Partie 2 : Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme…

D’après un papier, le 3 octobre, j’avais confié la vente de ma maison à une agence du Vésinet, pour 2 600 000 €. Je l’ai appris à 13 h 05, debout dans le bureau de Maître Beaumont, mon cabas sur l’épaule.

Sandrine l’avait sorti de sa réunion avant que j’aie fini de parler. Il a fermé la porte derrière nous. Il avait ses lunettes remontées sur le front et une feuille imprimée à la main. Il ne m’a pas proposé de café, ce qui chez lui est un signe.

« Asseyez-vous, Madame Leroy. Je voulais vous joindre hier. »

« Hier ? »

« Lundi, à 16 h 20, l’agence Vésinet Prestige a téléphoné à l’étude. Une voix de femme voulait vérifier que vous étiez bien l’associée unique de la SCI. »

« Quelle agence ? »

« Elle détient un mandat de vente exclusif, à votre nom. Daté du 3 octobre. Prix : 2 600 000 €. »

« Maître, je n’ai jamais mis les pieds dans cette agence. »

« C’est ce que je pensais. J’ai dit que j’en parlerais à ma cliente, et j’ai laissé un message sur votre fixe, rue Saint-Leu. »

Je l’ai revu, le petit voyant rouge du répondeur. Il clignotait quand je suis rentrée, lundi, à minuit, la lèvre ouverte. Je n’avais pas appuyé dessus.

« Et ce matin, à 8 h 06, vous m’avez donné trois instructions avant de raccrocher. » Il a posé la feuille sur son buvard. « Voici la copie qu’ils m’ont envoyée. »

Mon nom, en bas de page. Mon écriture. Encore.

Deux fois en vingt minutes, on me montrait ma propre signature, et deux fois ce n’était pas moi. J’ai fait le calcul à voix basse : 2 600 000 moins 2 300 000. Trois cent mille euros de plus que ce que j’avais payé la maison. Quelqu’un avait déjà compté son bénéfice.

« Ce mandat est faux, ou obtenu par ruse, a dit Maître Beaumont. Dans les deux cas, il ne vaut rien. Mais quelqu’un a mis votre maison en vente avant vous. »

« Avant moi. Oui. »

Il a regardé ma bouche. Puis ma main gauche, plaquée contre mon flanc depuis que j’étais entrée.

« Madame Leroy. Qui vous a fait ça ? »

« Mon fils. »

Il a lentement baissé ses lunettes sur son nez.

« Vous allez aux urgences. Maintenant. Pas ce soir, pas demain. Je garde cette copie et je préviens monsieur Dubois, le gérant. »

« Et pour jeudi ? »

« Jeudi, on en reparlera quand vous aurez un certificat. Allez-y, Madame Leroy. »

Dans la Clio, j’ai sorti de mon cabas le bout de baguette de la veille. Je l’ai mangé en regardant le parking, sans goût, en trois bouchées. Il était 13 h 20 et je n’avais rien avalé depuis le café de 7 h. Je n’ai pas appelé Théo. Je ne sais pas ce que je lui aurais dit.

Aux urgences d’Amiens, j’ai attendu deux heures quarante sur une chaise en plastique, avec un numéro, le 87. Une femme a vomi dans un seau à trois chaises de moi. Un enfant pleurait, et personne ne lui disait de se taire. J’ai gardé mon manteau sur les épaules et mon cabas sur les genoux, avec les deux mains dessus.

À 16 h 05, un interne m’a fait déshabiller le haut du corps derrière un rideau.

« Respirez à fond, Madame. Là, ça fait mal ? »

« Oui. Aïe. »

« Deux côtes fêlées, à gauche. Je vais photographier la lèvre, le flanc et l’avant-bras. »

« C’est pour quoi, les photos ? »

« Pour le dossier. Je vous mets neuf jours d’ITT. » Il a levé les yeux. « Qui vous a fait ça ? »

« Mon fils. »

« Combien de fois, à peu près ? »

« Trente. J’ai compté. »

Il a arrêté d’écrire. Il a regardé son stylo, puis il a écrit un chiffre sur la feuille, très lisiblement, et l’a entouré. Je l’ai vu faire, un 3 puis un 0. Ses doigts à lui tremblaient plus que les miens.

« Vous voulez porter plainte, Madame ? Ce certificat vaut pour ça. »

« Pas aujourd’hui, docteur. »

« Gardez-le. Dans un endroit sûr. »

J’ai plié le certificat en quatre, comme ma page de la nuit, et je l’ai glissé dans mon carnet de comptes. L’infirmière m’a donné une ordonnance : du paracétamol, une ceinture, une crème pour la lèvre. J’ai calculé le tout à la pharmacie, avant même de le payer : 14,80 €, moins que le plein de la Clio.

À 17 h 52, je suis ressortie dans le hall en tenant la rampe de la main droite. Mes côtes me rappelaient chaque marche.

Théo était debout devant le distributeur de boissons, seul. Les cheveux mouillés, collés sur le front, comme s’il avait mis la tête sous un robinet. Il serrait ses clés de voiture dans son poing, la chaîne enroulée autour des doigts.

Il m’a vue. Il a ouvert la bouche.

« Maman. »

Partie 3

Story Parts

Mon fils a levé la main sur moi trente fois devant sa femme. Le lendemain, j’ai vendu la maison qu’il croyait sienne.

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