poing serré. J’ai pensé qu’on lui demandait de poser longtemps pour la photo.

« Alors, le 12 septembre, » ai-je dit, « Martine était encore vivante. »

« Elle était à l’hôpital depuis quinze jours. Oui. »

On avait donc réservé ma chambre alors que ma femme respirait encore. Pas le jour de l’enterrement. Pas la phrase dans l’allée. Une chambre à quatre-vingts euros par jour, avec vue sur le parking, payée d’avance, pendant qu’elle essayait de tenir jusqu’à l’automne pour me laisser sa boîte.

« Maître, vous pouvez m’aider ? »

« Je vais vous aider. Mais d’abord, vous devez écouter vos messages. Tous. Il y en a un que vous n’avez pas encore ouvert. Elle m’a prévenue : il viendrait de quelqu’un à qui vous tenez. »

J’ai raccroché. J’ai regardé l’écran. Cent quarante appels, six messages vocaux que j’avais gardés pour plus tard, et un nouveau, arrivé dans la nuit, d’un numéro masqué.

Durée : 41 secondes.

J’ai appuyé.

D’abord le bruit d’une porte qui se ferme à clé. Puis un souffle, une toute petite voix, qui parlait très bas, très vite, comme on parle sous une couette.

« Papi, c’est moi. C’est Apolline. J’ai pas le droit de t’appeler, je prends le téléphone de maman dans la salle de bains. Papi, maman a dit que t’étais malade dans ta tête et que tu allais aller dans une maison. Mais moi je sais que c’est pas vrai, parce que mamie m’a dit avant de… Papi, il y a un dossier bleu dans le bureau de maman et elle s’entraîne à écrire ton—

Le message s’arrêtait là.

Moi, je m’appelle Apolline et j’ai onze ans. J’ai pris le téléphone de maman parce qu’elle l’avait laissé sur le rebord de la baignoire, et j’ai compté tout bas jusqu’à quarante pour que ça ne soit pas trop long. J’ai verrouillé la porte de la salle de bains, ce qui est interdit depuis que Côme s’est coincé dedans. Quand j’ai entendu les pas dans le couloir, j’ai raccroché sans finir ma phrase.

Je savais bien que papi n’était pas malade. Papi connaît par cœur tous les noms des oiseaux du jardin.

Chez Michel, j’ai écouté le message de la petite deux fois, assis sur le lit de Kevin, avec le poster de Zidane qui me regardait de travers. Quarante et une secondes, et à la fin, ce mot coupé, « écrire ton ».

Écrire ton nom.

Michel est entré sans frapper. Il avait enfilé un pantalon, ce qui lui donnait un air de lendemain de fête.

« Qu’est-ce qu’elle a dit, la petite ? »

« Que Constance s’entraîne à écrire mon nom. »

« S’entraîne. »

« Dans un dossier bleu. »

Il a sifflé, un petit sifflement sec, celui qu’il faisait quand un chantier venait de se révéler plus pourri que prévu. Il s’est assis par terre, le dos contre la commode.

« Gérard, les gens qui s’entraînent à signer, ils ne signent pas pour le plaisir. »

« Je sais, Michel. »

Mon téléphone a vibré dans ma main. Un deuxième message d’Apolline, de dix-neuf secondes cette fois, arrivé du même numéro masqué. Elle devait avoir trouvé la cachette, sous les draps ou derrière le canapé.

« Excuse, papi, la fin elle a coupé. Maman écrit ton nom sur des feuilles, plein de feuilles, des G. Elle les met dans le dossier bleu quand elle croit que je dors. Et papa il a pleuré dans le garage, hier, avec la porte fermée. Je l’ai vu par la fenêtre. Reviens pas tout de suite, papi. Mais reviens quand même. »

Reviens pas tout de suite. Mais reviens quand même.

J’ai éteint l’écran. Michel me regardait.

« Elle a onze ans, Gérard. »

« Oui. »

« Elle a plus de cran que tes deux grands imbéciles réunis. »

« Elle a surtout une mère qui s’entraîne à signer à ma place. »

« Appelle ton fils. »

« Si je l’appelle de mon téléphone, ils vont savoir où je suis. »

« Alors prends le mien. »

Il m’a tendu son vieux Nokia, ce téléphone à clapet qu’il n’avait jamais voulu remplacer, avec un autocollant de pompiers sur la coque. Je l’ai pris et j’ai hésité, le pouce au-dessus du clavier.

