Les trois colis occupaient presque tout l’espace près de ma bibliothèque. Le premier était léger mais encombrant, une boîte longue et plate dont je supposai qu’elle contenait du matériel pour une de ses plantes. Les deux autres étaient beaucoup plus lourds. Sur l’un d’eux, une étiquette indiquait des livres. Cela ne me surprit pas. Daniel avait transporté assez de cartons marqués de ce mot le jour de son emménagement pour ouvrir une petite bibliothèque.
Je montai le premier tandis qu’il descendait chercher les deux autres. Nous nous retrouvâmes sur le palier du troisième étage, lui avec un carton contre la poitrine, moi avec la boîte longue sous le bras. Pendant une seconde, cette scène me parut presque absurde compte tenu de la façon dont nous nous étions parlé quelques semaines auparavant.
« Je peux prendre celui-là aussi », dit-il en regardant mon colis.
« Vous avez déjà choisi le plus lourd pour prouver quelque chose. Ne gâchez pas votre démonstration maintenant. »
Il eut un sourire fatigué. « Vous êtes plus difficile à impressionner que Mme Okafor. »
« Mme Okafor vous a probablement laissé porter ses sacs uniquement parce que cela lui permettait de vous donner des instructions. »
« C’est exactement ce qui s’est passé. »
Nous atteignîmes le quatrième étage. Daniel poussa sa porte avec le pied et recula pour me laisser entrer. C’était la première fois que je pénétrais dans son appartement. Comme nos logements avaient la même disposition générale, je m’attendais à une version inversée du mien. La structure l’était. L’impression, pas du tout.
Chez moi, les murs portaient onze années de décisions. Des cadres choisis puis déplacés. Une étagère fixée après avoir constaté qu’aucun meuble du commerce ne rentrait dans un renfoncement. Des plantes qui avaient survécu à plusieurs hivers. Une table dont je savais exactement comment contourner le pied dans le noir.
Chez Daniel, l’appartement semblait encore attendre son propriétaire.
Des cadres reposaient contre les murs au lieu d’y être accrochés. Plusieurs cartons étaient alignés derrière le canapé, certains ouverts uniquement sur le dessus. Une pile de livres occupait le sol près d’une bibliothèque à moitié vide. Il avait beaucoup de plantes, comme je l’avais remarqué dès son déménagement, mais même elles semblaient posées là provisoirement, regroupées près des fenêtres plutôt qu’intégrées à la pièce.
Je déposai le colis sur la table.
« Vous n’avez jamais fini de vous installer », dis-je.
Daniel posa sa boîte près du canapé. « Je pensais que si. »
Je désignai les cadres du menton.
Il suivit mon regard et soupira. « D’accord. Pas vraiment. »
Nous restâmes un moment au milieu de ce salon incomplet. Il n’y avait rien de sale ni de négligé. Au contraire, l’endroit était rangé. C’était précisément ce qui lui donnait cette impression étrange. Rien n’avait eu le temps de devenir personnel.
« Vous êtes ici depuis plus d’un an », observai-je.
« Quatorze mois. »
« Et vos tableaux vivent toujours par terre. »
« Ils ont une excellente vue sur mes chevilles. »
Je souris malgré moi.
Daniel tira légèrement un carton vers le mur avec son pied. « Je croyais que la situation de ma mère serait temporaire. Au début, on pensait que certains problèmes venaient de ses médicaments. Puis ils ont changé le traitement. Ensuite on a attendu. Après, on a fait des examens. Toujours une autre étape avant de savoir vraiment. »
Je ne dis rien.
« Quand j’ai emménagé ici, je me suis dit que je n’allais pas me donner tout ce travail immédiatement. » Il fit un geste autour de lui. « Accrocher les choses, acheter ce qui manque, choisir des meubles. Je pensais qu’une fois que ma mère irait mieux, j’aurais l’esprit plus libre. »
« Et elle n’est pas allée mieux. »
Daniel se laissa tomber sur le bras du canapé. « Non. »
Sa réponse n’avait pas besoin d’être plus longue.
Je regardai l’un des cadres posés près du mur. Je distinguais à travers le verre une photographie ancienne : une femme en robe claire devant ce qui ressemblait à une maison au bord de la mer. Daniel, plus jeune, se tenait près d’elle, peut-être à vingt-cinq ans. Tous deux plissaient les yeux à cause du soleil.
« C’est elle ? »
Il regarda la photo. « Oui. Côte du Devon. Elle insistait pour y aller chaque été, même quand il pleuvait cinq jours sur sept. »
« Les traditions familiales ne sont pas toujours rationnelles. »
« Celle-là encore moins. Elle détestait être mouillée. »
Un vrai sourire passa brièvement sur son visage, puis disparut.
Je reconnus cette façon de parler d’une personne encore vivante comme si l’on avait déjà commencé à collectionner ses souvenirs. Quand une maladie vous enlève quelqu’un par morceaux, le deuil refuse d’attendre la mort. Il s’installe à l’avance et vous fait payer en plusieurs fois.
« Elle aimait cette photo ? » demandai-je.
« Oui. Elle disait toujours que j’avais l’air furieux. »
Je regardai le jeune Daniel sur l’image. « Vous aviez effectivement l’air furieux. »
« Il faisait onze degrés en août. »
« Votre défense est recevable. »
Il rit doucement.
