Partie 4 : Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme…

Le mercredi, à 8 h, le facteur a monté mes trois étages. Théo n’avait pas fini sa phrase la veille. Son téléphone s’était allumé, il avait décroché, et il était parti vers le parking, l’appareil collé à l’oreille, sans se retourner.

« Madame Leroy ? Recommandé. Vous signez ici. »

« C’est de la part de qui ? »

« Tribunal judiciaire d’Amiens. »

J’ai signé avec mon Bic, un M, un point, Leroy, la barre sur le L. Cette fois, c’était bien moi. Le facteur a regardé ma lèvre, n’a rien demandé, et il est redescendu en faisant claquer la rampe.

J’ai ouvert l’enveloppe sur la toile cirée, à côté de ma liste de courses. Mon bol de café a laissé un rond sur la première page. Je l’ai essuyé avec ma manche, et le rond est resté.

« Requête en ouverture d’une mesure de protection juridique au profit de Madame Martine Leroy, présentée par Monsieur Théo Leroy, son fils. » Daté du 2 octobre. Audience : lundi prochain.

Je l’ai lu debout. Puis assise. Puis debout à nouveau, parce que mes côtes ne supportaient pas la chaise.

La requête citait une pièce jointe, un certificat médical circonstancié. Le docteur Aymeric de Villiers, médecin généraliste, l’oncle d’Apolline. Je l’avais vu une fois, au mariage de Théo, qui m’avait parlé de sa cave pendant tout le vin d’honneur. Je n’avais jamais été sa patiente.

« J’ai examiné Madame Leroy le 2 octobre à 10 h 30, au Vésinet. Troubles de la mémoire, désorientation, jugement altéré. Incapable de gérer seule son patrimoine. »

Le 2 octobre, à 10 h 15, j’étais chez Daniel, à Amiens. J’étais venue lui laisser le médaillon, parce que le fermoir ne tenait plus. Il y a cent quarante kilomètres entre sa vitrine et la maison du Vésinet. Quinze minutes, ma Clio ne les fait pas.

J’ai tourné la dernière page. En bas, à la ligne « signature du requérant », il y avait un nom.

Celle-là, ce n’était pas une imitation. Le T qui monte trop haut, trop vite, plus grand que le reste du mot. Il le fait comme ça depuis le CM2. Je l’avais vu des centaines de fois, sur ses bulletins, sur ses chèques de mutuelle, sur la carte de la fête des Mères.

Le 2 octobre, mon fils avait signé une demande pour me faire mettre sous protection.

Je suis restée un long moment avec la feuille. Dehors, un camion de livraison a bloqué la rue Saint-Leu, et j’ai entendu klaxonner. La veille, à 11 h 49, j’avais signé une promesse de vente avec la même main, devant un notaire, et personne ne m’avait trouvée désorientée.

Je me suis souvenue de Michel, au chantier de la rocade, il y a trente ans, qui disait que le papier tient tant que personne ne le lit de près. J’ai relu la requête de près. Chaque page portait un tampon, un numéro de dossier, et la date du 2 octobre.

La requête existait avant le dîner. Mon fils ne m’avait pas frappée sur un coup de colère. La procédure était déjà partie quand il avait levé la main.

À 8 h 40, j’ai appelé l’étude. Maître Beaumont a décroché lui-même.

« Maître, c’est Martine Leroy. J’ai reçu une requête du tribunal. Pour me mettre sous protection. »

« Lisez-moi la date du certificat. »

« 2 octobre, 10 h 30, au Vésinet. »

« Vous étiez où, à ce moment-là ? »

« À Amiens. Chez Daniel, le bijoutier. Il a un registre. »

« Alors ce docteur a examiné quelqu’un qui n’était pas là. »

Il y a eu un silence, et j’ai entendu le bruit de ses lunettes qu’on pose sur un bureau.

« Madame Leroy, il faut que vous sachiez une chose. Tant que cette procédure est ouverte, la donation de jeudi peut être attaquée. Venez avec ce courrier. Et ne signez plus rien à personne. »

« Pas même chez vous ? »

« Chez moi, on verra. Je vous attends à 10 h. »

J’ai raccroché. Sur le dos de l’enveloppe, avec mon Bic, j’ai écrit une liste comme pour un chantier. Beaumont, 10 h. Daniel, le registre. Et sous la dernière, le mot pain, par habitude.

J’ai plié la requête en quatre et je l’ai mise dans le même carnet que le certificat des urgences, entre une page de comptes et le ticket de parking.

À 9 h 12, mon portable a sonné. Un numéro que je ne connaissais pas, un 01. J’ai laissé sonner jusqu’à la messagerie.

Une voix. La sienne. Essoufflée, basse, comme quelqu’un qui parle en marchant.

« Maman, c’est moi. Écoute, j’ai pas dormi, j’ai… Je t’appelle pas de mon portable. Apolline, elle a pris mon télé… »

Le message s’arrêtait là.

J’ai rappelé le 01. Une sonnerie, deux, dix. Personne.

Partie 5

Story Parts

Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme. Le lendemain, j’ai vendu la maison qu’il croyait sienne.

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