« Ils ont ton numéro, Michel. Tous les ans, on envoie une carte de vœux à ton adresse, Martine tenait à ça. Constance a le carnet d’adresses de la maison. »

« Alors ils savent déjà. »

« Peut-être. »

« Tu appelles ou pas ? »

J’ai composé. Pas le numéro d’Apolline, évidemment. Celui de Thibault, que je connaissais par cœur, parce que c’est le premier que j’avais appris à son entrée en sixième, quand il avait perdu sa carte de bus.

Ça a sonné une fois. Pas deux.

« Allô ? »

« Thibault. C’est moi. »

Du bruit sur la ligne. Une chaise raclée, un souffle, quelque chose de métallique qui tombe. Puis sa voix, très rapide, étranglée, la voix d’un petit garçon pris dans une grosse tête d’homme.

« Papa ! Papa, où est-ce que tu es ? On t’a cherché partout, j’ai appelé les hôpitaux, tout. Tu m’as fait une de ces peurs. »

« Je vais bien. »

« Tu rentres, hein ? Tu rentres ce soir ? On va arranger les choses. Constance dit que tu étais fatigué, que tu as eu un coup de… »

« Je ne suis pas fatigué. »

« Papa… »

« Passe-moi Apolline. »

Un blanc. Un très long blanc.

« Elle dort. »

« Il est dix heures du matin, Thibault. »

« Elle a… elle avait de la fièvre. Papa, ne commence pas. Reviens. S’il te plaît. Je te dis qu’on va arranger ça. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans ta tête, mais… »

« Ma tête va très bien. »

Michel, par terre, a hoché la tête une fois, lentement, sans me quitter des yeux.

J’ai entendu un bruit de talons sur du carrelage. Pas de Thibault. Un autre bruit, derrière lui, très régulier. Des pas qui s’approchaient, sans se hâter, avec cette assurance de quelqu’un qui connaît le chemin.

« Donne-moi ça, » a dit une voix de femme, très basse. « Donne. »

Un frottement. Le combiné qui change de main.

Il n’y avait plus que de la respiration. Une respiration maîtrisée, calme, longue, sans l’ombre d’un tremblement.

Je n’ai rien dit. Constance non plus. On s’est écoutés comme ça pendant près de dix secondes, deux personnes de part et d’autre d’un fil, chacune attendant que l’autre lâche prise la première.

Michel a levé un sourcil.

Puis la voix de Constance est arrivée, plus douce que je ne l’avais jamais entendue, à peine plus qu’un chuchotement. Le vouvoiement, une main gantée sur ma gorge.

« Bonjour, Gérard. »

Je n’ai pas répondu.

« Vous n’avez pas à vous cacher. Nous savons où vous êtes. »

Le lundi, le juge m’avait déjà convoqué.

La lettre est arrivée chez Michel par le facteur de onze heures, avec les prospectus de Leclerc et la facture d’eau. Enveloppe blanche, fenêtre transparente, tampon du tribunal judiciaire de Versailles. Nadine me l’a tendue du bout des doigts, comme un plat chaud.

« Monsieur Gérard Leroy est convoqué à l’audience du jeudi 13 novembre, à dix heures, devant le juge des contentieux de la protection, salle 4, pour être entendu sur la requête de M. Thibault Leroy, son fils, aux fins de mise en place d’une mesure de protection juridique. »

Une mesure de protection. Pour moi.

« Treize novembre, » a dit Michel en regardant le calendrier de la cuisine, celui des pompiers. « Dans dix jours. »

« Ça fait vite. »

« Ça fait surtout exprès. »

Il avait raison. Je n’étais pas un expert, mais j’avais construit assez de toitures pour savoir qu’on ne monte pas une charpente de ce poids en trois jours. Quelqu’un préparait ça depuis longtemps.

Le mardi, j’ai repris la Clio pour le Vésinet.

Michel voulait m’accompagner. J’ai refusé. Je devais voir le docteur Garcia seul, comme on va voir un vieil ami à qui on veut demander s’il a bien fait ce qu’on sait qu’il a fait.

Son cabinet tient le rez-de-chaussée d’une maison de brique rouge, rue du Maréchal-Foch, avec une plaque en cuivre qu’on briquait tous les samedis. La salle d’attente sentait le désinfectant et le vieux papier. Trois personnes attendaient devant des magazines de l’année dernière.

Une femme avec un bébé, un homme avec une jambe plâtrée, un monsieur de mon âge qui me connaissait de vue. Il m’a salué. Je lui ai répondu, la gorge serrée.

La secrétaire, Mireille, m’a regardé comme on regarde un revenant.

