À 16 h 05, mercredi, le parquet d’Amiens a téléphoné à l’étude. Quand Maître Beaumont a reposé le combiné, j’étais sous sauvegarde de justice depuis 14 h. Je n’avais rien signé, rien dit, rien fait de plus que d’être assise sur une chaise en cuir avec un gobelet froid.
« C’est un greffier, a-t-il expliqué. Il a reçu à 14 h une déclaration médicale signée du docteur Aymeric de Villiers. Elle vous place sous sauvegarde de justice, le temps que le juge statue. »
« Sans m’examiner. »
« Sans vous examiner. Je note l’heure, elle servira. »
Il a retiré ses lunettes.
« Voilà ce que ça change, Madame Leroy. Vous gardez vos droits. Mais les actes que vous signez, et même ceux de ces derniers jours, peuvent être attaqués. Par vous, par un curateur, par toute personne qui y a intérêt. »
« La promesse de Gérard. Hier, 11 h 49. »
« Elle devient contestable. Pas nulle. Contestable. Un acheteur prudent se retire à ce stade. »
« Et jeudi ? »
« Jeudi, 14 h, je vous attends. Je ne peux pas vous promettre que ça tiendra. Je peux vous promettre que ce sera propre. »
Il me regardait avec la tête de ceux qui n’ont pas de bonne nouvelle. J’ai rangé mon carnet de comptes dans mon cabas. Dans l’escalier, Sandrine m’a retenue par la manche et m’a glissé un Doliprane dans la main, sans dire pourquoi.
Dans la rue de l’étude, à 16 h 31, mon portable a sonné. Un numéro en 03 22. Je me suis arrêtée devant une boulangerie, la main sur mes côtes.
« Madame Leroy ? Commissariat d’Amiens. Je vous appelle au sujet d’une plainte. »
« Quelle plainte ? »
« Déposée mardi à 18 h 05 par Madame Apolline Leroy. Pour des violences survenues lundi soir. Elle a joint une vidéo de 47 secondes. »
« Contre qui ? »
« Je ne peux pas vous le dire par téléphone. Vous êtes convoquée jeudi, à 9 h, pour être entendue. »
« Et la vidéo ? Elle montre quoi, en quarante-sept secondes ? »
« Des coups. Elle précise que la vidéo commence après le premier. Vous y étiez, Madame, vous le savez mieux que moi. Venez avec une pièce d’identité et tout document médical. »
« J’ai un certificat des urgences. Neuf jours d’ITT. »
« Apportez-le. Et ne parlez pas à votre belle-fille d’ici là. »
Le premier coup, c’était avant qu’elle sorte son téléphone. Elle l’avait donc dit elle-même, dans sa plainte, comme on prévient d’une pièce manquante. J’ai noté « jeudi 9 h » sur ma paume avec mon Bic, faute de papier. J’ai raccroché devant la vitrine de la boulangerie : une baguette à 1,20 €, une tradition à 1,35 €, trois éclairs en promotion. Je n’avais pas faim.
Mardi, à 17 h 52, Théo était dans le hall des urgences, les cheveux mouillés. À 18 h 05, sa femme était au commissariat. Entre les deux, quatorze appels de son téléphone à lui, sur la chaise orange. Je ne sais pas si ces choses-là étaient liées. L’heure, elle, était la même.
J’ai pris le bus jusqu’à la rue Saint-Leu, 1,30 € le ticket, debout, une main sur la barre. J’ai monté mes trois étages en m’arrêtant à chaque palier. J’ai rappelé le 01 de ce matin. Personne.
Dans la cuisine, j’ai réchauffé ma soupe pour la troisième fois. Le pain de la veille était devenu le pain d’avant-hier. Je l’ai trempé quand même. Il me restait huit Doliprane. Je les ai comptés, deux fois, sur la toile cirée.
À 19 h 10, mon téléphone a vibré contre la bouilloire. Un nom que j’avais enregistré il y a vingt ans, quand on n’écrivait pas encore les noms en entier. Gérard.
Gérard avait été mon chef de chantier pendant trente-deux ans. Il appelait Michel « patron » et moi « Madame Leroy » devant les ouvriers, « Martine » dans la camionnette. Il avait pleuré à l’enterrement de Michel, derrière une pelleteuse, pour que personne ne le voie. Je le savais parce que je l’avais vu. Chaque année, à Noël, il m’envoyait une carte avec une seule phrase, toujours la même : « On pense à vous. »
« Martine. C’est Gérard. »
« Ton nom s’affiche, Gérard. »
« Mon notaire m’a appelé à 17 h. Il dit que t’es sous sauvegarde de justice depuis 14 h. »
« Depuis 14 h, oui. Hier, à 11 h 49, j’avais ma tête. Tu m’as vue. »
« Je t’ai vue. C’est pas la question. »
« C’est quoi, la question ? »
Il a respiré dans le combiné, longuement, comme on pose un sac de ciment.
« Y a un docteur qui dit que t’es plus capable. Si je tiens ma promesse et que ta belle-fille l’attaque, je perds ma retraite en frais d’avocat. J’ai soixante-trois ans, Martine. J’ai déjà mis quatre-vingt-dix mille euros de côté pour la maison. C’est vingt ans de primes. »
« Tu les as mis où ? »
« Chez le notaire, sur le séquestre. » Il s’est tu. J’ai entendu sa télévision, derrière, un jeu avec des applaudissements. « Je voulais pas que ça se termine comme ça. Je voulais pas du tout. »
« Dis-le, Gérard. »
« Martine, je me retire. »
Partie 8
Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme. Le lendemain, j’ai vendu la maison qu’il croyait sienne.
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