PARTIE 11 – En choisissant enfin un appartement près de son travail, Daniel doit décider ce qu’il emporte de l’année passée et ce qu’il laisse derrière lui

Daniel visita six appartements en moins de deux semaines. Je le savais parce qu’il me donnait, presque malgré lui, un compte rendu succinct de chacun lorsque nous nous croisions. Le premier était trop sombre. Le deuxième sentait l’humidité. Le troisième avait une cuisine si petite qu’il affirma qu’il aurait dû découper ses légumes depuis le couloir.

« Vous cuisinez si souvent que ça ? » demandai-je.

« De temps en temps. »

« Alors la cuisine du couloir n’aurait peut-être pas été un problème. »

Il prit un air offensé.

« Je cuisine. »

« Vous réchauffez beaucoup de choses. »

« C’est une forme de cuisine. »

Le quatrième appartement était correct mais situé au-dessus d’un bar. Daniel avait déjà appris suffisamment de choses sur le voisinage pour ne pas sous-estimer ce détail.

« J’ai pensé à vous », me dit-il.

« Pourquoi ? »

« Quand l’agent m’a expliqué que le bruit ne serait probablement pas gênant. »

« Et vous l’avez cru ? »

« Pas une seconde. »

« Je suis fière de vos progrès. »

Le cinquième avait un balcon trop petit pour ses plantes.

« Donc éliminé immédiatement », dis-je.

« Évidemment. »

« Votre collection végétale dirige votre vie. »

« Elle a des exigences raisonnables. »

« Vous avez sept pots qui occupent presque la moitié de votre balcon. »

« Huit. »

« Cela n’améliore pas votre dossier. »

Le sixième appartement changea son ton.

Je le compris avant même qu’il m’annonce sa décision. Il descendit un soir avec une enveloppe à la main et s’arrêta devant ma porte ouverte pendant que je secouais un petit tapis.

« Je crois que j’ai trouvé. »

Je posai le tapis.

« Alors ? »

« Quarante minutes de trajet en moins chaque jour. »

« Voilà déjà un argument. »

« Une chambre. Un salon correct. Une cuisine où je peux couper un oignon sans mettre le feu à ma manche. »

« Luxe absolu. »

« Et un balcon. »

« Pour vos plantes ? »

« Pour mes plantes. »

Il hésita.

« Avec un mur plein en dessous. »

Je compris immédiatement.

« Aucun voisin directement sous la rambarde ? »

« Aucun. »

« Vous avez donc recherché votre logement en fonction des sachets de thé. »

« Je préférerais dire que j’ai intégré les leçons de mon expérience résidentielle. »

Je ris.

« Quand emménagez-vous ? »

Le sourire qu’il portait se calma.

« Fin août. »

Il restait environ un mois.

La nouvelle se répandit rapidement, principalement parce que Mme Okafor considérait tout déménagement dans l’immeuble comme une opération communautaire. Dès qu’elle apprit la date, elle demanda à Daniel s’il avait réservé un camion, acheté suffisamment de cartons et prévu quelqu’un pour soulever les meubles.

« J’ai des amis », répondit-il.

« Combien ? »

« Trois. »

« Des amis solides ? »

Daniel me regarda.

« Je ne savais pas qu’il y avait des catégories officielles. »

Mme Okafor secoua la tête.

« Vous verrez quand ils devront descendre votre canapé. »

Elle avait probablement raison.

Au fil de juillet, les cartons reparurent dans l’appartement 4B. Cette fois, ils n’étaient pas les mêmes que ceux qui attendaient d’être ouverts depuis son arrivée. Ils étaient propres, étiquetés, alignés près des murs. Daniel emballait méthodiquement.

LIVRES.

CUISINE.

BUREAU.

PLANTES — FRAGILE.

Cette dernière inscription me fit sourire lorsqu’il laissa sa porte ouverte un matin.

« Vous savez que les plantes ne savent pas lire ? »

Daniel, agenouillé devant un carton, leva la tête.

« Le message est pour les humains. »

« Avec vos amis solides ? »

« Exactement. »

Je l’aidai parfois sans que cela soit officiellement décidé.

Un après-midi, il me demanda si j’avais du ruban adhésif d’emballage. J’en apportai deux rouleaux et finis par rester quarante minutes à fermer des cartons.

Une autre fois, il descendit avec plusieurs vieux livres.

« Vous savez si quelqu’un les prendrait ? »

Je parcourus les titres.

« Le centre communautaire organise une vente de livres le mois prochain. »

« Parfait. »

Nous déposâmes ensemble deux sacs près de l’entrée pour qu’il les apporte le lendemain.