« Monsieur Leroy ! Vous n’avez pas… vous n’avez pas rendez-vous. »

« Dites-lui que c’est Gérard. »

« Il est avec un patient. »

« Je vais attendre. »

J’ai attendu vingt minutes, assis sur une chaise en skaï avec ma veste sur les genoux. Quand la porte s’est ouverte, c’est un garçon de dix ans qui est sorti, avec un pansement sur le genou, et le docteur Garcia est resté dans l’embrasure.

Il avait maigri. Il avait cette peau grise des hommes qui ont passé la nuit à se retourner dans un lit.

« Gérard. »

« Laurent. »

C’était son prénom, que je n’employais jamais. Il l’a reçu comme une gifle.

« Entre. »

Il a refermé la porte à clé derrière nous. Il s’est assis, non pas derrière son bureau, mais sur le bord de la table d’auscultation, ce qui lui donnait l’air d’un patient. J’ai posé la lettre du tribunal devant lui, avec le certificat que le gendarme m’avait laissé photographier.

« Tu as examiné qui, mercredi, à neuf heures ? »

Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée.

« Je ne t’ai pas examiné. »

« Non. »

« Constance est venue à midi. Elle avait l’air épuisée. Elle m’a dit que tu étais parti de chez le notaire en pleine confusion, que tu parlais à Martine à voix haute dans le jardin, que tu avais oublié le prénom des enfants devant la famille. Elle disait que Thibault n’en pouvait plus. Qu’il fallait un papier, juste pour que la mutuelle prenne en charge une évaluation. Une formalité. »

« Une formalité. »

« Elle a dit que c’était à titre conservatoire. Que le papier ne servirait à rien tant que tu n’étais pas examiné par un confrère. Gérard, je te le jure, j’ai cru que… »

« Tu as cru que j’étais fou. »

« J’ai cru que tu étais en deuil. Je me suis dit qu’un vieil homme qui vient d’enterrer sa femme… »

« Laurent. Tu as tenu sa main, la veille. »

Il a baissé les yeux. Ses doigts tremblaient sur le bord du papier blanc qui recouvrait la table.

« Je sais. »

« Tu savais que je n’avais rien. Et tu as signé. »

« Elle m’a dit que tu allais bientôt avoir besoin d’aide. J’ai eu peur pour toi. Et j’ai eu peur d’elle, Gérard. Pas à la manière dont tu l’entends. Elle a une façon de vous regarder, quand elle vous demande un service… »

« Je connais. »

« Je me suis dit que si je refusais, elle trouverait un autre médecin. Un moins scrupuleux. »

« Tu viens de te défendre avec l’argument des pires. »

« Oui. »

Il ne s’est pas défendu davantage. J’ai respecté ça. Un instant, la salle a été remplie du bourdonnement du néon, un bourdonnement qui m’a rappelé les hôpitaux.

« Je veux un papier, Laurent. Daté, signé, tamponné. Qui dit que tu as fait un certificat sans me voir. Pas aujourd’hui. Tu le gardes, tu le tapes proprement, tu le tiens prêt. Tu me le donneras quand je te le demanderai. »

« Je te l’écris ce soir. »

« Et tu ne dis rien à Constance. »

« Rien. »

Il s’est levé. Il a ouvert un tiroir de son bureau, de l’autre côté de la pièce, et il en a sorti une chemise de carton jaune, mince, avec une étiquette où figurait mon nom, de son écriture penchée.

« Il y a autre chose. Quand Constance m’a laissé le certificat à signer, elle a aussi laissé ça. Pour la mutuelle, disait-elle, pour que j’envoie les relevés médicaux directement. Moi, j’ai pensé que c’était normal. J’ai fait une photocopie par habitude, et j’ai gardé le tout. »

Il m’a tendu la feuille.

Un papier de la banque. En-tête du Crédit Agricole, agence du Vésinet. « Procuration générale sur comptes et placements. » Le mandant : Gérard Leroy. Le mandataire : Constance Leroy, née de Saint-Pierre.

Date : le lundi 27 octobre. La veille de l’enterrement. Le soir où j’avais veillé Martine au funérarium jusqu’à minuit, assis sur une chaise pliante, sans lâcher la poignée du cercueil.

Et en bas, dans la case du mandant, la signature.

« Gérard Leroy. »

Le G trop haut. Le L qui penchait, qui tendait la queue vers la gauche, comme un chat qu’on a pris dans l’escalier. Martine disait que je signais comme un chat. Ça lui faisait un petit rire, chaque fois qu’elle me tendait un stylo.

Ce n’était pas ma signature. C’en était la caricature.

Mais la banque l’avait acceptée.

PARTIE 3

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Ma femme était enterrée depuis moins d’une heure quand mon fils m’a pris à part pour m’annoncer qu’il me coupait les vivres.

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