Théo m’a prise par le coude et m’a menée vers les chaises orange, comme on mène une vieille dame. Je l’ai laissé faire jusqu’à la troisième chaise. Là, je me suis dégagée.
« Touche-moi pas. »
« Maman, je voulais juste… »
« Assieds-toi là-bas. Deux sièges entre nous. »
Il s’est assis. Trente ans, un mètre quatre-vingt-cinq, et il serrait ses mains entre ses genoux comme à dix ans devant le directeur de l’école. Ses cheveux gouttaient sur le col de sa chemise.
« Comment t’as su que j’étais ici ? »
« Je suis passé à l’étude. Sandrine m’a dit. Elle m’a pas regardé dans les yeux. »
« Elle a bien fait. »
« T’as mal aux côtes, c’est ça ? »
« Deux fêlées. Neuf jours d’ITT. Tu veux voir le certificat ? Je l’ai dans mon sac. »
Il a baissé la tête. Il n’a pas répondu.
Le distributeur ronronnait derrière nous. Un homme avec un bras en écharpe attendait sa monnaie. Théo s’est levé à moitié.
« Je te prends un café ? »
« Non. »
Je me suis levée aussi, malgré les côtes. J’ai ouvert mon porte-monnaie et j’ai compté trois pièces de cinquante centimes et deux de vingt sur ma paume, une par une. Le café est tombé dans un gobelet en plastique qui m’a brûlé les doigts. Théo a regardé mes mains, pas la monnaie.
Je me suis rassise avec le gobelet. Je n’ai pas bu. Je l’ai tenu, juste pour avoir quelque chose de chaud.
« Trente fois, Théo. Pourquoi ? »
Il a pris le temps. Il a fixé le carrelage, entre ses chaussures.
« Apolline m’a dit que tu nous foutais dehors jeudi. »
« Jeudi. Qui t’a dit ce mot ? »
« Elle. Elle lit le courrier, maman, c’est elle qui l’ouvre, depuis qu’on est installés. Y a eu un recommandé de ton notaire la semaine dernière. Elle m’a dit que tu allais reprendre la maison jeudi et nous laisser sans rien. Que t’avais tout monté avec ton notaire, dans notre dos. »
« Tu l’as lu, ce recommandé ? »
« Non. »
« Théo. »
« Je te jure. Elle m’a dit ce qu’y avait dedans, dans la cuisine, à voix haute. J’ai jamais eu la feuille dans les mains. »
Le gobelet a crissé sous mes doigts. Je l’ai posé sur la chaise d’à côté.
« Donc tu as frappé trente fois ta mère pour une lettre que t’as pas lue. »
« Je croyais défendre la maison. »
« Elle n’est pas à toi. »
« Tu m’avais dit qu’elle était à nous. Le jour des clés, devant Apolline. Tu l’avais dit. »
Là, il n’avait pas tort. Je lui avais dit, y a cinq ans, planté dans l’allée, avec les clés dans la main. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour qu’il m’invite à table plus souvent.
Je n’ai pas répondu. Il a pris ça pour une porte ouverte, et il a continué plus vite.
« Y avait autre chose, dimanche. Un monsieur est venu à la maison, avec Apolline. Thibault d’Harcourt, je crois. Il a fait le tour des pièces, il a pris des photos des chambres, il a mesuré le salon avec un truc laser. »
« Un monsieur qui mesure le salon. »
« Elle a dit que c’était un ami de son père, pour des conseils déco. Il a laissé un chèque sur la console de l’entrée. »
« Un chèque de combien ? »
« J’sais pas. Elle l’a pris avant que je regarde. Elle a dit que c’était pour des meubles. »
Je n’ai plus dit un mot pendant un moment. Un interne a traversé le hall avec un chariot. Une porte s’est refermée quelque part, plus loin. J’ai pensé à la photo de maman, derrière laquelle un papier plié avait passé tout le dîner sans que personne ne le touche.
Dans la poche de mon manteau, il y avait le ticket du parking des urgences : 1,20 € la demi-heure, déjà 4,80 € depuis mon arrivée. Je faisais ces calculs-là, assise à côté de lui. Je ne savais rien faire d’autre avec ce qu’il venait de me dire.
J’avais peur de lui pardonner. C’est le seul mot que j’ai trouvé, et je ne l’aime pas.
« Maman. » Il a relevé la tête. Ses yeux étaient rouges, mais ses cheveux avaient séché, et sa voix était redevenue la sienne. « Faut que je te dise un truc. Y a des papiers que j’ai signés. Un surtout, que j’ai même pas… »
Son téléphone a vibré sur la chaise, entre nous, face contre le plastique. Il l’a retourné.
Sur l’écran, un seul mot. Apolline.
Depuis que je m’étais assise, c’était la quatorzième fois.
Partie 4
Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme. Le lendemain, j’ai vendu la maison qu’il croyait sienne.
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