Je remarquai alors combien il se séparait de choses qu’il avait conservées uniquement parce qu’il n’avait jamais eu le temps de décider quoi en faire.

Un service de tasses incomplet.

Des câbles appartenant à des appareils disparus depuis longtemps.

Des piles de magazines.

Trois manteaux qu’il ne portait jamais.

« Le déménagement vous transforme en personne raisonnable », lui dis-je.

« N’exagérons rien. »

Puis vint le carton des affaires de sa mère.

Je n’en aurais rien su si je n’avais pas été présente lorsqu’il l’ouvrit.

Il se trouvait au fond d’un placard. Une boîte de taille moyenne, fermée avec un ruban brun différent des autres. Daniel la posa sur le sol du salon et resta accroupi devant elle.

« Je n’ai pas encore regardé dedans depuis que je l’ai ramenée. »

Je compris immédiatement.

« Je peux vous laisser. »

Il regarda la boîte.

« Non. Restez peut-être. »

Je m’assis sur le canapé.

Daniel coupa le ruban.

À l’intérieur, il y avait peu de choses. Quelques photographies. Un cardigan plié. Un portefeuille. Deux carnets d’adresses anciens. Des lettres. Une petite boîte métallique contenant des boutons et des aiguilles. Et, emballée dans un morceau de papier, une boîte de thé.

Daniel la sortit.

L’étiquette portait le nom d’une boutique que je ne connaissais pas.

« Voilà le fameux thé trop cher », dis-je.

Il sourit.

« Exactement. »

Il ouvrit la boîte.

À l’intérieur restaient plusieurs sachets.

Nous nous regardâmes.

Pendant une seconde, ni l’un ni l’autre ne dit rien.

Puis Daniel éclata de rire.

Ce n’était pas un rire cruel ou nerveux. C’était un rire sincère, presque incrédule, devant la capacité de la vie à construire des coïncidences aussi absurdes.

« Évidemment », dit-il.

Je ris avec lui.

« Vous savez ce que vous devez faire. »

Il prit un sachet entre deux doigts.

« Le jeter par la fenêtre ? »

Je lui lançai un regard.

« Essayez seulement. »

Son rire redoubla.

Puis il posa soigneusement le sachet dans la boîte.

« Elle aurait trouvé toute cette histoire hilarante. »

« Votre mère ? »

« Oui. Elle détestait le gaspillage, mais elle détestait encore plus les mauvaises manières. Elle aurait probablement marché jusqu’à votre appartement avec moi par l’oreille. »

« J’aurais aimé la rencontrer. »

La phrase sortit avant que je l’aie complètement réfléchie.

Daniel baissa les yeux vers la boîte.

« Moi aussi. »

Nous restâmes un moment silencieux.

Il rangea les lettres dans une pochette, conserva quelques photographies et remit le cardigan dans le carton. Rien n’était jeté ce jour-là. Ce n’était pas nécessaire.

« Celui-là ira avec moi », dit-il en fermant la boîte.

« Bien. »

« Même les sachets de thé. »

« Ils sont désormais sous surveillance. »

Il sourit.

La semaine suivante, son appartement perdit progressivement sa forme de foyer. Les étagères se vidèrent. La lampe près du canapé disparut dans un carton. Les plantes furent regroupées pour le transport.

Puis, un soir, je remarquai que les cadres avaient quitté le mur.

À leur place restaient de petits rectangles plus clairs sur la peinture.

La photo du Devon était appuyée contre un carton portant l’étiquette PERSONNEL.

Je la regardai.

Daniel suivit mon regard.

« Je vais l’accrocher tout de suite dans le nouvel appartement », dit-il.

Je n’avais rien demandé.

« Pas dans un an ? »

« Pas dans un an. »

« Ni après que les choses iront mieux ? »

Il secoua la tête.

« Non. »

Un instant passa.

« Un endroit où je pourrai vraiment m’installer », ajouta-t-il.

Je reconnus mes propres mots dans les siens, transformés juste assez pour lui appartenir désormais.

Je souris.

« Ça me paraît être un bon plan. »

Le départ était fixé au dernier samedi d’août.

Daniel avait son nouveau bail.

Le camion était réservé.

Ses trois amis « solides » avaient confirmé leur présence.

Et pour la première fois, le 4B ne ressemblait plus à un appartement qui attendait que la vie commence.

Il ressemblait à un appartement dont quelqu’un avait enfin décidé quand partir.


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Story Parts

Onze années de calme prennent fin lorsqu’un simple sachet humide révèle qu’un nouveau voisin ne comprend pas encore les limites

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