Je pris le cadre et le soulevai de quelques centimètres. Il était lourd, en bois sombre. « Pourquoi celui-ci n’est-il pas accroché ? »
Daniel haussa les épaules. « Comme je vous ai dit. J’attendais. »
« Quoi exactement ? »
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
La question paraissait simple. Elle ne l’était pas.
Attendait-il que sa mère aille mieux ? Qu’un médecin annule ce que les examens avaient déjà montré ? Qu’il retrouve l’énergie de mener sa propre vie sans se sentir coupable de le faire pendant que celle de sa mère se rétrécissait ? Peut-être toutes ces choses à la fois.
Je reposai doucement le cadre.
« Daniel, il y a des périodes où l’on doit attendre. Un résultat. Une place dans un établissement. Un appel. Mais on peut finir par attendre aussi pour des choses qui ne dépendent pas de nous. »
Il passa une main sur son visage.
« Je sais. »
« Non. Vous le savez avec votre tête. Ce n’est pas toujours la même chose. »
Il me regarda.
Je pensai à ma propre mère. Pendant sa maladie, j’avais reporté un voyage, puis un autre. Cela avait du sens. J’avais aussi laissé une pièce de mon appartement à moitié repeinte pendant presque un an parce que chaque fois que j’avais un week-end libre, je pensais que commencer quelque chose de normal revenait à admettre que la situation n’allait pas revenir à ce qu’elle était.
La peinture avait attendu. La maladie, elle, n’avait attendu personne.
« Accrochez vos tableaux », dis-je.
Daniel fronça les sourcils comme si je venais de lui donner un conseil médical particulièrement douteux.
« Mes tableaux ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que vous vivez ici maintenant. Pas après le prochain rendez-vous de votre mère. Pas après une bonne semaine. Pas après une mauvaise semaine. Maintenant. »
Il baissa les yeux vers le cadre.
« Ça semble un peu ridicule. »
« Beaucoup de choses importantes semblent ridicules quand on les réduit à leur geste pratique. Accrocher une photo, faire son lit, préparer un vrai repas. Ça ne guérit personne. Ça rappelle seulement qu’une vie continue d’exister autour de la catastrophe. »
Daniel resta silencieux.
Je regrettai presque d’être allée aussi loin. Il ne m’avait pas demandé de conseil. Nous venions à peine de sortir d’un conflit. Je n’avais aucun titre particulier qui m’autorisait à entrer chez lui avec des cartons puis à commenter sa manière de traverser la maladie de sa mère.
« Vous pouvez aussi ignorer complètement ce que je viens de dire », ajoutai-je. « C’est l’un des privilèges d’être chez vous. »
« Non », répondit-il. « Je comprends. »
Il regarda encore la photo.
« C’est juste que si j’accroche tout… »
Sa phrase resta suspendue.
« Alors cet endroit devient réel », terminai-je.
Il hocha la tête.
Je compris alors quelque chose qui n’avait rien à voir avec les sachets de thé et pourtant éclairait une partie de l’homme qui les avait jetés. Daniel s’était installé dans le 4B en considérant l’appartement comme un poste d’attente. Un endroit proche de sa mère. Une solution logistique. Il n’avait jamais décidé qu’il s’agissait de sa vie.
Cela n’expliquait pas son mépris pour mon balcon. Mais son appartement révélait la même forme de suspension que son visage : il traversait ses journées en espérant atteindre un moment futur où il pourrait recommencer à être lui-même.
Je me dirigeai vers la porte.
« Merci pour les colis », dit-il.
« Vous remercierez surtout votre livreur de toujours choisir mon appartement lorsqu’il ne veut pas remonter avec ses paquets. »
« Je soupçonne une conspiration. »
« Je négocierai une commission. »
Nous échangeâmes un sourire. Rien de spectaculaire. Pas de réconciliation solennelle. Je préférais cela. Les relations réelles se réparent rarement au rythme d’une scène bien écrite. Elles changent plutôt dans une série de petits moments où quelqu’un se comporte différemment de la fois précédente.
Dans l’escalier, je sentis l’argent qu’il m’avait donné dans ma poche. Je décidai de l’utiliser pour remplacer la serviette et peut-être la housse du coussin. Puis je me rappelai la tache restée sur l’ancienne et pensai que je la conserverais encore un peu. Non comme preuve. Le dossier n’en avait plus besoin. Simplement parce que je n’étais pas encore certaine de vouloir jeter ce qui avait marqué une frontière importante.
Les jours suivants furent calmes. Daniel et moi ne nous parlâmes pas davantage qu’avant. Un bonjour dans le hall. Un signe lorsque nous nous croisions à l’extérieur. Je ne voulais pas transformer une conversation personnelle en nouvelle intimité. Il n’en avait probablement pas envie non plus.
Une semaine plus tard, je descendais l’escalier lorsqu’une porte s’ouvrit au quatrième étage.
Je levai les yeux.
Daniel sortait de son appartement avec un sac-poubelle. Derrière lui, visible pendant les quelques secondes où la porte resta ouverte, le mur du salon n’était plus vide.
La photographie du Devon était accrochée.
À côté, deux autres cadres formaient une ligne imparfaite.
Daniel suivit mon regard. Il ne dit rien.
Moi non plus.
Il leva simplement les sourcils, presque comme un enfant pris en train d’avouer qu’un conseil auquel il prétendait ne pas croire avait peut-être été utile.
Je poursuivis ma descente avec un sourire.
Pour la première fois depuis son emménagement, l’appartement 4B commençait à ressembler à un endroit où quelqu’un avait décidé de vivre.
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